Imaginez un père de famille qui regarde depuis la limite d’une zone interdite les champs de son village se transformer en cendres noires. C’est le quotidien de Haïdar Qoteich, 36 ans, originaire de Houla, un village situé à seulement cinq kilomètres de la frontière. Depuis le début des tensions en octobre 2023, plus de seize mille hectares de terres agricoles et de forêts ont disparu sous les flammes selon les autorités locales. Cette réalité brutale soulève une question brûlante : ces incendies résultent-ils seulement de la chaleur estivale ou d’une stratégie plus calculée ?
Des Flammes Qui Redessinent Le Sud Du Pays
Les vagues de chaleur extrême frappent le monde entier cet été, multipliant les feux de forêt. Pourtant, au Liban, les autorités et les habitants pointent du doigt une autre origine. Ils accusent l’armée israélienne d’allumer délibérément ces incendies sur les étendues vertes et les terres cultivées du sud. Haïdar Qoteich décrit la scène avec une voix brisée : les champs du village sont entièrement noirs. Tout a brûlé sous ses yeux.
Un photographe a documenté en août des dizaines de foyers actifs. Les localités touchées portent des noms familiers pour ceux qui suivent la région : Houla, Maiss al-Jabal et Wadi Slouqi. La plupart se trouvent à l’intérieur ou en bordure de ce qu’Israël appelle une zone de sécurité, où ses forces restent déployées. Cette proximité géographique alimente les soupçons.
Le Récit Des Premiers Témoins
Haïdar Qoteich n’est pas un cas isolé. Réfugié à Chaqra, il contemple chaque jour les plaines calcinées de son village natal. Il insiste sur le temps nécessaire pour reconstituer un paysage devenu désertique. Une vie entière ne suffirait pas, soupire-t-il. Cette phrase résume le sentiment partagé par de nombreux habitants des villages frontaliers.
Les équipes de la défense civile opèrent depuis Nabatiyé, capitale du gouvernorat. Leur directeur, Hussein Fakih, explique que les feux naissent après des frappes. Il mentionne des bombes explosives, des drones, ainsi que des munitions au phosphore et à sous-munitions capables de déclencher les flammes. Ses équipes recensent les incendies à la lisière des secteurs occupés, car l’accès direct leur reste interdit.
Ils ont tout brûlé. Les champs du village sont tout noirs.
Ces mots de Haïdar Qoteich circulent parmi les familles déplacées. Ils illustrent une destruction qui touche autant les cultures vivrières que le patrimoine végétal. Les oliveraies centenaires, symboles de longévité et de travail ancestral, figurent parmi les victimes les plus visibles.
Chiffres Et Cartographie Des Dégâts
Le Conseil national de la recherche scientifique a compilé des données précises. Environ huit mille cinq cents hectares ont été détruits par le feu durant la phase précédente des hostilités, entre octobre 2023 et novembre 2024. Puis sept mille cinq cents hectares supplémentaires ont brûlé au cours de la période suivante. Le total dépasse déjà seize mille hectares.
Des images satellitaires projetées au siège de l’institution à Beyrouth montrent des vergers verdoyants transformés en étendues arides. À Khiam, bourgade située dans la zone concernée, le contraste avant et après 2024 saute aux yeux. Les analystes du CNRS parlent d’incendies systématiques. Leur secrétaire général, Chadi Abdallah, souligne que trois cent cinquante hectares ont encore brûlé entre la signature d’un accord-cadre en juin et le 13 août.
Cette chronologie précise alimente l’argument selon lequel les feux ne relèvent pas uniquement des conditions météorologiques. Les responsables locaux insistent sur une volonté de créer un espace vide de constructions, d’habitations et de toute forme de vie. L’objectif serait d’empêcher le retour des populations déplacées par les bombardements.
Bilan partiel des surfaces touchées
- Phase octobre 2023 – novembre 2024 : environ 8 500 hectares
- Phase suivante : environ 7 500 hectares
- Période juin – mi-août : 350 hectares supplémentaires
- Total depuis le début des hostilités : plus de 16 000 hectares
La Zone De Sécurité Au Cœur Des Accusations
La majorité des foyers se concentre dans ou près de la zone que les forces israéliennes désignent comme sécuritaire. Les responsables libanais, plusieurs organisations non gouvernementales et les habitants parlent d’une politique de la terre brûlée. Ils estiment que l’objectif consiste à éloigner les combattants du Hezbollah de la ligne de frontière.
