Imaginez une salle d’audience fédérale à Washington, caméras allumées, microphones branchés. D’un côté, le président du plus grand marché à terme de la planète. De l’autre, la cofondatrice d’une plateforme qui permet de parier sur le prochain gagnant du concours de mangeurs de hot-dogs Nathan’s. Le 21 août 2026, ce qui devait être une table ronde technique sur la régulation des contrats d’événements a viré au duel personnel. Terry Duffy et Luana Lopes Lara ne se sont pas contentés d’échanger des arguments. Ils se sont insultés, à peine voilés, sous le regard des commissaires de la Commodity Futures Trading Commission.
Quand les marchés prédictifs deviennent un champ de bataille
Le choc n’est pas anodin. Il révèle une fracture bien plus profonde que de simples egos. D’un côté, les institutions financières établies qui défendent un modèle lourd, coûteux et ultra-régulé. De l’autre, des start-up qui promettent d’ouvrir le trading d’événements au grand public avec un smartphone et quelques dollars. Entre les deux, une guerre de juridiction entre l’État fédéral et les États américains, un débat sur la nature même de ces contrats – dérivés légitimes ou pure spéculation déguisée – et des données sur les pertes des utilisateurs qui devraient faire réfléchir tout le monde.
Ce jour-là, Terry Duffy, président de CME Group, a ouvert le feu. « Nous ne sommes pas une bande de forains de cirque », a-t-il lancé. « Nous gérons les marchés les plus enviés au monde aux États-Unis d’Amérique. » Puis il a ciblé directement Kalshi et l’un de ses contrats : le concours de mangeurs de hot-dogs. « Voici un autre contrat économique massivement important pour les États-Unis », a-t-il ironisé. La flèche était claire. Pour lui, certains marchés prédictifs ressemblent davantage à un stand de foire qu’à une infrastructure financière sérieuse.
Luana Lopes Lara n’a pas tardé à répondre. « Puisque nous avons été cités nommément, je voudrais poser une question à Terry : est-ce que CME a déjà connu des problèmes de manipulation de marché, des problèmes quelconques dans son histoire ? » Duffy a esquivé. « Si vous voulez débattre, je suis prêt. » Elle a insisté. Lui a alors sorti son argument massue : « J’ai plus de personnes dans mon département réglementaire que vous n’en avez dans toute votre entreprise. » La réplique de Lara a fusé : « Peut-être devriez-vous apprendre un peu d’efficacité. » « Peut-être devriez-vous apprendre ce que sont des marchés crédibles », a rétorqué Duffy avant que le modérateur n’interrompe.
« Nous ne sommes pas une bande de forains de cirque. » – Terry Duffy, président de CME Group
Une confrontation qui dépasse les personnes
Jason Robins, PDG de DraftKings, présent sur le panel, a tenté de calmer le jeu. Il a demandé à chacun d’éviter les attaques personnelles contre les modèles économiques des autres. Trop tard. L’échange était déjà filmé, déjà viral, et déjà révélateur. Derrière les coups bas se cache une question structurante : qui a le droit de réguler ces marchés, et selon quelles règles ?
Les contrats d’événements, ou event contracts, fonctionnent simplement. Ils se liquident à 1 dollar si l’événement se produit, à zéro sinon. Le prix du contrat reflète la probabilité estimée par le marché. Un contrat « Bitcoin au-dessus de 80 000 dollars au 1er septembre » qui cote 0,45 dollar signifie que les participants estiment à 45 % les chances que cela arrive. C’est de l’agrégation d’informations en temps réel. C’est aussi, selon les points de vue, du pari pur et simple.
La guerre de juridiction qui enfle depuis des mois
Trois cadres réglementaires se télescopent. Le fédéral, incarné par le CFTC, qui considère ces contrats comme des dérivés. Les États, qui y voient des produits de jeu d’argent relevant de leurs lois locales. Et une zone grise où personne n’arrive vraiment à tracer la frontière entre découverte de prix légitime et divertissement spéculatif.
