Imaginez devoir choisir entre la menace constante des missiles et celle d’un ex-mari violent. Pour certaines femmes ukrainiennes, ce dilemme n’est plus théorique. À Kiev, un appartement discret offre depuis plus d’une décennie un espace où mères et enfants peuvent souffler, se reconstruire et redessiner un avenir, même lorsque les sirènes retentissent.
Un Espace De Protection Au Cœur D’Une Double Tragédie
Depuis 2013, ce lieu géré par la Fondation ukrainienne pour la santé publique accueille des victimes de violences domestiques. Avec le soutien de l’organisation internationale World Vision, il a élargi sa mission après le lancement de l’invasion russe en 2022. Aujourd’hui, il reçoit aussi des mères et leurs enfants touchés par les destructions et les déplacements forcés. L’un des six refuges de ce type, il a déjà hébergé 150 femmes et enfants depuis le début de la guerre à grande échelle.
Les murs du bureau de Nataliia Liechoukova, qui dirige l’appartement depuis trois ans avec quatre assistantes sociales, racontent une histoire de résilience. Des photos de résidentes et de soutiens célèbres y côtoient des clichés du quotidien. On y aperçoit notamment le chanteur Elton John et Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale française. Sur une table trône un énorme thermos acheté l’hiver dernier, rappel concret des coupures d’électricité et du froid glacial provoqués par les frappes russes sur le réseau énergétique.
La liste d’attente pour une place dans les chambres meublées, simples mais chaleureuses, reste longue. De nombreuses institutions sociales ont été endommagées ou détruites. Après plus de quatre années de conflit, les femmes avec enfants se retrouvent souvent dans une situation de précarité accrue.
Olena : Entre Violence Conjugale Et Sécurité Relative En Zone De Guerre
Quand on évoque son fils, Olena se redresse. Ses yeux bleus s’illuminent d’un sourire de mère, malgré les bombardements qui frappent régulièrement Kiev. Elle vit désormais avec son garçon dans ce refuge, à l’abri des coups de son ex-mari. Les deux tragédies – la violence domestique et la guerre – ont percuté sa vie de jeune femme.
La guerre lui a d’abord fait perdre son emploi. Âgée d’à peine plus de vingt ans, elle part travailler dans un pays de l’Union européenne pour soutenir sa famille. Elle y rencontre un homme. En quelques mois, elle tombe enceinte, se marie, et commence à dissimuler ses ecchymoses. Aujourd’hui divorcée, elle tente d’obtenir la garde parentale exclusive de son petit garçon. Elle affirme se sentir bien plus en sécurité dans son pays en guerre qu’à l’étranger, à la merci de son ex-conjoint.
« C’est vraiment bien qu’en Ukraine, il y ait des endroits où une femme peut se cacher. »
Cette déclaration simple résume le paradoxe vécu par de nombreuses résidentes. Le refuge devient un havre relatif, même lorsque les alertes aériennes obligent tout le monde à se regrouper dans le couloir décoré d’images de girafes. Le fils d’Olena, dans les bras de sa mère, reste captivé par ces dessins pendant que les sirènes hurlent. « Ensemble, ça ne fait pas si peur », confie Nataliia Liechoukova.
La Pauvreté Qui S’Aggrave Pour Les Mères Et Leurs Enfants
Halyna Skipalska, directrice exécutive de la Fondation, dresse un constat sans détour. Les femmes avec enfants sont devenues plus pauvres. Elle énumère les difficultés d’accès à l’emploi, la malnutrition infantile, les problèmes de santé mentale et la destruction de documents d’identité qui empêche souvent d’accéder aux services sociaux.
Selon les estimations de la Banque mondiale, le taux de pauvreté a doublé en Ukraine entre 2021 et 2025, atteignant 41,6 %. Les familles, et particulièrement celles dirigées par des femmes, sont les premières touchées. La majorité des résidentes du refuge « n’ont nulle part où rentrer ». Leurs maisons se trouvent dans des zones bombardées ou encore occupées.
Cette réalité transforme le refuge en dernière option viable. Les séjours peuvent durer jusqu’à une douzaine de mois. Pendant ce temps, chaque femme suit un programme individuel visant à se reconstruire psychologiquement et financièrement. À la sortie, certaines partent vivre seules, d’autres rejoignent des structures mieux adaptées à leur situation spécifique.
Khrystyna : De La Découverte De La Grossesse À L’Espoir D’Un Avenir
À peine arrivée à Kiev pour travailler, Khrystyna découvre qu’elle est enceinte. Elle croit alors sa vie « finie ». Le père de l’enfant rejette toute responsabilité et coupe les communications. Elle réalise qu’avec un bébé elle devra cesser son travail de caissière et retourner au village, sous les frappes russes, dans une maison devenue inhabitable, auprès d’un père alcoolique.
