Imaginez franchir pour la première fois le seuil d’un appartement après des années passées dehors. Le canapé vous attend, les murs vous entourent, et pourtant quelque chose d’invisible vous suit encore. Pour Viking Weiner, 56 ans, ce moment à Göteborg a marqué le début d’une reconstruction lente mais réelle. Après avoir longtemps traîné une valise imaginaire toujours prête à être fermée, il découvre peu à peu ce que signifie rester.
Comment Göteborg a transformé la lutte contre le sans-abrisme
Dans la deuxième ville de Suède, qui compte plus de 600 000 habitants, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En dix ans, le nombre de personnes en situation d’urgence – celles qui vivent dans la rue ou dans des structures d’accueil – a chuté d’environ 60 %. Le total des personnes sans domicile a quant à lui diminué d’un peu moins de 40 %. En 2026, la municipalité recensait environ 3 000 personnes sans domicile fixe, dont 411 en urgence absolue.
Ces résultats ne sont pas le fruit du hasard. Ils reposent sur une approche appelée Logement d’abord, ou Bostad först en suédois. Mise en place il y a quatorze ans, cette stratégie place le toit comme point de départ et non comme récompense. Elle s’accompagne d’un suivi adapté, particulièrement pour les questions de santé mentale et de traitement des addictions, très présentes parmi les personnes concernées.
Le principe fondamental : un toit sans conditions préalables
Contrairement à d’autres dispositifs où un test positif aux drogues peut entraîner la perte du logement, le modèle suédois de Göteborg offre un appartement sans exiger d’abord la sobriété ou la stabilité psychiatrique. Borko Grujic, responsable au sein de l’association caritative Göteborgs Stadsmission qui gère le programme pour la ville, le résume clairement.
L’idée est que votre logement serve de base sur laquelle vous appuyer, pour pouvoir ensuite travailler sur vos autres problèmes dans la vie.
Le dispositif se place explicitement du côté du locataire. Les règles qui s’appliquent sont celles du droit commun. Une rechute n’entraîne pas la fin du bail. Les bénéficiaires sont mis en relation avec des conseillers qui les aident à traiter les addictions ou les troubles de santé mentale, mais le logement reste acquis.
Cette philosophie change radicalement la dynamique. Au lieu d’exiger d’abord la résolution de problèmes complexes, on fournit d’abord la stabilité. Viking Weiner, qui a longtemps été enlisé dans les drogues, décrit son existence avant l’appartement comme un véritable chaos. Aujourd’hui, il insiste sur un point simple mais puissant.
Il est presque impossible de faire quoi que ce soit quand votre adresse change sans cesse. C’est tellement plus facile quand on a un logement, un endroit à soi, pour pouvoir se détendre et réfléchir à son avenir.
Des résultats concrets et un taux de maintien élevé
Selon Borko Grujic, 80 à 90 % des personnes auxquelles un logement est attribué finissent par y rester. Dans le fonctionnement du programme, Göteborgs Stadsmission prend d’abord le bail à son nom. Beaucoup de bénéficiaires le reprennent ensuite eux-mêmes au bout d’environ deux ans. Cette transition progressive renforce le sentiment d’autonomie.
Le parcours de Viking Weiner illustre parfaitement ce processus. Après des années d’alternance entre hébergements temporaires et rue, il a fallu du temps pour que le sentiment d’instabilité s’estompe. Assis sur le canapé de son salon, il confie qu’il faut beaucoup de temps avant que cette sensation disparaisse, si elle disparaît un jour. Pourtant, le fait d’avoir un chez-soi a été déterminant pour remettre sa vie sur les rails.
Chiffres clés à Göteborg
- Environ 3 000 personnes sans domicile fixe recensées en 2026
- 411 personnes en situation d’urgence
- Baisse d’environ 60 % des situations d’urgence en dix ans
- Baisse d’un peu moins de 40 % du total des SDF
- 80 à 90 % de maintien dans le logement attribué
Un contexte national en évolution
À l’échelle de la Suède, le sans-abrisme n’est évalué que tous les six ans. Le dernier recensement, réalisé en 2023, faisait état d’une baisse d’environ 9 % par rapport à 2017. Ces chiffres nationaux restent plus modestes que ceux observés à Göteborg, ce qui souligne l’impact local d’une politique volontariste.
En 2022, le gouvernement suédois a adopté une stratégie à long terme de lutte contre le sans-abrisme. Elle encourage explicitement les municipalités à mettre en œuvre le modèle du logement d’abord. Pourtant, selon la Direction nationale de la santé et des affaires sociales, seules 126 des 290 municipalités du pays ont pris des mesures en ce sens. L’écart entre les intentions nationales et les actions locales reste donc important.
Göteborg bénéficie d’un atout structurel : un important parc de logements sociaux. Borko Grujic souligne que cet élément facilite considérablement le relogement des personnes sans domicile. Sans un stock suffisant de logements disponibles, même la meilleure philosophie peine à se traduire en résultats concrets.