Le président du CFTC a multiplié les déclarations fermes. En février 2026, il a prévenu les États qui contestent l’autorité fédérale : « On se verra au tribunal. » L’agence a ensuite engagé des actions contre plusieurs États cherchant à soumettre les contrats d’événements à leurs lois sur les jeux. En juin, le CFTC a proposé des restrictions sur certains contrats liés à la guerre, aux assassinats ou à des paris sportifs jugés trop manipulables. Neuf sénateurs démocrates ont même demandé l’interdiction des contrats sur les feux de forêt, craignant des incitations à l’incendie volontaire ou au délit d’initié.
Cette tentative d’équilibre est délicate. Plus le CFTC restreint de catégories, plus il donne des arguments à ceux qui affirment que ces produits ne sont pas de vrais dérivés et devraient relever du jeu. Moins il restreint, plus les critiques sur les risques de manipulation et de protection des consommateurs montent.
New York contre Kalshi : 36 milliards de dollars en jeu
Le front le plus spectaculaire se situe à New York. L’État a assigné Kalshi en justice, réclamant au minimum 36 milliards de dollars de dommages et intérêts. Le motif : exploitation illégale d’un jeu d’argent non licencié. La méthode de calcul fait sourire certains juristes : application de pénalités à chaque contrat individuel négocié. Le chiffre est énorme, bien supérieur au volume total historique de la plateforme. Il a surtout servi à attirer l’attention.
Dans l’État de Washington, un juge a ordonné à Kalshi de cesser d’offrir des contrats sur le sport, les élections et la politique. Deux jours plus tôt, le CFTC avait utilisé ses pouvoirs d’urgence pour permettre à la plateforme de continuer à opérer. Le conflit de souveraineté est désormais explicite. Les mêmes contrats sont légaux selon Washington D.C. et illégaux selon Albany ou Olympia. Les tribunaux devront trancher, car le Congrès ne montre aucun empressement à clarifier la situation par la loi.
Points de friction majeurs :
- CFTC : contrats d’événements = dérivés fédéraux
- Plusieurs États : contrats d’événements = jeux d’argent locaux
- New York : poursuite de 36 milliards contre Kalshi
- Washington : interdiction judiciaire partielle
- CFTC : pouvoirs d’urgence pour maintenir l’activité
Ce que CME défend réellement
Terry Duffy n’attaque pas seulement les hot-dogs. CME Group réalise plus d’un milliard de dollars de revenus quotidiens liés aux frais de trading. Sa capitalisation dépasse les 80 milliards. L’entreprise gère en moyenne 24 millions de contrats par jour. Son modèle repose sur des frais par contrat et une clientèle institutionnelle qui dispose déjà d’infrastructures lourdes : comptes futures, courtiers, appels de marge.
Les marchés prédictifs changent la donne. Sur Kalshi, un particulier peut parier sur une décision de la Fed avec un dépôt de cinq dollars et un téléphone. Sur CME, le même pari exige un compte futures et des exigences de marge. Les frais de Kalshi sont plus bas sur des notionnels plus petits. L’objectif est clairement le grand public, pas uniquement les desks institutionnels.
Si ces plateformes grandissent, elles ne créent pas seulement un nouveau marché. Elles cannibalisent le bas de gamme des produits d’événements que CME essaie de développer : dérivés météo, contrats immobiliers, etc. Duffy souligne le déséquilibre des coûts réglementaires. Lara répond que l’efficacité technologique permet de faire mieux avec moins. Les deux ont raison à leur manière. CME a construit une machine de confiance institutionnelle très coûteuse. Kalshi mise sur la légèreté et la vitesse.
La question des pertes des utilisateurs, absente du débat
Un élément a brillé par son absence lors de la table ronde : les résultats concrets pour les participants. Une enquête américaine publiée le 12 août 2026 révèle que 79 % des utilisateurs de marchés prédictifs ont perdu de l’argent au cours de l’année écoulée. Cinquante et un pour cent ont utilisé de l’argent emprunté. Ces chiffres sont pires que les pertes historiques du trading futures de détail (70-75 %) et proches de celles du forex de détail (environ 80 %).
