Et si le vrai danger pour l’économie américaine n’était plus le chômage, mais ces prix qui refusent de redescendre durablement sous la barre des 2 % ? Alors que certains dirigeants de la Réserve fédérale commencent à parler ouvertement d’une possible hausse des taux dès septembre, le débat prend une tournure de plus en plus vive. L’inflation reste collante, le marché du travail montre des signes de fatigue sans s’effondrer, et les marchés, Bitcoin en tête, réagissent déjà. Entre incertitudes géopolitiques autour du pétrole et chiffres d’emploi décevants, la prochaine publication de l’indice des prix à la consommation de juillet pourrait bien faire basculer les anticipations.
Pourquoi l’inflation reste le casse-tête numéro un de la Fed
Depuis plusieurs mois, les responsables monétaires américains naviguent entre deux eaux. D’un côté, un marché du travail qui a perdu de sa vigueur. De l’autre, une inflation qui, malgré des progrès, continue de dépasser l’objectif officiel de 2 %. C’est précisément sur ce point que le président de la Fed de Chicago, Austan Goolsbee, a insisté dans une interview récemment diffusée. Pour lui, le principal problème de l’économie américaine n’est pas un effondrement de l’emploi, mais bien des prix qui montent trop vite.
« Le plus gros problème auquel notre économie est confrontée en ce moment, ce n’est pas l’effondrement de l’industrie et des emplois ; c’est que les prix ont augmenté trop rapidement », a-t-il déclaré. « Nous avons un problème d’inflation et les gens détestent l’inflation. » Cette déclaration, enregistrée en juin mais publiée le 11 août, résonne particulièrement fort alors que les marchés scrutent chaque signal en provenance de Washington.
Goolsbee n’est pas un voteur cette année au sein du comité de politique monétaire. Pourtant ses propos pèsent. Ils placent clairement l’accent sur la lutte contre la hausse des prix plutôt que sur un éventuel soutien à l’emploi. Selon lui, le marché du travail reste « stable, sans être bon ». Autrement dit, il n’y a pas de catastrophe immédiate côté emplois, mais pas non plus de dynamisme rassurant.
Les chiffres qui nourrissent l’inquiétude
Les données de juin montraient déjà une inflation annuelle à 3,5 %, en baisse par rapport aux 4,2 % du mois précédent. Le mois de juin avait même enregistré un recul mensuel de 0,4 %. L’inflation sous-jacente, qui exclut l’alimentation et l’énergie, était restée stable sur le mois et progressait de 2,6 % sur un an. Ces chiffres ont été salués comme un progrès, mais ils restent clairement au-dessus de la cible.
Les économistes anticipent désormais pour juillet une légère décélération supplémentaire. L’inflation globale devrait passer à 3,4 % en rythme annuel, tandis que la composante cœur se situerait autour de 2,5 %. Si ces prévisions se confirment, elles pourraient calmer un peu les ardeurs des plus faucons. Mais rien n’est acquis. Un chiffre supérieur aux attentes relancerait immédiatement les discussions sur une hausse des taux.
Le contexte pétrolier complique encore la lecture. La fermeture partielle du détroit d’Ormuz, par où transite environ un cinquième des approvisionnements mondiaux en pétrole et gaz, a fait grimper les cours de l’or noir. Cette tension géopolitique, liée au conflit entre les États-Unis et l’Iran, se propage jusqu’aux stations-service américaines et aux coûts de production des entreprises. Plus le pétrole reste cher, plus le risque d’une inflation persistante s’accroît.
Un comité monétaire déjà divisé
Lors de la réunion des 28 et 29 juillet, la Réserve fédérale a maintenu sa fourchette de taux entre 3,50 % et 3,75 %. Le vote n’a cependant pas été unanime. Trois responsables ont préféré une hausse de 25 points de base : Beth Hammack, Neel Kashkari et Lorie Logan. Ce dissensus de 9 contre 3 montre que le camp de ceux qui veulent resserrer davantage la politique monétaire n’est pas négligeable.
