Imaginez un instant devoir partager près de six cents millions d’euros après plus de trente ans de mariage. C’est exactement la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui le dirigeant d’un des plus puissants conglomérats de Corée du Sud. Samedi, ses avocats ont officialisé un recours devant la plus haute instance judiciaire du pays. Cette décision relance une bataille qui passionne déjà depuis des années les observateurs économiques et les chroniqueurs judiciaires.
Une condamnation qui fait trembler les marchés
En juillet dernier, la Haute Cour de Séoul a ordonné à Chey Tae-won de verser 566 millions d’euros à Roh Soh-yeong. Cette somme représente, selon les juges, un tiers de la valeur des actions du groupe SK détenues par l’homme d’affaires. Le montant avait déjà été revu à la baisse par rapport à une décision antérieure de 2024 qui fixait l’indemnité à 830 millions d’euros. La Cour suprême avait alors imposé de rouvrir le dossier, estimant que certains éléments méritaient un nouvel examen.
Les avocats du président du groupe ont déclaré, dans un communiqué transmis à l’agence de presse, qu’après mûre réflexion leur client avait décidé de saisir à nouveau la Cour suprême. L’affaire reprend donc son chemin devant les juges suprêmes. De leur côté, les conseils de Mme Roh se sont contentés de refuser tout commentaire pour le moment.
Pourquoi ce chiffre de 566 millions d’euros
Les magistrats de la Haute Cour ont justifié leur décision en soulignant le rôle joué par Roh Soh-yeong tout au long de la vie commune. Ils ont mis en avant son travail au foyer, la garde des trois enfants du couple et ses activités publiques liées à l’entreprise. Ces contributions, bien que non quantifiables en salaires, ont été jugées déterminantes dans la construction de la fortune familiale.
Le tribunal a donc estimé qu’elle avait droit à une part significative des actions détenues par son ex-mari dans SK Group. Cette approche reflète une évolution de la jurisprudence coréenne qui reconnaît de plus en plus la valeur du travail domestique et du soutien apporté à la carrière du conjoint.
« Mme Roh a droit à une somme valant un tiers des actions de SK Group détenues par son ex-mari », a tranché la Haute Cour en invoquant explicitement son implication familiale et publique.
Le boom de l’intelligence artificielle change la donne
Ce qui rend l’affaire particulièrement sensible, c’est la santé financière exceptionnelle de SK hynix, filiale star du groupe. Ces derniers mois, les bénéfices nets de l’entreprise ont été multipliés par treize au deuxième trimestre. La cause principale de cette explosion réside dans la demande mondiale de puces mémoire destinées aux centres de données qui alimentent l’intelligence artificielle.
Les actions de SK Group ont plus que triplé de valeur depuis décembre 2015, date à laquelle Chey Tae-won a rendu publique sa relation extraconjugale. Cette hausse spectaculaire a mécaniquement gonflé la fortune du dirigeant et, par ricochet, le montant que les tribunaux estiment devoir revenir à son ex-épouse.
Selon des informations relayées par un média économique local, le président du groupe aurait proposé un règlement mixte composé d’actions et de liquidités. L’objectif était de limiter l’impact sur les marchés en évitant de vendre massivement des titres. Roh Soh-yeong aurait refusé cette formule et exigé un paiement intégralement en espèces. Une telle exigence obligerait Chey Tae-won à céder une quantité importante d’actions, ce qui pourrait peser sur le cours de Bourse. Ce désaccord sur la forme du paiement expliquerait en partie le choix de faire appel.
Une histoire de famille et de pouvoir
Le couple s’est marié en 1988 à la Maison Bleue, le palais présidentiel de Séoul. À l’époque, le père de la mariée, Roh Tae-woo, occupait la fonction de chef de l’État. Cette union unissait donc deux familles influentes : d’un côté le monde des affaires, de l’autre le sommet de la politique coréenne. Trois enfants sont nés de cette union.