Comparés aux loteries d’État, où les joueurs perdent en moyenne 50 cents par dollar misé, les marchés prédictifs apparaissent encore moins favorables. Pourtant, ni Duffy ni Lara n’ont évoqué ces données. Les commissaires non plus. Tout le débat a tourné autour de la juridiction, pas autour de la protection des consommateurs. Or, si près de huit utilisateurs sur dix perdent et si la moitié emprunte pour participer, l’argument en faveur d’une régulation de type jeu d’argent gagne en force.
Le cadre de la discussion a été purement juridictionnel. Personne n’a vraiment posé la question : ces marchés sont-ils bénéfiques pour ceux qui les utilisent ?
Les chiffres qui inquiètent CME
Le volume actuel des marchés prédictifs reste modeste. Kalshi cumule quelques milliards de dollars sur toute son existence. Polymarket a touché environ 3,5 milliards pendant l’élection présidentielle de 2024. Face aux 5,6 milliards de revenus annuels de CME en 2025, ce n’est rien. Mais le rythme de croissance est saisissant. Les volumes ont à peu près triplé entre 2024 et 2025. Ils sont partis pour tripler à nouveau en 2026. Si la tendance se poursuit, ces marchés traiteront en 2028 plus de volume que certaines divisions de CME aujourd’hui.
La menace n’est pas le remplacement de CME. C’est la captation de la croissance marginale du trading d’événements. CME a du mal à servir économiquement le segment retail. Les plateformes prédictives le font naturellement. L’argument de Duffy sur la taille du département réglementaire n’est pas seulement une question de conformité. C’est aussi une stratégie : augmenter le coût d’entrée réglementaire jusqu’à ce que les concurrents plus légers ne puissent plus suivre.
Le contexte international oublié
Pendant que les États-Unis s’écharpent, d’autres juridictions avancent. Au Royaume-Uni, l’autorité de régulation financière a adopté une approche permissive, classant la plupart des contrats d’événements comme dérivés. Plusieurs plateformes y ont ouvert des opérations pour se prémunir contre le risque américain. L’Union européenne, via le règlement MiCA, n’a pas encore de règles spécifiques, mais l’ESMA montre de l’intérêt. Singapour, à l’inverse, traite ces produits comme des jeux d’argent et exige des licences correspondantes.
Cette divergence compte. Un contrat sur une décision de la Fed intéresse autant un trader à New York qu’à Londres ou Singapour. Si la régulation américaine devient trop restrictive, les volumes migreront. CME, avec sa présence mondiale, en souffrirait moins que Kalshi, encore très centrée sur le marché américain. L’histoire du trading crypto offshore offre un précédent clair.
Le lien avec la crypto et le précédent CLARITY
Les marchés prédictifs ne sont pas exclusivement crypto, mais la crypto a accéléré leur développement. Polymarket tourne sur la blockchain Polygon. Kalshi accepte les dépôts en crypto. Plusieurs nouveaux acteurs sont entièrement on-chain. Cela ajoute une couche de complexité. Si ces contrats sont des dérivés fédéraux, les versions crypto-natives relèvent-elles du CFTC ? Si ce sont des jeux d’argent, les lois étatiques s’appliquent-elles à des infrastructures décentralisées sans présence physique ?
Le projet de loi CLARITY, en discussion au Congrès, ne traite pas directement des marchés prédictifs. Mais sa résolution de la question titres versus matières premières pour les actifs numériques pourrait influencer la classification des tokens et plateformes concernés. Plus largement, le chaos actuel préfigure ce qui attend le secteur crypto si aucun cadre fédéral clair n’émerge : un patchwork d’États, des décisions de justice contradictoires, et une incertitude juridique permanente.
L’analogie de l’assurance que personne n’ose formuler
Il existe un argument que ni CME ni Kalshi n’ont utilisé, et qui clarifie pourtant toute la discussion. Les contrats prédictifs sur des événements réels fonctionnent comme de l’assurance. Un agriculteur qui achète un contrat « sécheresse dans l’Iowa avant octobre » se couvre. Un responsable logistique qui prend position sur une grève portuaire se protège. Une entreprise énergétique qui se positionne sur un ouragan dans le Golfe fait de même.