Neel Kashkari, président de la Fed de Minneapolis, est allé plus loin dans les jours suivants. Il estime que la banque centrale devrait commencer à relever ses taux face à une inflation encore trop élevée et aux complications liées au conflit au Moyen-Orient. Selon lui, l’incertitude autour de la situation dans le détroit d’Ormuz rend difficile toute promesse de baisse future. Il a même évoqué la possibilité que la Fed doive « aller dans l’autre direction » si le choc énergétique maintenait l’inflation à un niveau élevé.
Alberto Musalem, de la Fed de Saint-Louis, partage une vision similaire. Il défend l’idée d’une réponse précoce et progressive, moins perturbante selon lui qu’une action tardive une fois l’inflation solidement ancrée. À l’inverse, Mary Daly, de San Francisco, a soutenu le statu quo de juillet. Elle estime que davantage de données sont nécessaires pour juger si la poussée liée à l’énergie sera temporaire ou durable.
Goolsbee, lui, se situe plutôt dans le camp attentif à l’inflation, sans pour autant révéler ce qu’il ferait s’il devait voter en septembre. Son diagnostic sur le marché du travail – stable mais pas florissant – permet de comprendre pourquoi il ne place pas l’emploi au premier rang des priorités immédiates.
Le marché de l’emploi en demi-teinte
Les chiffres de juillet ont frappé les esprits. L’économie américaine a perdu 23 000 emplois non agricoles, tandis que le taux de chômage restait proche de 4,1 %. Les révisions des mois de mai et juin ont également été négatives, avec un total de 103 000 postes en moins que ce qui avait été annoncé initialement. La progression des salaires horaires moyens s’est limitée à 3,2 % sur un an.
Ces données ont d’abord été interprétées comme un argument contre une hausse rapide des taux. Bitcoin avait d’ailleurs gagné près de 2 % dans les heures qui ont suivi la publication, se rapprochant des 65 200 dollars. Sur les marchés de prédiction, la probabilité d’un maintien des taux en septembre était montée à 66 %, contre environ 50 % la veille.
Depuis, les anticipations ont un peu fluctué. Un contrat placait récemment la probabilité d’aucun changement en septembre autour de 59 %. Un autre contrat, portant sur une hausse avant la fin 2026, affichait le même pourcentage. Ces chiffres ne sont pas contradictoires : ils portent sur des horizons différents. Ils illustrent néanmoins l’hésitation des investisseurs.
Pour Iggy Ioppe, directeur des investissements chez Theo, un seul rapport d’emploi faible ne suffit pas à effacer les craintes liées à l’énergie. « Un chiffre d’emplois plus mou ne referme pas automatiquement cet écart », a-t-il expliqué. « Les actifs risqués, y compris le Bitcoin, conservent le soutien à moyen terme que procure l’inaction, mais le même risque géopolitique énergétique qui pousse la Fed à la prudence continue aussi de limiter le potentiel haussier. »
Bitcoin et les actifs risqués sous pression
Le 11 août, Bitcoin a cédé du terrain. Après avoir brièvement dépassé les 65 000 dollars, la cryptomonnaie est retombée vers les 63 780 dollars, soit une baisse d’environ 2 %. Ether et XRP ont également souffert. Les fonds négociés en bourse Bitcoin au comptant ont enregistré 144,6 millions de dollars de retraits nets le 10 août, mettant fin à cinq séances consécutives d’entrées de capitaux.
Cette correction s’explique en partie par la hausse des cours du pétrole et par le manque de progrès dans les négociations autour du détroit d’Ormuz. Un responsable iranien a déclaré que le détroit resterait fermé tant que les États-Unis n’auraient pas satisfait aux conditions de Téhéran, notamment la fin du conflit et le dégel des avoirs iraniens à l’étranger. Ces déclarations ont entretenu un climat d’incertitude peu favorable aux actifs risqués.
Pour les investisseurs en cryptomonnaies, la politique monétaire américaine reste un facteur déterminant. Des taux plus élevés rendent les obligations d’État plus attractives par rapport à des actifs qui ne versent pas de rendement. Ils peuvent aussi renforcer le dollar et réduire la liquidité globale, deux éléments historiquement défavorables au Bitcoin. À l’inverse, un maintien prolongé des taux à leur niveau actuel, ou une éventuelle baisse ultérieure, pourrait soutenir la demande pour les cryptos.
