Et si les mêmes investisseurs pouvaient influencer deux entreprises concurrentes dans le domaine le plus stratégique du moment, l’intelligence artificielle ? Cette question, qui semble purement théorique, est devenue très concrète à Washington. Depuis près d’un an, le département de la Justice américain examine de près les sièges occupés par des associés d’Andreessen Horowitz au sein de sociétés rivales. L’affaire, restée discrète jusqu’à récemment, soulève des interrogations majeures sur la façon dont le capital-risque structure le marché de l’IA et sur les limites de la concurrence dans un secteur où les valorisations atteignent des sommets vertigineux.
Une enquête de longue haleine sur les sièges croisés
Le cœur du dossier repose sur une disposition vieille de plus d’un siècle : le Clayton Act de 1914. Ce texte interdit, dans certaines conditions, qu’une même personne ou une même entité siège simultanément au conseil d’administration de sociétés concurrentes. On parle alors d’« interlocking directorates », ou sièges croisés. Pendant des décennies, cette règle a été relativement peu appliquée. Puis, sous l’impulsion de l’administration précédente, le département de la Justice a relancé son application avec une énergie nouvelle.
Dans le cas d’Andreessen Horowitz, les régulateurs s’intéressent particulièrement à deux entreprises : Databricks et Fivetran. Toutes deux évoluent dans l’univers des données d’entreprise et des outils d’intelligence artificielle. Ben Horowitz, cofondateur de la société de capital-risque, siège au conseil de Databricks. Martin Casado, partenaire de la firme, occupe un poste d’administrateur chez Fivetran. Les deux sociétés proposent des technologies destinées à collecter, organiser et analyser d’importants volumes de données. Leur proximité sectorielle suffit, aux yeux des enquêteurs, à justifier un examen attentif.
Databricks et Fivetran : deux acteurs au cœur de la data et de l’IA
Databricks est aujourd’hui l’une des sociétés privées les plus valorisées de la tech américaine. La semaine dernière encore, elle a annoncé une levée de fonds de cinq milliards de dollars, portant sa valorisation à 190 milliards. Andreessen Horowitz accompagne l’entreprise depuis ses débuts. En 2013, Ben Horowitz avait déjà mené un investissement de 14 millions de dollars. Au fil des années et des tours de table successifs, la participation de la firme s’est considérablement renforcée. Aujourd’hui, les retours potentiels se comptent en milliards.
Fivetran, de son côté, se positionne sur un segment complémentaire mais concurrent. Sa plateforme permet de déplacer et de centraliser des données provenant de bases, d’applications et de multiples sources. Avant d’être rachetée par Fivetran en juin, la société dbt Labs avait également accueilli Martin Casado dans son conseil. Le département de la Justice a passé plusieurs mois à examiner cette acquisition, annoncée en octobre précédent, avant de la valider sans conditions. L’enquête sur les sièges croisés a débuté à la même période et s’est poursuivie après la clôture de l’opération.
Cette coïncidence temporelle n’est pas anodine. Elle montre que les autorités ont choisi de regarder au-delà de la simple opération de fusion-acquisition pour s’intéresser à la structure de gouvernance et aux liens durables entre investisseurs et entreprises.
Le Clayton Act : une arme juridique redécouverte
Le Clayton Act n’est pas un texte obscur. Il constitue l’un des piliers du droit antitrust américain. Son article relatif aux sièges croisés a longtemps dormi dans les tiroirs. Puis, sous la direction de Jonathan Kanter, le département de la Justice a décidé de le sortir de l’ombre. Plusieurs affaires ont abouti au départ volontaire de dirigeants de conseils d’administration. Ari Emanuel, alors PDG d’Endeavor, a quitté le board de Live Nation en 2021. D’autres administrateurs liés à plus d’une dizaine d’entreprises ont suivi le même chemin en 2022 et 2023.
Dans la plupart des cas, la solution privilégiée a été pragmatique : le directeur concerné abandonnait l’un des sièges. La logique est simple. Tant qu’une même personne peut influencer les décisions stratégiques de deux concurrents, le risque de coordination tacite, d’échange d’informations sensibles ou de limitation de la concurrence reste présent.