Les marchés d’assurance sont parmi les plus réglementés au monde, et cette régulation est étatique. Chaque produit nécessite une approbation, des réserves de capital, des justifications actuarielles. Si les marchés prédictifs s’appelaient « assurance événementielle », la question de juridiction n’existerait presque plus. CME ne peut pas pousser cet argument, car il affaiblirait sa position en faveur du cadre dérivés. Kalshi non plus, car la régulation d’assurance est encore plus lourde et ralentirait drastiquement les lancements de produits. Les deux camps préfèrent l’ambiguïté actuelle à une clarté qui les désavantagerait chacun à sa façon.
| Aspect | Cadre dérivés (CFTC) | Cadre jeux d’argent (États) | Cadre assurance (États) |
|---|---|---|---|
| Niveau de régulation | Fédéral | État par État | État par État |
| Coût d’entrée | Élevé (mais unique) | Très élevé (multiplicateur) | Extrêmement élevé |
| Vitesse de lancement | Modérée | Lente | Très lente |
| Protection consommateur | Focus marché | Focus joueur | Focus assuré |
Les prochains rendez-vous à surveiller
Plusieurs échéances vont déterminer la suite. Le calendrier du procès new-yorkais est critique. Une ordonnance de restriction temporaire forcerait Kalshi à cesser immédiatement ses opérations dans l’État et ouvrirait la voie à un appel d’urgence. Les règles finales du CFTC sur les catégories restreintes (guerre, assassinats, certains paris sportifs) indiqueront jusqu’où l’agence est prête à aller pour distinguer dérivés et jeux. Si les données sur les 79 % de pertes entrent dans le dossier réglementaire officiel, l’argument de protection des consommateurs gagnera en poids.
Un autre signal serait le dépôt par CME de ses propres contrats d’événements concurrents. Le débat passerait alors de « ces marchés doivent-ils exister ? » à « qui doit les opérer ? ». Enfin, tout amendement au projet CLARITY qui toucherait la juridiction des contrats d’événements pourrait court-circuiter les batailles judiciaires et trancher par la loi.
Deux visions incompatibles de la finance
Au fond, ce que l’on a vu le 21 août 2026, c’est l’affrontement de deux conceptions. L’une valorise la solidité institutionnelle, la profondeur réglementaire, la crédibilité construite sur des décennies. L’autre mise sur l’accès démocratique, la technologie moderne, la réduction des coûts et des frictions. Les deux peuvent coexister. Mais dans le contexte américain actuel, elles se disputent le même espace réglementaire et le même volume de trading d’événements.
La personnalisation de l’échange entre Duffy et Lara a rendu le conflit visible. Elle n’a pas créé le conflit. Celui-ci existait déjà dans les dossiers judiciaires, les propositions de règles, les divergences d’États et les modèles économiques. Les insultes n’étaient que la surface d’une plaque tectonique en mouvement.
Les marchés prédictifs ne sont ni purement des forains de cirque, ni purement des infrastructures financières impeccables. Ils sont un outil d’agrégation d’informations puissant, un produit de spéculation attractif, et un vecteur de risques pour les participants non avertis. Leur avenir dépendra de la capacité des régulateurs et des tribunaux à tracer une ligne claire entre ces dimensions, sans laisser le débat s’enliser dans des guerres d’ego ou des batailles de territoire purement politiques.
En attendant, la vidéo de la table ronde circule. Les citations se multiplient. Et chaque nouveau jugement, chaque nouvelle proposition de règle, chaque nouveau chiffre de pertes ou de volumes ajoute une pièce au puzzle. La confrontation de Washington n’était pas un accident. C’était le moment où un conflit structurel est devenu impossible à ignorer.
Que l’on soit partisan d’une régulation stricte ou d’une innovation plus libre, une chose est certaine : les marchés prédictifs ne disparaîtront pas demain. La question n’est plus de savoir s’ils existent. C’est de décider sous quelles règles, sous quelle autorité, et avec quels garde-fous ils continueront à se développer. Le round du 21 août 2026 n’était que le début d’une série beaucoup plus longue.