En 2015, Chey Tae-won a reconnu avoir eu un enfant hors mariage avec Kim Hee-young. Cette révélation a marqué le début de la séparation publique et a ouvert la voie à la procédure de divorce. Dans une procédure distincte, la Cour suprême a déjà condamné le dirigeant et son amante à verser une pension alimentaire d’un montant unique de 1,2 million d’euros à Roh Soh-yeong.
Cette dimension personnelle ajoute une couche de complexité à une affaire déjà très médiatisée. Les observateurs notent que le « divorce du siècle » coréen mêle intimement questions de patrimoine, de responsabilité parentale et d’image publique d’un conglomérat stratégique pour l’économie nationale.
Les enjeux pour le groupe SK et ses actionnaires
SK Group occupe une place centrale dans l’économie sud-coréenne. À travers SK hynix, il pèse lourdement dans le secteur des semi-conducteurs, un domaine devenu vital avec l’essor de l’intelligence artificielle. Toute perturbation dans la détention des actions du holding pourrait donc avoir des répercussions au-delà du simple cadre familial.
Les marchés surveillent de près l’évolution de la procédure. Une décision définitive imposant un paiement en liquidités obligerait vraisemblablement le dirigeant à vendre une part significative de ses titres. Un tel mouvement pourrait créer une pression vendeuse temporaire sur le titre. À l’inverse, un règlement en actions diluerait la participation de Chey Tae-won sans nécessairement provoquer de vente massive immédiate.
Les avocats de l’homme d’affaires insistent sur la nécessité de préserver la stabilité du groupe. Leur client, selon eux, cherche une solution qui protège à la fois les intérêts de l’entreprise et ceux des actionnaires minoritaires. Cette argumentaire constitue l’un des axes principaux de l’appel déposé devant la Cour suprême.
Le regard de la société coréenne sur les divorces de fortune
En Corée du Sud, les procédures de divorce impliquant des fortunes considérables attirent une attention particulière. La jurisprudence évolue progressivement vers une reconnaissance plus nette de la contribution du conjoint resté au foyer. L’affaire Chey-Roh s’inscrit dans cette tendance et pourrait servir de référence pour d’autres contentieux à venir.
Les médias locaux ont multiplié les analyses sur la façon dont les tribunaux évaluent aujourd’hui le travail invisible accompli pendant des décennies de vie commune. Les juges de la Haute Cour ont explicitement cité la garde des enfants et les activités publiques liées à l’entreprise comme éléments justifiant une part substantielle du patrimoine.
Cette approche contraste avec des décisions plus anciennes qui privilégiaient souvent une répartition plus favorable au conjoint ayant généré les revenus. Le « divorce du siècle » devient ainsi un révélateur des changements de mentalité au sein de la société coréenne et de son système judiciaire.
Chronologie d’une séparation hors norme
Tout commence en 1988 avec un mariage célébré dans un cadre prestigieux. Pendant près de trois décennies, le couple forme une unité familiale et sociale solide. En 2015, la révélation de l’enfant hors mariage marque le point de rupture public. Les procédures judiciaires s’étalent ensuite sur plusieurs années, avec des allers-retours entre les différentes instances.
En 2024, une première décision de la Haute Cour fixe l’indemnité à 830 millions d’euros. La Cour suprême ordonne ensuite de rouvrir le dossier. En juillet de cette année, le montant est ramené à 566 millions d’euros. Samedi, l’appel de Chey Tae-won relance le processus devant la plus haute juridiction.
Parallèlement, une procédure distincte a déjà tranché la question de la pension alimentaire liée à l’enfant hors mariage, fixant un versement unique de 1,2 million d’euros. Ces différentes étapes montrent la complexité d’une affaire qui mêle aspects patrimoniaux et questions de responsabilité parentale.
Les arguments des deux camps
Du côté de Chey Tae-won, l’accent est mis sur la nécessité de préserver la valeur des actions et la stabilité du groupe. Ses avocats soulignent qu’un paiement exclusivement en liquidités forcerait des ventes massives de titres, avec des conséquences potentiellement négatives pour l’ensemble des actionnaires. Ils plaident pour une solution mixte qui permettrait d’étaler l’impact.