Le dossier Andreessen Horowitz présente toutefois une particularité. Les régulateurs ne s’intéressent pas uniquement à des individus, mais à la représentation de la firme elle-même à travers plusieurs de ses partenaires. La loi, selon plusieurs interprétations judiciaires, s’applique aussi bien aux sociétés qu’aux personnes physiques. Andreessen Horowitz pourrait contester cette lecture si des poursuites étaient engagées. Pour l’heure, aucune décision définitive n’a été prise.
Un capital-risque ultra-puissant dans l’écosystème IA
Andreessen Horowitz n’est pas un investisseur comme les autres. Avec 90 milliards de dollars d’actifs sous gestion au début de l’année et un nouveau fonds de 15 milliards récemment levé, la firme dispose d’une puissance de feu exceptionnelle. Ses investissements dans l’intelligence artificielle dépassent largement Databricks et Fivetran. Elle a misé sur Cursor, une société de codage assisté par IA, sur ElevenLabs, spécialiste de la voix synthétique, et conserve une participation significative dans OpenAI. Elle est également un actionnaire majeur de SpaceX.
Cette présence massive soulève une question structurelle. Lorsque les mêmes investisseurs financent et siègent dans de nombreuses entreprises d’un même secteur, les frontières de la concurrence deviennent poreuses. Les fondateurs savent qui détient le capital, qui siège au board, et quelles informations circulent. Même sans collusion explicite, l’environnement informationnel change.
Dans le même temps, la firme reste très active dans la cryptomonnaie. Elle a bouclé 18 deals sur une période récente, se classant parmi les investisseurs les plus dynamiques du secteur. Quelques mois plus tôt, sa division crypto avait lancé un véhicule de 2,2 milliards de dollars centré sur les stablecoins, les actifs tokenisés et les infrastructures blockchain. Cette double exposition, IA et crypto, renforce encore son poids dans les discussions de politique publique.
Des liens politiques qui ne passent pas inaperçus
L’enquête se déroule dans un contexte politique particulier. Marc Andreessen et Ben Horowitz ont chacun versé plusieurs millions de dollars en 2024 à un groupe proche de Donald Trump pendant la campagne présidentielle. Ben Horowitz a également contribué à hauteur de 2,5 millions de dollars à un super PAC soutenant Kamala Harris. Cette capacité à soutenir des camps différents illustre l’approche pragmatique de la firme en matière d’influence.
Plus récemment, Marc Andreessen a été nommé par la Réserve fédérale pour co-présider un groupe de travail sur l’intelligence artificielle. Ce panel, qui comprend également l’économiste de Stanford Charles I. Jones et une dirigeante de Microsoft, Asha Sharma, a pour mission d’étudier les effets de l’IA sur la productivité et l’emploi. Les travaux nourriront la réflexion de la banque centrale sur l’impact des technologies émergentes.
Dans l’administration Trump, Andreessen Horowitz est devenu un interlocuteur influent sur les questions d’IA. Selon des sources proches du dossier, la firme a obtenu le retrait de plusieurs garde-fous de sécurité qui encadraient l’usage de l’intelligence artificielle. Parallèlement, ses contributions politiques dans le domaine des actifs numériques restent significatives. Une revue de juillet a révélé que la société avait versé 24 millions de dollars à Fairshake au second semestre 2025, participant à un effort plus large qui a laissé le comité d’action politique et ses affiliés avec près de 193 millions de dollars en caisse au début de l’année.
Ce que l’enquête révèle sur le fonctionnement du capital-risque
Au-delà du cas précis d’Andreessen Horowitz, l’affaire met en lumière une réalité structurelle du capital-risque moderne. Les grands fonds multiplient les investissements dans des entreprises qui, à un stade ou un autre, se retrouvent en concurrence directe ou indirecte. Les associés siègent souvent dans plusieurs boards. Cette pratique n’est pas illégale en soi. Elle devient problématique lorsque les entreprises concernées opèrent sur des marchés suffisamment proches pour que l’échange d’informations ou l’influence croisée puisse réduire la concurrence.
Les défenseurs de ces pratiques soulignent que les investisseurs apportent une expertise précieuse et que les fondateurs restent libres de leurs décisions. Les critiques rétorquent que la concentration du pouvoir décisionnel entre un petit nombre d’acteurs crée des risques systémiques. Dans un secteur comme l’IA, où les barrières à l’entrée sont élevées et où les données constituent un avantage concurrentiel majeur, ces risques prennent une dimension particulière.
