CryptomonnaieÉconomie

Citigroup Soutient La Clarity Act Mais Craint Les Récompenses Stablecoins

Jane Fraser soutient la Clarity Act mais tire la sonnette d’alarme : les récompenses sur stablecoins menacent les dépôts des banques locales. Un compromis sénatorial tente de calmer le jeu, pourtant la bataille reste ouverte avant le vote de septembre.

Et si les récompenses proposées sur les stablecoins finissaient par vider discrètement les comptes des banques de quartier ? C’est précisément la question que Jane Fraser, à la tête de Citigroup, a posée jeudi sur une chaîne d’information économique. Tout en affirmant son soutien à l’adoption de la Clarity Act, elle a insisté pour que les législateurs corrigeent encore les dispositions sur les récompenses liées aux stablecoins. Derrière cette position nuancée se joue une bataille cruciale entre le secteur bancaire traditionnel et l’industrie crypto, une bataille qui pourrait redessiner la façon dont les Américains placent leur argent et dont le crédit circule dans les régions moins desservies.

Une position mesurée mais ferme de la part de Citigroup

Jane Fraser n’a pas choisi la confrontation frontale. Contrairement à certains de ses homologues plus virulents, elle a déclaré qu’elle souhaitait voir « un bon projet de loi aboutir » tout en continuant à plaider pour des améliorations. Selon elle, la Clarity Act, une fois adoptée dans une version équilibrée, serait « excellente pour le système ». Cette ouverture relative place Citigroup dans une posture plus pragmatique que celle adoptée par d’autres grands établissements. Pourtant, le cœur de son inquiétude reste inchangé : le risque de voir les dépôts migrer massivement vers des plateformes crypto qui proposent des récompenses attractives.

Dans son intervention, Fraser a souligné que ces mécanismes de récompense pourraient affaiblir la capacité des banques, surtout les plus petites, à financer le crédit local. « Si vous mettez en place un système de récompenses sur les dépôts, cela pourrait avoir un impact négatif sur leurs dépôts, et donc sur leur capacité à prêter et à offrir un accès au crédit dans des zones des États-Unis que la crypto n’atteindra jamais, et franchement, que les grandes banques n’atteignent pas non plus », a-t-elle expliqué. Le message est clair : les stablecoins ne sont pas seulement une innovation technologique, ils deviennent un concurrent direct pour l’épargne des ménages.

Pourquoi les dépôts bancaires sont au centre du débat

Les banques américaines, en particulier les institutions communautaires, s’appuient massivement sur les dépôts pour financer les prêts immobiliers, les crédits aux entreprises et les financements agricoles. Lorsque ces dépôts diminuent, la capacité de prêter se réduit d’autant. Les groupes bancaires ont multiplié les alertes ces derniers mois. En juillet, l’American Bankers Association, l’Independent Community Bankers of America et 76 associations bancaires d’État ont adressé une lettre aux leaders du Sénat pour demander un durcissement de la section 404 de la Clarity Act avant son passage en séance plénière.

Leur argument repose sur une observation simple : pour le client moyen, la différence entre un intérêt versé par une banque et une récompense reçue pour détenir des stablecoins sur une plateforme crypto est souvent quasi inexistante. Les réserves des stablecoins de paiement sont généralement placées en liquidités ou en bons du Trésor à court terme. Les plateformes, elles, peuvent redistribuer une partie de ces gains sous forme de récompenses, créant ainsi un produit d’épargne concurrent sans les mêmes contraintes réglementaires que les banques.

« Les clients risquent de ne voir aucune différence pratique entre l’intérêt d’une banque et les récompenses offertes pour conserver des stablecoins sur une plateforme crypto. »

Le cadre déjà posé par le GENIUS Act

Le GENIUS Act, adopté en 2025, a déjà interdit aux émetteurs de stablecoins de paiement de verser directement des intérêts ou un rendement aux détenteurs. Cette interdiction visait précisément à éviter une concurrence frontale avec les dépôts bancaires. Pourtant, les plateformes d’échange et les prestataires de services ont contourné la règle en proposant des programmes de récompenses distincts. Ces programmes ne sont pas proposés par l’émetteur lui-même, ce qui les place dans une zone grise que la Clarity Act tente maintenant de clarifier.

Cette distinction technique est au cœur du conflit. Pour les banques, le résultat final pour le consommateur reste le même : de l’argent qui sort des comptes bancaires pour aller sur des plateformes crypto. Pour les acteurs crypto, il s’agit simplement de récompenser l’utilisation réelle de leurs services, et non de proposer un rendement passif sur des avoirs dormant.