Le rendement de l’obligation américaine à 10 ans évoluait récemment autour de 4,66 %. Ce niveau, relativement élevé, montre que les marchés obligataires intègrent encore une certaine prudence quant à l’évolution de l’inflation et de la politique monétaire.
Le CPI de juillet, prochain test crucial
Le Bureau des statistiques du travail doit publier l’indice des prix à la consommation de juillet le 12 août à 8 h 30, heure de l’Est. Ce chiffre arrive à un moment particulièrement sensible. Les anticipations de hausse des taux en septembre étaient tombées à 44 % une semaine plus tôt, contre 67 % auparavant, grâce notamment aux mauvais chiffres d’emploi. Un CPI plus faible que prévu pourrait encore réduire ces chances. Un chiffre plus élevé les relancerait.
Les économistes misent sur une inflation globale à 3,4 % et une inflation sous-jacente à 2,5 %. Ces niveaux resteraient supérieurs à l’objectif, mais montreraient une trajectoire descendante. La question est de savoir si cette trajectoire est jugée suffisamment crédible par les membres de la Fed pour justifier un maintien des taux, ou si certains continueront de demander un resserrement préventif.
La réunion des 15 et 16 septembre approche. D’ici là, les responsables monétaires disposeront non seulement du CPI de juillet, mais aussi d’autres indicateurs sur l’emploi et l’activité. Chaque publication sera scrutée. Les marchés, eux, continueront d’ajuster leurs positions en fonction des signaux.
Ce que cela change pour les investisseurs
Dans un environnement où l’inflation reste au-dessus de 2 % et où les taux directeurs se situent déjà dans une zone restrictive, les choix de placement se compliquent. Les actifs risqués, et en particulier les cryptomonnaies, évoluent dans un équilibre fragile. D’un côté, l’absence de hausse immédiate des taux offre un certain soutien. De l’autre, le risque d’une reprise de l’inflation liée à l’énergie limite le potentiel de progression.
Les investisseurs américains doivent également tenir compte de l’évolution du dollar et des rendements obligataires. Une Fed plus restrictive aurait tendance à soutenir le billet vert et à faire monter les taux longs, deux facteurs qui pèsent traditionnellement sur le Bitcoin. À l’inverse, une posture plus accommodante pourrait relancer l’appétit pour le risque.
Il faut aussi garder à l’esprit que la situation géopolitique reste fluide. Toute évolution dans le dossier iranien, positive ou négative, aurait des répercussions immédiates sur les cours du pétrole et donc sur les anticipations d’inflation. Ces anticipations, à leur tour, influenceront les décisions de la Fed et le comportement des marchés.
Les différentes sensibilités au sein de la Fed
Le débat actuel révèle des sensibilités différentes parmi les banquiers centraux. Certains privilégient une approche proactive face à l’inflation, estimant qu’il vaut mieux agir tôt pour éviter que les hausses de prix ne s’enracinent. D’autres préfèrent attendre davantage de preuves, craignant de freiner trop fortement une économie qui montre déjà des signes de ralentissement sur le front de l’emploi.
Goolsbee incarne assez bien cette tension. Il reconnaît la faiblesse relative du marché du travail, mais place clairement l’inflation au premier plan. Kashkari et Musalem poussent plus loin en direction d’un resserrement. Daly et d’autres insistent sur la nécessité de disposer de davantage d’informations avant de changer de cap.
Cette diversité d’opinions est normale dans un environnement aussi incertain. Elle montre aussi que la trajectoire des taux n’est pas écrite à l’avance. Les données des prochaines semaines, et en particulier le CPI de juillet, joueront un rôle déterminant dans la formation d’un éventuel consensus.