Du côté de Roh Soh-yeong, la position semble claire : elle estime avoir droit à une compensation intégrale correspondant à sa contribution sur le long terme. Le refus d’un règlement en actions s’expliquerait par la volonté d’obtenir une somme certaine, sans dépendre des fluctuations boursières futures. Ses avocats n’ont toutefois pas confirmé officiellement ces éléments.
Les juges de la Haute Cour ont tranché en faveur d’une évaluation fondée sur la valeur des actions, tout en laissant ouverte la question précise des modalités de paiement. C’est précisément sur ce point que l’appel pourrait apporter des clarifications supplémentaires.
Impact sur l’image du dirigeant et du conglomérat
Pour un homme à la tête d’un groupe aussi stratégique, l’image publique compte. La médiatisation intense de l’affaire place Chey Tae-won sous un projecteur permanent. Chaque décision judiciaire est analysée non seulement sous l’angle du droit, mais aussi sous celui de la gouvernance d’entreprise et de la responsabilité sociale.
SK Group, comme la plupart des grands conglomérats coréens, cultive une image de modernité et de respect des règles. Une procédure aussi longue et publique teste cette image. Les observateurs notent que la manière dont le dirigeant gère cette crise personnelle influence la perception de sa capacité à piloter un empire industriel.
Dans le même temps, la performance exceptionnelle de SK hynix dans le domaine de l’intelligence artificielle apporte un contrepoint positif. Les résultats financiers solides permettent de relativiser, du moins en partie, les turbulences judiciaires.
Ce que révèle l’affaire sur le droit de la famille en Corée
Au-delà du cas particulier, cette procédure offre un éclairage précieux sur l’évolution du droit de la famille en Corée du Sud. Les tribunaux reconnaissent désormais de façon plus explicite la valeur économique du travail domestique et du soutien apporté à la carrière du conjoint. Cette reconnaissance se traduit par des parts de patrimoine plus importantes accordées au conjoint non actif professionnellement.
Les décisions successives dans l’affaire Chey-Roh montrent également une volonté de prendre en compte les spécificités des fortunes liées à des entreprises cotées. L’évaluation d’un tiers des actions illustre cette approche qui cherche à quantifier la contribution familiale dans un contexte de capitalisme familial très présent en Corée.
Les spécialistes du droit notent que cette jurisprudence pourrait inspirer d’autres affaires impliquant des dirigeants de grands groupes. La transparence des montants et la motivation détaillée des juges contribuent à une meilleure prévisibilité du droit, même si chaque situation reste unique.
Les prochaines étapes judiciaires
Avec l’appel déposé, le dossier revient devant la Cour suprême. Cette instance a déjà eu l’occasion de se pencher sur l’affaire lorsqu’elle a ordonné la réouverture du dossier après la décision de 2024. Elle disposera désormais de l’ensemble des éléments, y compris les motivations de la Haute Cour de juillet.
Le calendrier exact n’est pas encore connu. Les procédures devant la Cour suprême peuvent s’étendre sur plusieurs mois, voire plus d’une année selon la complexité. Dans l’intervalle, les deux parties restent dans une situation d’incertitude quant au montant définitif et aux modalités de paiement.
Les marchés continueront de suivre de près les informations relatives à cette procédure. Toute indication sur la préférence de la Cour suprême entre un paiement en actions ou en liquidités aura un impact immédiat sur les anticipations des investisseurs.
Une affaire qui dépasse le cadre personnel
Au final, ce que les médias ont baptisé le « divorce du siècle » illustre la rencontre entre une histoire familiale intime et les réalités du capitalisme coréen contemporain. Les sommes en jeu, la notoriété des protagonistes et le poids économique du groupe SK transforment une procédure privée en événement public d’envergure nationale.