Le compromis sénatorial : récompenses d’activité contre rendement passif

Les sénateurs Thom Tillis et Angela Alsobrooks ont travaillé pendant des mois à un texte de compromis. Leur proposition distingue clairement deux types de mécanismes. D’un côté, les récompenses purement passives, versées simplement parce qu’un client détient des stablecoins, seraient interdites. De l’autre, les incitations liées à des transactions, des paiements ou à l’utilisation effective de la plateforme resteraient autorisées.

Un projet de 309 pages publié en mai par la commission bancaire du Sénat a conservé cette architecture. Les récompenses basées sur l’activité sont maintenues, tandis que le rendement pour simple détention est proscrit. Cette solution a été présentée comme un équilibre entre la protection des dépôts bancaires et la liberté d’innovation des plateformes crypto.

Pourtant, les associations bancaires n’ont pas été convaincues. Elles estiment que même des récompenses calculées en fonction des soldes ou des périodes de détention peuvent fonctionner comme un intérêt déguisé. Du côté crypto, Coinbase a salué le compromis comme un progrès qui préserve la capacité à récompenser l’usage réel des réseaux et des plateformes.

Des estimations qui s’opposent

Les chiffres avancés par chaque camp sont radicalement différents. Brian Moynihan, le dirigeant de Bank of America, a estimé que jusqu’à 6 000 milliards de dollars pourraient à terme quitter les dépôts bancaires pour rejoindre les stablecoins si le cadre réglementaire permettait une concurrence trop directe. Cette perspective a alimenté les craintes d’une contraction du crédit, particulièrement dans les zones rurales et les communautés moins bien desservies par les grandes banques.

À l’opposé, le Conseil des conseillers économiques de la Maison Blanche a publié en avril une analyse beaucoup plus modérée. Selon ses calculs, interdire purement et simplement le rendement sur stablecoins n’augmenterait le volume de prêts bancaires que d’environ 2,1 milliards de dollars, soit à peine 0,02 % du total des crédits. Qui plus est, 76 % de ce gain irait aux grandes banques, ce qui affaiblit l’argument selon lequel la restriction serait surtout nécessaire pour protéger les établissements communautaires.

Deux visions du risque

  • Côté banques : jusqu’à 6 000 milliards de dollars de dépôts potentiellement en jeu
  • Côté administration : impact estimé à seulement 0,02 % des prêts totaux

La position plus dure de Jamie Dimon

Alors que Jane Fraser adopte un ton concilant, Jamie Dimon, à la tête de JPMorgan Chase, a adopté une posture nettement plus agressive. En mai, il a déclaré que les banques combattraient la Clarity Act dans sa version actuelle, même si cela devait les mener à une défaite. Il a estimé que les dispositions sur les stablecoins permettaient aux entreprises crypto d’offrir des rendements de type intérêt sans supporter les mêmes exigences de protection que les banques.

Dimon a également attaqué frontalement le dirigeant de Coinbase, Brian Armstrong, lors d’une interview, le taxant de formules particulièrement dures après qu’Armstrong ait affirmé représenter la position de l’industrie crypto. Cette escalade verbale illustre à quel point le sujet est devenu émotionnel au sein de la haute finance américaine.

Ce que défendent les acteurs crypto

Du côté des plateformes, le message est inverse. Brian Armstrong a accusé à plusieurs reprises les grandes banques de chercher à limiter la concurrence afin d’empêcher les consommateurs de bénéficier des rendements générés par les réserves des stablecoins. Pour les entreprises crypto, les récompenses liées à l’activité sont un outil légitime de fidélisation et d’innovation. Restreindre trop sévèrement ces mécanismes reviendrait, selon elles, à freiner l’adoption des paiements numériques et à protéger un oligopole bancaire.

Faryar Shirzad, responsable des affaires publiques chez Coinbase, a souligné lors des négociations de mai que les banques avaient obtenu des restrictions plus strictes, tout en reconnaissant que le compromis préservait la possibilité de récompenser l’usage réel des plateformes. Cette position reflète une stratégie de négociation : accepter un cadre plus strict sur le rendement passif tout en protégeant les incitations liées aux transactions.