Depuis son arrivée au refuge, elle dort « paisiblement ». Un sourire timide accompagne ses mots. Elle prépare déjà son avenir après l’accouchement. C’est une fille. Ce simple changement de perspective illustre le rôle concret du lieu : offrir un temps et un espace où la peur quotidienne laisse place à la possibilité de planifier.
Les assistantes sociales accompagnent chaque résidente dans des démarches très concrètes. Soins médicaux, achat de lunettes, suivi psychologique, recherche de solutions de logement stable. La Fondation doit parfois faire preuve de créativité pour trouver les financements nécessaires face à une demande croissante, notamment d’orthophonistes pour les enfants traumatisés par la guerre.
Diana Et Bohdan : Quand Les Enfants Cessent De Parler
Nataliia Liechoukova se souvient d’une famille venue de Bakhmout, ville de l’est aujourd’hui réduite à un champ de ruines en territoire occupé. Diana et son frère Bohdan, âgés de cinq et quatre ans, avaient cessé de parler après avoir vu un mur s’effondrer sur des gens. Au bout de six mois de séjour, la famille était prête à quitter le refuge lorsque la mère, alors enceinte, apprend que son mari est mort au front.
L’équipe reprend le travail d’accompagnement. Jusqu’au jour où la mère déclare : « Je veux une maison, une balançoire et un chien. » Nataliia Liechoukova raconte avoir failli s’évanouir de soulagement. Cette phrase simple marquait le retour d’un projet de vie ordinaire, d’un désir d’avenir.
La famille a depuis emménagé dans une maison de la région de Tcherniguiv, dans le nord du pays. Les enfants ont été scolarisés. Ce type de sortie réussie reste l’objectif permanent des équipes, même si chaque parcours est unique et souvent semé de retours en arrière liés aux nouvelles de la guerre ou à des difficultés administratives.
Le Quotidien Sous Les Sirènes
Le brouhaha habituel de l’appartement peut être interrompu à tout moment par les alertes de missiles balistiques. Les résidentes et leurs enfants se regroupent alors dans le couloir décoré de girafes. C’est là qu’ils attendent que le danger passe. Ces moments de tension collective renforcent paradoxalement le sentiment d’appartenance et de protection mutuelle.
Nataliia Liechoukova, aux allures de fée selon celles qui la côtoient, insiste sur l’importance de ce climat de confiance. Les quatre assistantes sociales et elle-même incarnent une présence stable dans un monde où presque tout a basculé. Les photos accrochées aux murs du bureau rappellent que des soutiens extérieurs existent, même si les besoins dépassent largement les moyens disponibles.
Le thermos géant n’est pas seulement un objet pratique. Il symbolise les hivers passés dans le noir et le froid, lorsque les frappes sur les infrastructures énergétiques plongeaient des centaines de milliers d’Ukrainiens dans l’obscurité. Ces conditions aggravent encore la vulnérabilité des femmes seules avec enfants.
Les Défis Structurels Qui Persistent
La destruction de documents d’identité constitue un obstacle majeur. Sans papiers, l’accès aux prestations sociales, aux soins ou à un emploi formel devient extrêmement compliqué. Les équipes du refuge passent un temps considérable à accompagner les démarches de reconstitution de ces documents.
La santé mentale des enfants reste une préoccupation centrale. Les traumatismes liés aux bombardements, aux déplacements et à la perte de proches se manifestent de façons diverses : mutisme, angoisses, troubles du sommeil, difficultés d’apprentissage. La demande d’orthophonistes et de psychologues spécialisés ne cesse d’augmenter.
Sur le plan économique, la précarité s’installe durablement. Beaucoup de résidentes ont perdu leur emploi ou leur logement. Les possibilités de formation et de reconversion professionnelle sont limitées par le contexte de guerre et par les responsabilités parentales. Le programme individuel du refuge tente d’apporter des réponses concrètes, mais les moyens restent insuffisants face à l’ampleur des besoins.
Un Modèle De Soutien Qui S’Adapte
Le refuge n’est pas un simple abri. Il fonctionne comme un espace de transition. Les séjours sont limités dans le temps afin de permettre à d’autres femmes d’accéder à ce dispositif. Cette rotation impose une organisation rigoureuse et une capacité d’adaptation permanente.
Halyna Skipalska souligne que la Fondation doit parfois être créative pour financer des besoins très variés : soins médicaux urgents, équipement de base, soutien scolaire, thérapie. Chaque situation exige une réponse sur mesure. L’objectif n’est jamais seulement de protéger physiquement, mais de redonner aux femmes les moyens de reprendre le contrôle de leur existence.
Les témoignages d’Olena, de Khrystyna et de la mère de Diana et Bohdan illustrent la diversité des parcours. Certaines fuient un conjoint violent, d’autres une maison détruite ou une zone occupée. Toutes partagent le même besoin fondamental : un endroit où elles et leurs enfants peuvent se sentir en sécurité suffisamment longtemps pour reconstruire quelque chose.
