Imaginez une génération entière qui réclame à cor et à cri d’apprendre le langage de l’argent de demain, pendant que les amphithéâtres restent obstinément silencieux sur le sujet. C’est exactement le portrait que dresse un récent rapport d’OKX : neuf étudiants sur dix veulent que la cryptomonnaie et la blockchain entrent dans les programmes de formation financière, alors qu’à peine un peu plus d’un quart des écoles de commerce américaines labellisées proposent ne serait-ce qu’un seul cours sur la question.
Une fracture éducative qui se creuse à grande vitesse
Le constat est brutal. D’un côté, 90 % des étudiants et 87 % des parents estiment que les universités doivent absolument intégrer crypto et blockchain dans l’enseignement. De l’autre, une étude académique distincte menée sur 533 établissements américains accrédités AACSB révèle que seulement 28 % d’entre eux proposent au moins une formation liée à la blockchain. L’écart n’est plus un simple retard : il devient un fossé générationnel.
Ce n’est pas seulement une question d’option facultative. Près d’un tiers des parents (32 %) et plus d’un quart des étudiants (27 %) vont jusqu’à réclamer que ces enseignements deviennent obligatoires. On parle ici d’une demande massive, transversale, qui traverse les générations et les profils. Pourtant, les catalogues de cours restent globalement muets.
Ce que révèle vraiment le rapport New Money Curriculum
Le document d’OKX, intitulé New Money Curriculum, met en lumière plusieurs tendances fortes. Les jeunes ne se contentent plus d’observer le phénomène crypto depuis le bord du chemin. Ils veulent le comprendre, le maîtriser, et parfois même le transmettre. Près de la moitié d’entre eux (47 %) affirment avoir déjà enseigné quelque chose sur la crypto ou l’investissement à un parent ou un tuteur. De leur côté, 43 % des parents reconnaissent avoir appris de leur enfant étudiant.
Cette inversion des rôles est fascinante. Pendant des décennies, la transmission du savoir financier se faisait du haut vers le bas. Aujourd’hui, les adolescents et les jeunes adultes deviennent les pédagogues de la maison. Un quart d’entre eux précisent même que leurs leçons portaient spécifiquement sur la crypto, seule ou associée à d’autres sujets d’investissement.
Les perceptions de compétence confirment cette dynamique. 53 % des étudiants et 51 % des parents s’accordent à dire que les jeunes comprennent mieux la crypto que leurs aînés. À peine 14 % des étudiants et 13 % des parents pensent le contraire. Mieux encore : 56 % des parents se disent prêts à laisser leur enfant effectuer une transaction crypto en leur nom. Seulement 9 % des étudiants déclarent l’avoir déjà fait, preuve que la confiance déclarée dépasse encore largement la pratique réelle.
Où les étudiants apprennent-ils vraiment aujourd’hui ?
Puisque les salles de classe restent largement absentes, les jeunes se tournent ailleurs. Et c’est là que le rapport devient particulièrement instructif. 33 % des étudiants citent les réseaux sociaux et les influenceurs comme leur principale source d’information sur la crypto. C’est près de cinq fois plus que les 7 % qui mentionnent l’école, les enseignants ou les professeurs.
Les conseillers financiers arrivent en deuxième position avec 17 %, suivis des plateformes et applications crypto (12 %). La famille et les amis pèsent chacun 10 %, tandis que les médias traditionnels ferment la marche avec seulement 6 %. Le message est clair : la majorité de l’apprentissage se déroule hors des murs universitaires et hors des canaux d’information classiques.
Les parents, eux, suivent un schéma différent. Les plateformes et applications crypto arrivent en tête (21 %), devant les conseillers financiers (19 %) et les réseaux sociaux (17 %). Les amis comptent pour 12 % et les médias traditionnels pour 11 %. Les étudiants sont donc presque deux fois plus susceptibles que leurs parents de dépendre principalement des contenus sociaux pour se former.
À retenir : les échanges et applications crypto jouent un rôle éducatif non négligeable. Ils arrivent en première position chez les parents et en troisième chez les étudiants. Les plateformes ne sont plus seulement des outils de trading : elles sont devenues des lieux d’apprentissage de fait.