Les origines d’une approche née à New York
Le concept de Logement d’abord n’est pas suédois à l’origine. Il est né à New York dans les années 1990 avant de se répandre dans le monde. Son postulat central reste le même partout : la stabilité résidentielle est le socle à partir duquel on peut ensuite aborder les autres difficultés.
Une des critiques régulièrement adressées à cette approche est qu’elle ne s’attaque pas directement aux problèmes d’addiction. Les défenseurs du modèle répondent que la sobriété forcée avant le logement produit souvent des échecs répétés. En offrant d’abord un toit, on crée les conditions pour que le travail sur les addictions et la santé mentale devienne possible et durable.
À Göteborg, cette logique s’accompagne d’un accompagnement réel. Les personnes ne sont pas laissées seules une fois la clé remise. Elles sont reliées à des professionnels qui les aident sur les questions de santé mentale et de traitement des addictions. Le logement n’est pas une fin en soi, mais le point de départ d’un parcours plus large.
Le témoignage de Viking Weiner : du chaos à la stabilité
Le récit de Viking Weiner donne un visage humain aux statistiques. Après des années passées à alterner entre la rue et des hébergements temporaires, il décrit une existence marquée par l’instabilité permanente. Chaque jour était une question de survie immédiate. Réfléchir à l’avenir relevait de l’impossible.
Aujourd’hui, dans son appartement de Göteborg, il ressent encore parfois la présence de cette « valise invisible ». Le sentiment que tout peut s’effondrer à nouveau met du temps à s’estomper. Pourtant, il affirme que le logement a été déterminant. Avoir un endroit à soi permet de se détendre, de réfléchir, de commencer à reconstruire.
Ce témoignage rejoint ce que de nombreux acteurs du secteur observent. La grande majorité des personnes sans abri à Göteborg souffrent de troubles de santé mentale ou de problèmes d’addiction. Sans un logement stable, ces difficultés s’aggravent dans une spirale difficile à briser. Avec un toit, le travail devient possible.
Pourquoi le modèle fonctionne à Göteborg
Plusieurs facteurs se combinent pour expliquer le succès local. D’abord, l’adoption précoce et durable de l’approche. Quatorze ans d’expérience ont permis d’affiner les pratiques et de construire des partenariats solides entre la municipalité et les associations.
Ensuite, la disponibilité de logements sociaux. Sans un parc suffisant, le modèle resterait théorique. Göteborg dispose de ce levier, ce qui n’est pas le cas partout en Suède ni dans d’autres pays.
Enfin, l’accompagnement sans condition suspensive. Le fait qu’une rechute n’entraîne pas la perte du logement change la relation de confiance. Les personnes savent qu’elles peuvent traverser des moments difficiles sans tout perdre. Cela favorise l’engagement dans les soins et les démarches de reconstruction.
Les piliers du succès à Göteborg
- Accès rapide au logement sans conditions préalables
- Accompagnement en santé mentale et addictions
- Règles de droit commun applicables aux locataires
- Transition progressive vers un bail en propre
- Parc de logements sociaux suffisant
Les limites et les critiques du modèle
Malgré les résultats impressionnants, le modèle n’est pas exempt de critiques. La principale porte sur le fait qu’il ne traite pas directement les addictions. Certains estiment qu’offrir un logement sans exiger d’abord la sobriété peut entretenir les problèmes plutôt que de les résoudre.
Les défenseurs répondent que l’exigence de sobriété préalable produit souvent des échecs en cascade. Les personnes perdent leur place, retournent à la rue, et le cycle recommence. En prioritant le logement, on crée un environnement plus propice à un travail de fond sur les addictions et la santé mentale.
Une autre limite est liée à la disponibilité des logements. À Göteborg, le parc social important facilite les choses. Dans des villes où le marché immobilier est tendu, la même approche peut se heurter à des obstacles concrets. Le succès dépend donc aussi du contexte local en matière de logement.
Une stratégie nationale encore inégalement appliquée
La stratégie nationale adoptée en 2022 marque une reconnaissance politique du modèle. Elle encourage les municipalités à s’engager. Pourtant, moins de la moitié des 290 communes suédoises ont pris des mesures concrètes selon les données de la Direction nationale de la santé et des affaires sociales.
Cet écart révèle les difficultés de mise en œuvre. Adopter une philosophie est une chose. Disposer des logements, des moyens d’accompagnement et de la volonté politique locale en est une autre. Göteborg montre ce qu’il est possible d’accomplir lorsque ces éléments sont réunis.
Les acteurs du secteur attribuent une grande partie du succès de la ville à l’adoption précoce et cohérente de l’approche. Quatorze ans d’expérience ont permis de bâtir une expertise et de démontrer des résultats mesurables. Ces preuves facilitent aujourd’hui le plaidoyer en faveur d’une extension plus large.
Le rôle central de l’accompagnement humain
Le logement seul ne suffit pas. Ce qui fait la différence à Göteborg, c’est le lien avec des conseillers spécialisés. Les personnes reçoivent un soutien pour traiter les troubles de santé mentale et les addictions. Ce suivi n’est pas une condition pour conserver le logement, mais une ressource disponible.