La décision de faire appel montre que Chey Tae-won n’accepte pas le verdict de juillet comme définitif. Il estime, par la voix de ses avocats, que des éléments méritent encore d’être examinés par la plus haute juridiction. Roh Soh-yeong, de son côté, attend le terme de cette longue procédure pour obtenir ce qu’elle considère comme sa juste part.
Dans un pays où les chaebols occupent une place centrale dans le tissu économique et social, les affaires de cette nature ne passent jamais inaperçues. Elles interrogent sur la répartition des richesses, le rôle des femmes dans les dynasties industrielles et la capacité de la justice à arbitrer des conflits d’une telle ampleur.
Pendant que les juges se penchent à nouveau sur le dossier, SK hynix continue de profiter de la vague de l’intelligence artificielle. Les bénéfices records du deuxième trimestre rappellent que, derrière les batailles judiciaires, l’entreprise poursuit sa trajectoire de croissance. Cette dualité entre performance économique et turbulence personnelle constitue sans doute l’un des aspects les plus frappants de cette affaire hors du commun.
Les prochains mois diront si la Cour suprême confirme le montant de 566 millions d’euros ou s’oriente vers une nouvelle évaluation. Quelle que soit l’issue, le « divorce du siècle » restera gravé dans les annales judiciaires et économiques de la Corée du Sud comme un cas d’école de la rencontre entre patrimoine familial et empire industriel.
En attendant le verdict final, les deux parties et l’ensemble des observateurs restent suspendus à la décision des juges suprêmes. Une décision qui, au-delà des sommes, portera sur la façon dont la société coréenne contemporaine évalue la contribution de chacun dans la construction d’une fortune commune.
L’appel déposé samedi ne marque donc pas la fin, mais un nouveau chapitre d’une histoire qui a déjà commencé il y a plus de trente-cinq ans dans les salons de la Maison Bleue. Une histoire où se mêlent amour, pouvoir, trahison et enjeux économiques de plusieurs centaines de millions d’euros.
Pour l’instant, le président de SK Group a choisi de continuer le combat judiciaire. Son ex-épouse attend. Les marchés observent. Et la Cour suprême s’apprête à écrire la suite de ce qui reste, à ce jour, l’une des procédures de divorce les plus retentissantes de l’histoire contemporaine de la Corée du Sud.
Cette affaire rappelle que derrière les organigrammes des grands groupes et les cours de Bourse se cachent des vies humaines, des choix personnels et des conséquences qui dépassent largement le cadre privé. Le « divorce du siècle » en est l’illustration la plus spectaculaire.
Alors que les avocats de Chey Tae-won préparent leurs arguments pour la Cour suprême, une chose est certaine : l’attention portée à cette procédure ne faiblira pas. Trop d’intérêts, trop d’argent et trop de symboles sont en jeu pour que l’affaire sombre dans l’oubli. Le prochain épisode se jouera dans les prétoires de Séoul, sous le regard attentif d’un pays entier.
Dans un contexte où l’intelligence artificielle propulse SK hynix vers de nouveaux records, le contraste entre la réussite industrielle et les déboires personnels du dirigeant n’en est que plus saisissant. C’est peut-être là, finalement, la véritable leçon de cette longue bataille judiciaire : même les fortunes les plus solides restent vulnérables aux aléas de la vie privée, et la justice, elle, continue de chercher l’équilibre entre les droits de chacun.
Le recours formé samedi ouvre une nouvelle phase d’incertitude. Il faudra attendre le délibéré de la Cour suprême pour connaître le montant définitif et les conditions exactes du partage. D’ici là, le « divorce du siècle » continuera d’occuper les esprits, des salles de marchés aux conversations ordinaires, comme un miroir des tensions qui traversent la société coréenne contemporaine.
Chey Tae-won a choisi de ne pas s’arrêter à la décision de juillet. Roh Soh-yeong garde le silence pour l’instant. Entre eux, 566 millions d’euros et des années de procédure. Au-dessus d’eux, une Cour suprême qui devra trancher une dernière fois. L’histoire, elle, continue de s’écrire, page après page, dans les annales de la justice et de l’économie sud-coréennes.