À Kfar Chouba, un incendie s’est déclaré le 5 août après des tirs. Le maire, Kassim Al-Kadri, rapporte qu’une zone forestière d’environ deux kilomètres carrés a été ravagée. Il a fallu deux jours pour maîtriser les flammes avec des moyens rudimentaires. La défense civile n’a obtenu l’autorisation d’accès que le lendemain. Quand les équipes sont arrivées, le feu avait déjà tout consumé.
Dans le village de Zawtar el-Charqiyé, six cents oliviers ont été déracinés en août selon les informations locales. Ces gestes s’ajoutent aux incendies et aux opérations de démolition régulièrement signalées. L’ensemble dessine un tableau de transformation radicale du paysage frontalier.
Réponses Officielles Et Contre-Arguments
Contactée sur ces accusations, l’armée israélienne a déclaré être consciente de l’impact environnemental potentiel de ses activités dans la région. Elle affirme prendre des mesures de précaution pour réduire les dommages causés aux civils et à l’environnement. Cette réponse officielle contraste avec les témoignages recueillis sur place.
La ministre de l’Environnement, Tamara el-Zein, a qualifié la situation d’écocide. Elle dénonce des incendies délibérés. L’association Les Verts du Sud documente de son côté les dégâts environnementaux. Elle accuse explicitement la mise à feu de maisons, de forêts, de bois et de terrains agricoles, y compris une réserve naturelle située à Wadi Slouqi.
Cela montre qu’ils cherchent à créer un espace dépourvu d’habitations, de constructions et de toute forme de vie.
Ces paroles de Chadi Abdallah résument la lecture faite par les institutions scientifiques libanaises. La destruction systématique viserait à rendre le retour des habitants impossible. La majorité des personnes résidant dans les villages frontaliers ont déjà dû fuir les bombardements. Les flammes achèvent de transformer leurs terres en zones inhabitables.
Conséquences Pour L Agriculture Et Les Populations
Les terres agricoles constituent le cœur économique de nombreuses familles du sud. Les vergers d’oliviers, les champs de cultures saisonnières et les espaces boisés représentaient à la fois une source de revenus et un héritage transmis de génération en génération. Leur disparition crée un vide économique et symbolique.
Haïdar Qoteich, père de quatre enfants, incarne cette réalité. Depuis son lieu de refuge, il observe un paysage qu’il ne reconnaît plus. Le temps nécessaire pour reboiser un village devenu désert se compte en décennies. Les sols calcinés perdent leur fertilité. La reconstitution de la couverture végétale demande des efforts colossaux dans un contexte de ressources limitées.
Les équipes de défense civile travaillent dans des conditions difficiles. Sans accès aux zones occupées, elles se contentent d’intervenir à la lisière. Les moyens restent rudimentaires. Chaque feu maîtrisé trop tard laisse derrière lui des hectares supplémentaires de terre stérile.
Impacts concrets recensés
• Perte de cultures vivrières et commerciales
• Destruction d’oliveraies centenaires
• Disparition de zones forestières et de réserves naturelles
• Difficulté d’accès pour les secours
• Déplacement prolongé des populations
Le Rôle Des Conditions Météorologiques
Personne ne nie l’existence de vagues de chaleur extrême. Elles favorisent la propagation des feux partout dans le monde. Au Liban, cependant, les autorités insistent sur la différence entre un départ de feu naturel et une multiplication de foyers liés à des frappes. Hussein Fakih met en avant l’utilisation de munitions spécifiques capables d’allumer et d’entretenir les flammes.
Les observations de terrain montrent des incendies qui démarrent après des tirs ou des passages de drones. Cette séquence temporelle revient dans plusieurs témoignages. Elle renforce l’idée d’une corrélation directe entre les opérations militaires et les départs de feu.
Même si la chaleur joue un rôle d’accélérateur, les responsables locaux estiment que le déclenchement initial relève d’une autre logique. La concentration des foyers dans la zone de sécurité et à ses abords constitue un élément central de leur raisonnement.