Le département de la Justice n’a pas encore tranché. Les personnes informées indiquent que l’enquête pourrait se conclure sans action. Elle pourrait aussi aboutir à des demandes de démission de sièges, ou, plus rarement, à des poursuites formelles. L’incertitude elle-même a déjà un coût. Elle oblige les fonds à reconsidérer leurs pratiques de gouvernance et à anticiper d’éventuelles contraintes.
Les enjeux pour l’écosystème de l’intelligence artificielle
L’intelligence artificielle attire des montants records. Au premier trimestre 2026, les startups du secteur ont levé 242 milliards de dollars, soit environ 80 % des 300 milliards levés à l’échelle mondiale. Cette concentration de capital crée une dynamique particulière. Les mêmes noms reviennent dans de nombreuses opérations. Les valorisations s’envolent. Les attentes de rendements deviennent extrêmes.
Dans ce contexte, la question des sièges croisés n’est plus seulement juridique. Elle touche à la structure même de l’innovation. Si les principaux bailleurs de fonds et administrateurs sont trop interconnectés, le risque existe que certaines voies technologiques soient privilégiées au détriment d’autres, non pas pour des raisons purement économiques, mais parce qu’elles s’inscrivent dans les intérêts croisés d’un cercle restreint.
Databricks illustre parfaitement cette tension. L’entreprise est devenue l’un des fleurons du portefeuille d’Andreessen Horowitz. Sa technologie d’organisation et d’analyse de données est utilisée pour construire des applications d’IA. Fivetran opère en amont, en facilitant le mouvement des données. Les deux acteurs ne sont pas strictement identiques, mais ils évoluent dans un continuum où les décisions stratégiques de l’un peuvent influencer l’autre.
Une possible évolution des pratiques de gouvernance
Quelle que soit l’issue de l’enquête, le signal envoyé est clair. Les autorités américaines regardent de plus près les liens entre investisseurs et entreprises concurrentes dans les secteurs stratégiques. Les grands fonds de capital-risque devront peut-être adapter leurs pratiques. Certains pourraient limiter le nombre de sièges occupés dans un même vertical. D’autres pourraient renforcer les murs d’information internes pour éviter tout risque d’accusation de coordination.
Pour les fondateurs, la situation est ambivalente. D’un côté, la présence d’un investisseur de premier plan apporte de la crédibilité, de l’expertise et un accès au réseau. De l’autre, elle peut créer des situations de dépendance ou de conflit d’intérêts perçus. Dans un marché où la confiance et l’indépendance sont des atouts, ces questions prennent une importance croissante.
Il est encore trop tôt pour savoir si l’affaire Andreessen Horowitz restera un cas isolé ou si elle ouvrira une série d’examens plus larges. Ce qui est certain, c’est que le débat sur la concentration du pouvoir dans l’écosystème de l’IA ne fait que commencer. Les régulateurs, les investisseurs et les entrepreneurs devront trouver un équilibre entre la nécessité de financer massivement l’innovation et l’impératif de préserver une concurrence réelle.
Des précédents qui éclairent les options possibles
L’histoire récente de l’application du Clayton Act offre quelques pistes. Dans la majorité des dossiers, le département de la Justice a privilégié les solutions négociées. Un administrateur quitte un board, l’affaire se clôt sans procédure longue ni sanctions spectaculaires. Cette approche présente l’avantage de la rapidité et de la prévisibilité. Elle évite aussi de transformer chaque investigation en bataille judiciaire de plusieurs années.
Dans le cas d’Andreessen Horowitz, la dimension institutionnelle complique légèrement le tableau. Si les autorités considèrent que la firme elle-même, et non seulement ses associés individuels, est concernée, les solutions classiques pourraient s’avérer insuffisantes. Il faudrait alors imaginer des mécanismes plus structurels : limitation du nombre de sièges par vertical, engagement à ne pas partager certaines informations, ou encore création de comités indépendants au sein des boards.
Aucune de ces options n’est simple à mettre en œuvre. Les investisseurs répugnent à abandonner des positions d’influence qu’ils considèrent comme légitimes. Les entreprises, de leur côté, tiennent à conserver l’expertise de leurs administrateurs. Le dialogue entre régulateurs et acteurs du marché s’annonce donc délicat.
L’impact potentiel sur les valorisations et les sorties
Databricks est souvent citée comme un candidat naturel à une introduction en bourse. Une enquête prolongée ou des contraintes de gouvernance pourraient influencer le calendrier ou les conditions d’une telle opération. Les investisseurs institutionnels qui entreraient au capital lors d’une IPO regarderaient de près la composition du conseil d’administration et les éventuels conflits d’intérêts.