Cette distinction est essentielle. Elle place la personne au centre plutôt que de la soumettre à un système de sanctions. Elle reconnaît que les parcours de reconstruction sont rarement linéaires. Une rechute fait partie du chemin pour beaucoup. Le fait de ne pas tout perdre à ce moment-là change la donne.
Viking Weiner en est un exemple vivant. Son existence avant le logement était marquée par le chaos. Aujourd’hui, il peut s’asseoir dans son salon et parler de son parcours. Le temps passé à comprendre qu’il pouvait rester a été long, mais le toit a fourni le cadre nécessaire à cette prise de conscience.
Ce que le modèle change concrètement au quotidien
Avoir une adresse fixe transforme de nombreuses démarches. Ouvrir un compte bancaire, recevoir du courrier, accéder à certains services, planifier des rendez-vous médicaux : tout devient plus simple. L’absence d’adresse permanente rend chaque formalité administrative un parcours d’obstacles.
Sur le plan psychologique, la différence est tout aussi importante. Savoir où l’on dormira le soir suivant réduit l’anxiété constante. Cela libère de l’énergie mentale pour commencer à envisager l’avenir plutôt que de se concentrer uniquement sur la survie immédiate.
Viking Weiner le résume avec simplicité : il est presque impossible de faire quoi que ce soit quand l’adresse change sans cesse. Un endroit à soi permet de se détendre et de réfléchir. Cette capacité à se projeter est souvent absente dans la rue ou dans les hébergements temporaires successifs.
Les enseignements pour d’autres villes et pays
L’expérience de Göteborg offre plusieurs leçons. La première est que le logement peut être un point de départ plutôt qu’une récompense. Cette inversion de logique produit des résultats mesurables lorsqu’elle est appliquée avec constance.
La deuxième concerne l’importance du contexte local. Un parc de logements sociaux suffisant apparaît comme un facteur facilitant majeur. Sans cela, même la meilleure intention se heurte à des contraintes matérielles.
La troisième porte sur l’accompagnement. Le modèle ne consiste pas à remettre une clé et à partir. Il s’agit d’offrir un suivi adapté, particulièrement sur les questions de santé mentale et d’addictions, sans en faire une condition suspensive du maintien dans le logement.
Enfin, le temps joue un rôle. Quatorze ans d’application à Göteborg ont permis d’accumuler de l’expérience et de démontrer des baisses significatives. Les résultats ne sont pas immédiats, mais ils s’inscrivent dans la durée.
Une approche qui redéfinit la dignité
Au-delà des chiffres, le modèle du logement d’abord touche à une question de dignité. Offrir un logement sans conditions préalables, c’est reconnaître que chaque personne mérite un toit indépendamment de sa capacité immédiate à résoudre tous ses problèmes. C’est aussi faire confiance à la capacité de reconstruction une fois la stabilité acquise.
Pour Viking Weiner, ce passage a été déterminant. La valise invisible met du temps à disparaître, mais le fait d’avoir un chez-soi change profondément la perspective. Il n’est plus dans une logique de survie permanente. Il peut commencer à se reconstruire.
À Göteborg, des centaines de personnes ont suivi un chemin similaire. Les baisses de 60 % des situations d’urgence et de près de 40 % du total des personnes sans domicile en dix ans ne sont pas abstraites. Derrière chaque pourcentage se trouvent des parcours individuels de stabilisation progressive.
Perspectives et défis à venir
Le succès de Göteborg pose la question de l’extension. La stratégie nationale de 2022 encourage le modèle, mais moins de la moitié des municipalités ont agi. Combler cet écart demandera des moyens, des logements disponibles et une volonté politique locale soutenue.
Les critiques sur le traitement des addictions continueront d’alimenter le débat. Le modèle ne prétend pas résoudre tous les problèmes d’un coup. Il affirme seulement que le logement est un prérequis efficace pour ensuite travailler sur le reste. Les taux de maintien de 80 à 90 % apportent un argument solide à cette position.
Dans un contexte où le sans-abrisme reste une réalité dans de nombreuses villes européennes et mondiales, l’expérience suédoise de Göteborg offre une piste concrète. Elle montre qu’une approche centrée sur le logement, sans conditions préalables, accompagnée d’un suivi adapté, peut produire des baisses significatives et durables.
Viking Weiner, aujourd’hui dans son appartement, incarne cette possibilité. Le chemin a été long. La valise invisible n’a pas complètement disparu. Mais il a un endroit à lui. Et cela change tout.
Le modèle du logement d’abord, né à New York dans les années 1990 et appliqué avec constance à Göteborg depuis quatorze ans, continue de démontrer sa pertinence. Les chiffres de baisse, les taux de maintien élevés et les témoignages individuels convergent vers une même conclusion : offrir d’abord un toit, c’est donner les moyens de reconstruire le reste.
Pour les municipalités qui hésitent encore, l’expérience de la deuxième ville de Suède constitue un cas d’école. Elle montre ce qu’il est possible d’accomplir lorsque la volonté politique, les moyens en logements et un accompagnement humain se rejoignent autour d’une philosophie claire. Un chez-soi d’abord. Le reste peut alors commencer.