La Double Menace Qui Continue De Peser
Le paradoxe reste frappant. Des femmes préfèrent rester dans un pays en guerre plutôt que de retourner dans un environnement domestique violent à l’étranger. Cette réalité met en lumière l’efficacité relative des dispositifs de protection existants en Ukraine, même dans un contexte extrême.
Pourtant, la liste d’attente s’allonge. Les institutions sociales traditionnelles ont été fragilisées par les destructions. La pauvreté s’aggrave. Les traumatismes s’accumulent. Le refuge de Kiev, comme les cinq autres gérés par la Fondation, représente une réponse indispensable mais insuffisante à elle seule.
Chaque fois que les sirènes retentissent, le couloir aux girafes se remplit. Les enfants regardent les dessins. Les mères se tiennent près d’eux. Nataliia Liechoukova et son équipe veillent. Dans ces moments, la protection n’est plus abstraite. Elle devient concrète, collective, immédiate.
Reconstruire Au-Delà De L’Abri
Le travail ne s’arrête pas à la porte de l’appartement. Accompagner une femme jusqu’à ce qu’elle puisse dire « je veux une maison, une balançoire et un chien » demande du temps, de la patience et des ressources. Lorsque cette phrase est prononcée, elle signifie que le processus de reconstruction a franchi une étape décisive.
Pour Olena, cela passe par l’obtention de la garde exclusive de son fils. Pour Khrystyna, par la préparation de l’arrivée de sa fille dans un environnement stable. Pour d’autres, par la scolarisation des enfants et la recherche d’un logement durable loin des zones de combat.
Ces trajectoires individuelles s’inscrivent dans un contexte national de crise prolongée. La Fondation ukrainienne pour la santé publique et ses partenaires continuent d’adapter leurs actions. Le besoin de financements, de professionnels formés et de solutions de logement reste criant.
Dans un pays où les sirènes font partie du quotidien, un appartement ordinaire de Kiev prouve qu’il est encore possible d’offrir un espace de respiration. Un espace où les femmes peuvent cacher leurs ecchymoses du passé, protéger leurs enfants du présent et commencer à imaginer un avenir un peu moins sombre.
Les photos sur les murs du bureau, le thermos qui a traversé l’hiver le plus dur, les dessins de girafes dans le couloir : autant de détails qui racontent une histoire de résistance discrète. Une résistance qui ne fait pas les gros titres, mais qui change concrètement le destin de dizaines de mères et d’enfants chaque année.
Tant que les listes d’attente resteront longues et que les bombardements continueront, ce type de refuge restera une nécessité absolue. Il incarne la possibilité, même limitée, de se reconstruire quand tout autour s’effondre. Pour Olena, pour Khrystyna, pour la mère de Diana et Bohdan, et pour toutes celles qui viendront après elles, cet appartement de Kiev n’est pas seulement un abri. C’est le point de départ d’une vie reprise en main.
La guerre et les violences domestiques continuent de se croiser dans les trajectoires de ces femmes. Le refuge ne peut pas faire disparaître ni l’une ni l’autre. Il peut seulement offrir un temps et un lieu où il devient possible de reprendre souffle, de soigner les blessures visibles et invisibles, et de formuler à nouveau des désirs simples : une maison, une balançoire, un chien, et surtout la sécurité de ses enfants.
Dans le silence qui suit parfois les sirènes, lorsque les enfants retournent à leurs jeux et que les mères reprennent leurs conversations, on mesure ce que ce lieu représente réellement. Un espace où la peur collective n’efface pas l’espoir individuel. Un espace où, malgré tout, des femmes osent encore croire qu’un avenir différent est possible.
C’est précisément cette capacité à maintenir l’espoir dans un environnement hostile qui définit le travail quotidien de Nataliia Liechoukova et de son équipe. Chaque nouvelle arrivée, chaque parcours accompagné, chaque départ réussi constitue une victoire discrète contre la double violence qui frappe ces femmes. Une victoire qui se mesure non pas en grands discours, mais en nuits paisibles, en sourires retrouvés et en projets d’avenir timidement formulés.
Alors que le conflit s’éternise et que la pauvreté s’installe, le besoin de tels espaces ne diminue pas. Il s’intensifie. Le refuge de Kiev, comme les autres structures de la Fondation, continue d’ouvrir ses portes, d’écouter, d’accompagner et de protéger. Dans un pays meurtri, ces appartements ordinaires deviennent des lieux extraordinaires de reconstruction humaine.
Olena regarde son fils. Khrystyna prépare l’arrivée de sa fille. La mère de Diana et Bohdan a obtenu sa maison avec balançoire. Ces histoires individuelles, tissées dans le quotidien d’un refuge de Kiev, rappellent que même au cœur de la guerre, la protection des plus vulnérables reste un combat essentiel. Un combat mené chaque jour, loin des projecteurs, dans le calme relatif d’un appartement où les murs portent des photos, un thermos et des dessins de girafes.