La réalité des cours proposés dans les universités américaines
L’étude universitaire de 2025, publiée dans l’Information Systems Education Journal, a passé au crible 533 établissements disposant d’une école de commerce accréditée. Les chercheurs ont fouillé les sites web et catalogues de cours en mars 2024. Résultat : 151 institutions, soit environ 28 %, proposent au moins un cours lié à la blockchain. Ces formations ne se limitent pas aux départements de business : elles touchent aussi l’informatique, l’ingénierie et d’autres disciplines.
La profondeur de l’offre varie énormément. Si 151 écoles proposent au moins un cours, seulement 76 en ont deux ou plus. Deux universités seulement atteignent le seuil de dix cours. Les thématiques les plus fréquentes restent les fondamentaux de la blockchain, le développement de smart contracts et l’économie des cryptomonnaies. On est encore loin d’une intégration systémique.
Il faut souligner que le rapport OKX et l’étude académique s’appuient sur deux jeux de données distincts. L’un mesure le soutien des étudiants et des parents, l’autre mesure l’offre réelle dans les écoles de commerce accréditées. Le document OKX ne précise d’ailleurs ni le nombre de répondants, ni les dates exactes de terrain, ni la méthode de sélection des participants. Cette opacité méthodologique invite à la prudence, sans pour autant effacer la tendance générale.
Quand l’industrie comble le vide universitaire
Face à cette inertie institutionnelle, certaines entreprises du secteur ont décidé d’agir directement. Des partenariats se multiplient. L’un des plus visibles concerne l’université du Kansas, où un acteur majeur a signé un accord de cinq ans incluant de la littératie financière et de l’éducation aux actifs numériques pour les étudiants-athlètes et la communauté campus. L’établissement opère même un validateur sur un grand réseau blockchain via son école d’ingénierie.
Plus récemment, un autre partenariat a été renouvelé jusqu’en 2027 avec une université d’Abu Dhabi. Le financement soutient un cours de fintech pratique, des projets étudiants construits sur un registre distribué, et des recherches sur des outils économiques basés sur la blockchain. Au total, le programme universitaire de cet acteur aurait accompagné plus de 800 cours de fintech nouveaux ou élargis et 1 500 projets de recherche académique dans plus de 60 universités partenaires réparties dans 27 pays.
Ces initiatives sont précieuses. Elles apportent une exposition concrète. Mais elles restent des programmes financés par l’industrie, et non la preuve d’une montée en puissance généralisée des cours universitaires classiques. Le risque est de créer une éducation à deux vitesses : celle des campus privilégiés qui bénéficient de partenariats, et celle des autres qui continuent de s’appuyer quasi exclusivement sur TikTok, YouTube et les influenceurs.
Crypto comme investissement, pas comme hobby
Les mentalités évoluent. 52 % des étudiants considèrent l’achat de crypto comme un investissement à long terme, soit près de neuf fois plus que les 6 % qui le voient comme un simple hobby. Chez les parents, les proportions sont proches : 48 % parlent d’investissement long terme et 9 % de hobby. Cette perception mature contraste avec les caricatures encore répandues dans certains discours médiatiques.
Sur la place de la crypto dans un portefeuille responsable, 89 % des étudiants estiment qu’une exposition est possible. Seuls 11 % pensent que l’allocation idéale est zéro. Le rapport ne détaille pas les tailles d’allocation souhaitées, ce qui laisse une zone d’ombre intéressante. On sait que les jeunes sont ouverts, mais on ignore encore jusqu’où ils sont prêts à aller en termes de pondération.
La question de l’autorité sur les premières décisions d’investissement révèle aussi des divergences. 36 % des étudiants estiment qu’ils devraient avoir le plus d’influence, contre 16 % qui donnent la priorité aux parents. Les parents, eux, se partagent presque à égalité : 29 % pensent que l’étudiant doit mener, 30 % que les parents ou la famille doivent garder le dernier mot. Le dialogue familial sur l’argent est clairement en train de se réécrire.