Images Satellitaires Et Preuves Visuelles
Au siège du CNRS, les images satellitaires défilent sur un écran géant. Elles comparent l’état des vergers et des forêts avant 2023 et après les vagues d’incendies. Le passage du vert dense au marron brûlé apparaît sans ambiguïté. Ces documents techniques viennent étayer les déclarations des habitants et des élus locaux.
À Khiam, les photos avant-après illustrent une transformation complète. Des étendues verdoyantes sont devenues des terres arides. Le même phénomène se répète dans d’autres localités. L’arrachement d’oliviers centenaires s’ajoute à la destruction par le feu, multipliant les formes de dégradation du paysage.
Ces preuves visuelles alimentent le débat public. Elles permettent de quantifier l’ampleur des pertes et de suivre l’évolution dans le temps. Le CNRS continue de mettre à jour ses relevés pour documenter chaque nouvelle surface touchée.
Témoignages De Terrain Et Vie Quotidienne
Les maires des villages frontaliers vivent au contact direct des conséquences. Kassim Al-Kadri à Kfar Chouba raconte les deux jours nécessaires pour contenir un seul incendie. Sans autorisation rapide d’accès, les secours perdent un temps précieux. Le feu avance pendant que les équipes attendent.
Dans d’autres localités, les habitants déplacés suivent de loin la disparition de leurs biens. Les maisons, les bois et les terrains agricoles partent en fumée. L’association Les Verts du Sud multiplie les constats. Elle insiste sur la diversité des cibles : constructions, forêts, cultures et même espaces protégés.
Cette accumulation de pertes crée un sentiment d’impuissance. Les familles qui espéraient un retour progressif découvrent un environnement profondément altéré. La reconstruction agricole devient un défi de très long terme.
Dimension Environnementale Et Notion D Ecocide
Le terme d’écocide a été employé par la ministre de l’Environnement. Il désigne une destruction massive et intentionnelle de l’écosystème. Dans le sud du Liban, les surfaces brûlées, les arbres déracinés et les sols stérilisés donnent corps à cette notion. La biodiversité locale subit des pertes difficiles à quantifier immédiatement.
Les forêts jouent un rôle de régulation climatique et de protection des sols. Leur disparition accélère l’érosion. Les terres agricoles perdent leur capacité productive. Les réserves naturelles, censées être protégées, n’échappent pas aux flammes selon les observations de terrain.
Chadi Abdallah insiste sur le caractère systématique des incendies. Selon lui, la volonté de créer un espace vide de vie humaine et végétale se lit dans la répétition des foyers. Cette lecture oriente le débat vers des questions de responsabilité et de conséquences à long terme.
Chronologie Des Hostilités Et Des Feux
Les tensions ont débuté en octobre 2023 entre le mouvement pro-iranien Hezbollah et Israël. Un cessez-le-feu est intervenu en novembre 2024, suivi d’une reprise des affrontements au début du mois de mars. Une accalmie relative s’est installée ces dernières semaines. Pourtant, les incendies se sont poursuivis, y compris après l’accord-cadre de juin.
Cette continuité dans le temps constitue un élément important pour les autorités libanaises. Elles notent que les surfaces brûlées s’additionnent d’une phase à l’autre. Le CNRS a séparé les bilans pour mieux suivre l’évolution. Les trois cent cinquante hectares enregistrés entre juin et mi-août s’ajoutent au total déjà considérable.
Les opérations de démolition et d’explosions signalées régulièrement dans le sud viennent compléter le tableau. Elles s’inscrivent dans une dynamique plus large de transformation de la zone frontalière. Les incendies en représentent l’aspect le plus visible et le plus durable pour l’environnement.
Moyens De Lutte Et Difficultés D Accès
La défense civile dispose de ressources limitées. L’absence d’accès aux zones occupées restreint considérablement sa capacité d’intervention. Les équipes se contentent souvent d’agir à la lisière. Chaque retard permet au feu de gagner du terrain.
À Kfar Chouba, l’autorisation n’est arrivée que le lendemain du départ de l’incendie. Deux jours de lutte avec des moyens rudimentaires ont été nécessaires. Le bilan final a montré une zone forestière entièrement ravagée. Ce type de scénario se répète dans d’autres localités.