Plus largement, le marché des sorties dans l’IA pourrait être affecté. Si les autorités multiplient les examens de ce type, les fonds pourraient devenir plus prudents dans la manière dont ils structurent leurs participations croisées. Certains deals pourraient être ralentis. D’autres pourraient être structurés différemment dès le départ pour anticiper les préoccupations antitrust.
Ces ajustements ne sont pas nécessairement négatifs. Ils peuvent contribuer à une plus grande transparence et à une meilleure séparation des intérêts. Mais ils introduisent aussi une couche de complexité supplémentaire dans un environnement déjà extrêmement concurrentiel.
Une réflexion plus large sur le pouvoir des plateformes de capital
L’affaire dépasse le cadre strictement juridique. Elle pose la question du rôle des grands fonds de capital-risque dans la définition des trajectoires technologiques. Lorsque quelques acteurs détiennent des participations significatives dans une large partie de l’écosystème, leur influence ne se limite plus aux conseils d’administration. Elle s’étend aux choix de technologies, aux alliances, aux standards et parfois même aux récits qui structurent le marché.
Dans le domaine de l’intelligence artificielle, cette concentration soulève des enjeux particuliers. Les modèles de fondation, les infrastructures de calcul, les jeux de données et les outils de déploiement sont des ressources critiques. Si les mêmes investisseurs influencent simultanément plusieurs acteurs de cette chaîne, le risque d’une homogénéisation des approches augmente. L’innovation pourrait en pâtir à long terme.
Les défenseurs du modèle actuel soulignent que la concurrence reste féroce. De nouveaux entrants apparaissent régulièrement. Les valorisations élevées attirent de nouveaux capitaux. Les fondateurs conservent une large autonomie opérationnelle. Ces arguments ont leur poids. Ils ne suffisent cependant pas à évacuer la question de la structure de gouvernance et des conflits d’intérêts potentiels.
Ce que l’on peut attendre dans les prochains mois
Pour l’instant, le département de la Justice n’a pas tranché. Les porte-parole de Databricks et de l’administration ont décliné tout commentaire. Andreessen Horowitz et Fivetran n’ont pas répondu aux sollicitations. Cette discrétion est classique dans ce type d’enquêtes. Elle ne signifie pas que le dossier est en sommeil.
Les prochains mois seront déterminants. Soit l’enquête se conclut sans action, et le message restera principalement symbolique. Soit des demandes concrètes de modification de gouvernance seront formulées, et le précédent aura une portée bien plus large. Dans les deux cas, le simple fait que l’investigation ait duré près d’un an montre que les autorités prennent désormais au sérieux la question des sièges croisés dans les secteurs technologiques stratégiques.
Pour les observateurs du marché, l’affaire constitue un signal d’alerte. Le capital-risque, longtemps perçu comme un univers relativement libre de contraintes réglementaires lourdes, entre dans une phase où les questions de concurrence et de gouvernance deviennent plus visibles. Les fonds les plus exposés devront anticiper ces évolutions s’ils veulent continuer à jouer un rôle central dans le financement de l’innovation.
En définitive, l’enquête visant Andreessen Horowitz n’est pas seulement l’histoire d’un fonds et de deux startups. C’est le symptôme d’une tension plus profonde entre la nécessité de concentrer des moyens considérables pour développer l’intelligence artificielle et l’impératif de préserver un espace concurrentiel ouvert. Comment les États-Unis, et plus largement les démocraties occidentales, arbitreront-ils cette tension ? La réponse se dessine lentement, dossier après dossier, dans les bureaux des autorités de la concurrence. Et le cas d’Andreessen Horowitz pourrait bien devenir l’un des jalons de cette évolution.
Les prochains développements seront donc à suivre avec attention. Non seulement pour ce qu’ils diront du sort de Databricks, de Fivetran ou d’Andreessen Horowitz, mais pour ce qu’ils révéleront de la manière dont les États-Unis entendent réguler le pouvoir économique dans l’ère de l’intelligence artificielle. Un pouvoir qui, pour l’instant, reste largement concentré entre les mains d’un nombre restreint d’acteurs. Un pouvoir que les régulateurs commencent à examiner de plus près.