Perspectives à moyen terme
À plus long terme, la question reste de savoir si l’inflation américaine parviendra à revenir durablement vers 2 % sans provoquer un ralentissement trop marqué de l’activité. Les progrès réalisés jusqu’ici sont réels, mais incomplets. Le choc pétrolier lié à la situation dans le détroit d’Ormuz ajoute une couche de complexité supplémentaire.
Pour les marchés, la période qui s’ouvre est particulièrement délicate. Les anticipations de politique monétaire évoluent rapidement au gré des chiffres. Bitcoin et les autres cryptomonnaies, sensibles à la liquidité et au sentiment de risque, devraient rester volatils. Les investisseurs devront probablement s’habituer à des mouvements brusques en fonction des publications économiques et des déclarations des responsables de la Fed.
Le maintien des taux dans la fourchette 3,50 %-3,75 % pour le moment offre un certain répit. Mais le débat sur une éventuelle hausse en septembre ou plus tard dans l’année n’est pas clos. Tout dépendra de la trajectoire de l’inflation et de la capacité de l’économie à absorber d’éventuels chocs supplémentaires.
Un équilibre fragile à surveiller de près
L’économie américaine se trouve à un carrefour. L’inflation a reculé par rapport à ses sommets, mais elle reste trop élevée pour satisfaire pleinement les objectifs de la banque centrale. Le marché du travail a ralenti, sans pour autant s’effondrer. Les tensions géopolitiques ajoutent une dimension imprévisible, notamment via les prix de l’énergie.
Dans ce contexte, chaque déclaration de responsable de la Fed, chaque publication de données et chaque évolution du pétrole sont susceptibles de faire bouger les anticipations. Les investisseurs en cryptomonnaies, particulièrement exposés à ces variations de sentiment, ont tout intérêt à suivre de près ce débat.
Le 12 août, le CPI de juillet apportera une nouvelle pièce au puzzle. Selon qu’il confirme ou infirme les attentes d’une décélération, les chances d’une hausse des taux en septembre évolueront. Et avec elles, le comportement des marchés risqués, Bitcoin inclus.
Pour l’instant, le message principal reste celui formulé par Goolsbee : le vrai problème, ce n’est pas un effondrement de l’emploi, c’est une inflation qui continue de peser sur le pouvoir d’achat et sur les décisions de politique monétaire. Tant que ce diagnostic restera partagé par une partie significative des décideurs, le débat sur une éventuelle hausse des taux conservera toute son actualité.
Les semaines à venir s’annoncent donc décisives. Entre données d’inflation, évolutions géopolitiques et prises de position des banquiers centraux, le scénario monétaire américain n’a pas fini de faire parler de lui. Et les répercussions sur les marchés, traditionnels comme numériques, ne manqueront pas de se faire sentir.
Dans un monde où les décisions de la Fed influencent non seulement l’économie réelle mais aussi le prix d’actifs comme le Bitcoin, comprendre les ressorts de ce débat n’est plus un simple exercice intellectuel. C’est devenu une nécessité pour quiconque souhaite naviguer dans les marchés actuels avec un minimum de clarté.
L’inflation au-dessus de 2 %, les divisions internes à la banque centrale, la faiblesse relative de l’emploi et les tensions autour du pétrole forment un ensemble complexe. C’est précisément cette complexité qui rend le moment présent si intéressant, et parfois si déroutant, pour les observateurs et les investisseurs.
En définitive, la Fed se trouve face à un arbitrage délicat. Agir trop tôt contre l’inflation risque de freiner une économie déjà moins dynamique. Attendre trop longtemps pourrait laisser les hausses de prix s’installer. C’est ce dilemme classique qui se rejoue aujourd’hui, dans un contexte marqué par des chocs externes liés à l’énergie. Et c’est ce même dilemme qui continue d’alimenter les discussions, les spéculations et les mouvements de marché.
Les prochains jours et les prochaines semaines permettront d’y voir plus clair. En attendant, le message de Goolsbee résonne comme un rappel : tant que les prix progressent trop vite, l’inflation restera le premier sujet de préoccupation pour une partie importante des décideurs monétaires américains. Un message que les marchés, et notamment ceux des cryptomonnaies, ne peuvent ignorer.