Le rêve du salaire en Bitcoin et ses implications fiscales
L’intérêt pour les actifs numériques ne s’arrête pas aux portefeuilles personnels. 56 % des étudiants se disent prêts à accepter un emploi qui paierait 20 % de leur salaire en Bitcoin. Chez les parents, le chiffre monte même à 62 %. Cette ouverture est spectaculaire. Elle montre que la crypto n’est plus perçue uniquement comme un actif spéculatif, mais comme une possible composante de rémunération.
Pourtant, dans le contexte américain, recevoir du Bitcoin en salaire n’efface aucune obligation fiscale. Les actifs numériques perçus comme compensation sont traités comme un revenu ordinaire. L’employé reste soumis à la retenue d’impôt fédéral sur le revenu, à la sécurité sociale, à Medicare et aux taxes de chômage. Une fois reçu, le Bitcoin est généralement considéré comme un actif en capital. Sa revente ultérieure peut générer une plus-value ou une moins-value selon l’écart entre sa valeur à la réception et sa valeur au moment de la cession.
La réalité du terrain reste plus modeste. Une analyse de 2025 sur la paie crypto citait une enquête de compensation montrant que la part des travailleurs du secteur crypto recevant des actifs numériques était montée à 9,6 % en 2024. L’appétit est là, l’infrastructure et la clarté fiscale progressent, mais l’adoption massive n’est pas encore au rendez-vous.
Ce que les étudiants pourraient regretter de ne pas posséder
Malgré l’enthousiasme pour le Bitcoin, les priorités restent nuancées. Quand on leur demande quel actif un étudiant pourrait regretter de ne pas avoir détenu, l’immobilier arrive en tête chez 27 % des étudiants, suivi des actions d’intelligence artificielle et de technologie (23 %), du S&P 500 (20 %) et du Bitcoin (17 %). Les parents placent également l’immobilier en première position (26 %), mais donnent une place nettement plus importante au Bitcoin (24 %).
Cette hiérarchie est révélatrice. Les jeunes restent attachés à des actifs traditionnels tout en intégrant progressivement les nouveaux. Le Bitcoin n’a pas encore détrôné la pierre dans l’imaginaire de la réussite, mais il a clairement gagné sa place dans le peloton de tête.
Les limites du rapport et ce qu’il ne dit pas
Le document OKX mesure des déclarations d’intention et des sources d’information auto-déclarées. Il ne teste pas les connaissances réelles des répondants. On ignore si les étudiants qui se disent informés via les réseaux sociaux maîtrisent réellement la sécurité des portefeuilles, la gestion des clés privées, la valorisation des tokens, la fiscalité ou les mécanismes de fraude. Les chiffres reflètent des perceptions, pas une évaluation indépendante de la littératie financière.
Cette distinction est cruciale. Apprendre via des influenceurs peut permettre une familiarisation rapide, mais comporte aussi des risques de simplification, de biais commerciaux ou de désinformation. L’absence de cadre universitaire structuré laisse le champ libre à des contenus de qualité très variable. C’est précisément pourquoi la demande de cours formels est si forte : les étudiants eux-mêmes semblent sentir les limites de l’autoformation pure.
Pourquoi cette situation pose un vrai problème de société
Quand une technologie transforme aussi profondément la finance, l’absence d’éducation formelle crée plusieurs risques. Le premier est l’inégalité d’accès au savoir. Ceux qui ont le temps, la curiosité et les bons réseaux se forment. Les autres restent en périphérie. Le deuxième risque est la dépendance à des sources non vérifiées. Le troisième est le décalage entre les compétences attendues par le marché du travail et celles réellement transmises par les institutions.
Les entreprises du secteur recrutent déjà des profils capables de comprendre les smart contracts, la tokenisation, la gouvernance décentralisée ou la conformité réglementaire. Les étudiants qui sortent d’un cursus sans aucune exposition à ces sujets partent avec un handicap. À l’inverse, ceux qui se forment en autodidacte via les réseaux sociaux peuvent arriver avec des lacunes méthodologiques ou une vision trop orientée trading court terme.
Il y a aussi une dimension démocratique. La crypto n’est pas seulement un outil d’investissement. Elle touche à la monnaie, à la propriété, à l’identité numérique, à la transparence des systèmes. Former les citoyens de demain à ces enjeux relève presque d’une responsabilité civique. Laisser ce terrain exclusivement aux plateformes et aux influenceurs revient à confier l’éducation financière à des acteurs dont le modèle économique n’est pas neutre.