Les pompiers et les volontaires travaillent dans un contexte de tension permanente. La proximité de la zone de sécurité ajoute une dimension de risque. Malgré ces obstacles, les équipes continuent de recenser les foyers et d’intervenir dès que possible.
Perspectives Pour Les Terres Et Les Habitants
Reconstituer un paysage agricole après un incendie de grande ampleur demande du temps, de l’eau, des plants et un savoir-faire transmis. Dans le sud du Liban, ces conditions restent difficiles à réunir. Les familles déplacées hésitent à investir dans des terres qui pourraient à nouveau brûler.
Haïdar Qoteich résume le sentiment général en une phrase simple : il faut toute une vie pour reboiser un village devenu un désert. Cette observation n’est pas une exagération. Les sols noircis mettent des années à retrouver une partie de leur fertilité. Les oliviers centenaires ne se remplacent pas rapidement.
Les institutions scientifiques poursuivent le suivi par satellite. Les associations environnementales documentent chaque nouveau dégât. Les élus locaux multiplient les signalements. Ensemble, ils construisent une mémoire précise de ce qui a été perdu.
Un Paysage Transformé Pour Longtemps
Le sud du Liban présente aujourd’hui des contrastes saisissants. D’un côté, des zones encore verdoyantes. De l’autre, des étendues noires et arides. Les images satellitaires fixent ces changements dans le temps. Les témoignages des habitants leur donnent une dimension humaine immédiate.
Les accusations d’incendies systématiques et de politique de la terre brûlée restent au centre du débat. L’armée israélienne met en avant sa conscience de l’impact environnemental et ses mesures de précaution. Les autorités et les populations libanaises insistent sur le caractère délibéré des feux et sur l’utilisation de certaines munitions.
Entre ces positions, les hectares brûlés s’accumulent. Les oliviers tombent. Les forêts disparaissent. Les familles contemplent un avenir où le retour à la terre d’origine devient de plus en plus lointain. La question posée au début demeure ouverte : ces flammes racontent-elles seulement l’histoire d’un été particulièrement chaud, ou celle d’une transformation volontaire et durable d’un territoire frontalier ?
Les données du CNRS, les récits des maires, les observations de la défense civile et les paroles des habitants forment un ensemble cohérent. Ils dessinent une réalité où le feu est devenu un acteur central du paysage. Dans les semaines et les mois à venir, le suivi des surfaces brûlées continuera d’alimenter les discussions. Pour Haïdar Qoteich et pour des centaines d’autres familles, le temps de la reconstruction n’a pas encore commencé. Les cendres restent encore trop chaudes.
La situation dans le sud du Liban illustre la complexité des conflits contemporains, où les conséquences environnementales s’ajoutent aux déplacements de population et aux pertes économiques. Chaque hectare perdu représente non seulement une ressource disparue, mais aussi un lien rompu avec le passé agricole de la région. Les efforts de documentation se poursuivent, dans l’espoir que la mémoire des lieux brûlés contribue un jour à leur reconstitution.
Les responsables locaux continuent d’appeler à une attention internationale sur ces destructions. Ils soulignent que la disparition des forêts et des terres cultivées aura des répercussions bien au-delà de la zone frontalière. L’érosion des sols, la perte de biodiversité et la difficulté de relancer l’agriculture familiale constituent autant de défis durables. Dans ce contexte, chaque nouveau feu renforce le sentiment d’urgence.
Les images avant-après diffusées par le CNRS restent parmi les documents les plus frappants. Elles montrent sans filtre la rapidité avec laquelle un paysage peut être transformé. À Khiam comme ailleurs, le vert a cédé la place au gris et au noir. Cette métamorphose visuelle accompagne les récits oraux des habitants et leur donne une portée plus large.
Enfin, la notion d’écocide, avancée par la ministre de l’Environnement, invite à réfléchir aux responsabilités collectives face à la destruction des écosystèmes en temps de conflit. Que les incendies soient le résultat de frappes ciblées ou d’effets collatéraux, leur ampleur transforme déjà durablement le sud du Liban. Pour les générations futures, ces terres calcinées resteront le souvenir tangible d’une période marquée par le feu.