Les prochaines étapes législatives

Le calendrier s’accélère. Après le retour des sénateurs de la pause estivale, un vote de clôture est prévu le 15 septembre. Le leader de la majorité, John Thune, a reporté ce test procédural à septembre après plusieurs reports antérieurs. Ce vote ne constituera pas encore l’adoption définitive, mais il permettra de mesurer si le texte dispose d’un soutien suffisant pour avancer.

Les groupes bancaires ont intensifié leur lobbying. L’American Bankers Association a orchestré une campagne qui a généré des milliers de messages adressés aux bureaux sénatoriaux. Dans le même temps, les représentants de l’industrie crypto continuent de plaider pour un texte qui ne sacrifie pas complètement leur capacité à offrir des avantages aux utilisateurs.

Les enjeux pour le crédit local

Au-delà des chiffres macroéconomiques, le débat touche directement les communautés. Les banques de proximité jouent un rôle essentiel dans le financement des petites entreprises, des agriculteurs et des ménages qui n’intéressent pas toujours les grandes institutions. Si une partie significative de leurs dépôts migrent vers des stablecoins, ces banques pourraient se trouver contraintes de réduire leur offre de crédit. Fraser a insisté sur ce point : la crypto, aussi innovante soit-elle, n’atteint pas encore les mêmes territoires que le réseau bancaire traditionnel.

Les réserves des stablecoins, placées majoritairement en actifs très liquides, ne circulent pas dans l’économie réelle de la même façon que les dépôts bancaires transformés en prêts. Cette différence de circuit de financement est au cœur de l’argumentaire bancaire. Même si le Conseil des conseillers économiques relativise l’ampleur du phénomène, le principe reste sensible politiquement, surtout dans un pays où l’accès au crédit reste inégal selon les régions.

Un équilibre encore fragile

La Clarity Act tente de tracer une ligne entre protection des dépôts et liberté d’innovation. Le compromis Tillis-Alsobrooks représente une tentative sérieuse de sortir de l’impasse. Pourtant, ni les banques ni les acteurs crypto ne semblent pleinement satisfaits. Les premières estiment que les récompenses d’activité peuvent encore masquer des rendements de type intérêt. Les seconds craignent qu’une interprétation trop restrictive n’étouffe les modèles économiques émergents.

Jane Fraser, en soutenant le passage d’un « bon projet de loi » tout en maintenant la pression pour des améliorations, incarne une position intermédiaire. Elle reconnaît les bénéfices potentiels d’un cadre clair pour les actifs numériques, tout en refusant de sacrifier la stabilité du système de dépôts et de crédit. Cette nuance pourrait influencer le débat dans les semaines à venir, à mesure que les sénateurs affineront le texte avant le vote de septembre.

Ce que révèle ce conflit plus profond

Au fond, la dispute sur les récompenses stablecoins n’est qu’une manifestation d’une confrontation plus large. D’un côté, un système bancaire centenaire, fortement réglementé, qui transforme les dépôts en crédits et porte une responsabilité systémique. De l’autre, une industrie crypto qui promet des rendements plus élevés, des paiements plus rapides et une désintermédiation progressive. Les stablecoins se trouvent précisément à l’intersection de ces deux mondes : ils veulent la stabilité du dollar tout en proposant des mécanismes de rémunération plus flexibles.

Le GENIUS Act a posé une première limite en interdisant le rendement direct versé par les émetteurs. La Clarity Act doit maintenant décider jusqu’où étendre cette restriction aux plateformes et aux prestataires de services. La réponse que donnera le Sénat en septembre influencera non seulement le marché des stablecoins, mais aussi la manière dont les Américains choisiront à l’avenir de placer leur épargne liquide.

Jane Fraser a choisi de jouer la carte de la modération. Elle veut un texte, mais un texte qui protège encore les canaux traditionnels de financement du crédit. Dans un contexte où les positions extrêmes dominent souvent le débat public, cette approche mesurée pourrait finalement peser. Reste à savoir si les législateurs parviendront à trouver le point d’équilibre avant que le calendrier politique ne se referme.

Les semaines qui viennent seront décisives. Entre les alertes des banquiers sur les dépôts, les estimations contradictoires sur l’impact réel, et la volonté des plateformes crypto de préserver leurs programmes de récompenses, le Sénat devra trancher. La Clarity Act n’est pas seulement un texte technique sur la régulation des actifs numériques. C’est aussi un test grandeur nature de la capacité des États-Unis à intégrer l’innovation financière sans fragiliser les mécanismes qui financent encore l’économie réelle dans des milliers de communautés.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.