Vers une nouvelle architecture de l’apprentissage financier
Plusieurs pistes se dessinent. La première consiste à intégrer progressivement des modules obligatoires ou fortement recommandés dans les cursus de gestion, d’économie, de droit et d’informatique. Ces modules n’ont pas besoin d’être purement techniques. Ils peuvent aborder l’histoire monétaire, les mécanismes de consensus, les risques de liquidité, la réglementation et les usages concrets.
La deuxième piste passe par des partenariats public-privé plus structurés, avec des garde-fous académiques solides pour éviter que les programmes ne deviennent de simples outils de marketing. La troisième consiste à former les formateurs. Beaucoup d’enseignants se sentent encore démunis face à un sujet qui évolue à une vitesse vertigineuse. Des programmes de formation continue destinés aux professeurs seraient un levier puissant.
Enfin, les universités pourraient s’inspirer des formats hybrides qui fonctionnent déjà : cours théoriques combinés à des projets pratiques sur des réseaux test, ateliers de sécurité, simulations de portefeuille, analyses de cas de failles ou de succès. L’apprentissage par la pratique est particulièrement adapté à un domaine aussi expérimental.
Le rôle des parents dans cette transition
Le rapport montre une génération de parents globalement ouverte. 87 % soutiennent l’idée que les universités enseignent la crypto. 62 % accepteraient qu’une partie du salaire de leur enfant soit versée en Bitcoin. Plus de la moitié se disent prêts à laisser leur enfant gérer une transaction pour eux. Cette bienveillance est une opportunité.
Elle ne doit cependant pas se transformer en démission. Les parents ont encore un rôle à jouer dans la transmission de principes de prudence, de diversification et de vision long terme. La crypto n’échappe pas aux règles fondamentales de l’investissement responsable. Elle les complexifie parfois, mais elle ne les abolit pas. Un dialogue intergénérationnel riche, où chacun apporte son expertise, reste le scénario le plus souhaitable.
Les 47 % d’étudiants qui ont déjà enseigné à leurs parents montrent que ce dialogue a déjà commencé. Il reste à le structurer, à le fiabiliser et à l’enrichir d’apports institutionnels plus solides.
Ce que nous apprend vraiment cette enquête
Au-delà des pourcentages, le rapport OKX dresse le portrait d’une génération qui refuse d’attendre que les institutions rattrapent le train. Les étudiants se forment où ils peuvent, enseignent à leurs parents, rêvent de salaires partiellement en Bitcoin et considèrent la crypto comme un investissement sérieux. En parallèle, les universités progressent trop lentement, et l’industrie tente de combler les trous avec des partenariats ciblés.
Cette situation n’est pas tenable indéfiniment. Soit les établissements d’enseignement supérieur accélèrent et intègrent vraiment ces sujets dans leurs programmes, soit ils continueront de voir une part croissante de l’éducation financière échapper à leur influence. Dans un monde où la tokenisation, les monnaies numériques de banque centrale et les protocoles décentralisés prennent de l’ampleur, rester à l’écart n’est plus une option neutre. C’est un choix qui a des conséquences.
Les 90 % d’étudiants qui réclament des cours ne demandent pas une mode passagère. Ils demandent les outils pour comprendre le système monétaire en train de se redessiner sous leurs yeux. Leur impatience est peut-être le signal le plus clair que le système éducatif doit se réinventer. Et vite.
La suite de l’histoire se jouera dans les commissions pédagogiques, les partenariats industriels et, plus encore, dans la capacité des universités à écouter réellement ce que leurs étudiants leur disent depuis des années. Pour l’instant, le message est limpide : la demande est là, massive, intergénérationnelle. L’offre, elle, traîne encore loin derrière.
Et pendant que les catalogues de cours s’enrichissent au compte-gouttes, des millions de jeunes continuent d’apprendre sur leurs téléphones, entre deux stories et trois vidéos de cinq minutes. Le prochain chapitre de l’éducation financière se construit déjà. La question n’est plus de savoir s’il faut y participer, mais à quelle vitesse les institutions oseront enfin entrer dans la danse.









