Huit mille milliards de dollars. Voilà le volume de transactions repo que la plateforme Distributed Ledger Repo de Broadridge a traité au cours du seul mois de juillet. Derrière ce chiffre se cache une transformation silencieuse mais profonde des marchés de financement à court terme. Les institutions financières n’expérimentent plus la blockchain : elles l’utilisent à grande échelle pour déplacer des collatéraux tokenisés et gérer leur liquidité en temps réel.
Une montée en puissance qui ne s’arrête plus
Le volume moyen quotidien a atteint 365 milliards de dollars en juillet, en progression de 28 % par rapport à l’année précédente. Ce n’est pas un pic isolé. Depuis le début de l’année, la plateforme maintient un rythme soutenu au-dessus des 350 milliards de dollars par jour. Janvier avait déjà affiché 365 milliards en moyenne quotidienne pour un total mensuel de 7,3 billions. Mars a frôlé les 8 billions avec 354 milliards quotidiens. Avril a confirmé la tendance avec 368 milliards de moyenne journalière. Mai et juin ont suivi avec respectivement 7,2 et 7,5 billions de dollars traités.
Ces chiffres montrent une adoption progressive et stable. Les établissements ne testent plus la technologie : ils s’en servent pour leurs opérations quotidiennes de financement. La plateforme DLR ne force personne à abandonner ses systèmes de trading ou de post-marché existants. Elle s’y connecte. C’est précisément ce qui explique sa capacité à absorber des volumes institutionnels aussi importants.
Comment fonctionne concrètement le Distributed Ledger Repo
Un repo, ou pension livrée, reste un outil classique : une institution vend temporairement des titres contre des liquidités, avec l’engagement de les racheter plus tard. La nouveauté réside dans la manière dont le collatéral circule. Sur la plateforme DLR, les titres peuvent être tokenisés. Une fois représentés sous forme numérique sur le registre distribué, ils se déplacent entre contreparties de façon quasi instantanée tout en restant intégrés aux flux de financement traditionnels.
Le système propose un règlement en temps réel, une optimisation automatique du collatéral et une réduction des besoins de réconciliation. Les équipes de trésorerie gagnent en visibilité sur leur position de liquidité et peuvent ajuster plus finement leurs besoins en capital. L’infrastructure est conçue pour rester interopérable avec les processus déjà en place. Les institutions n’ont pas à créer un univers parallèle pour les actifs numériques.
Point clé : la tokenisation ne remplace pas le titre sous-jacent. Elle crée une représentation numérique qui circule plus vite tout en conservant le lien avec le titre traditionnel et ses protections juridiques.
Des volumes qui s’inscrivent dans la durée
La régularité des chiffres impressionne autant que leur niveau absolu. Après avoir franchi la barre des 350 milliards de dollars de volume quotidien moyen, la plateforme a maintenu ce rythme mois après mois. En juillet, les 8 billions de dollars traités représentent l’aboutissement d’une montée en charge progressive amorcée dès le début de l’année. Le fait que les volumes restent stables même en période de moindre activité saisonnière confirme que l’outil est désormais ancré dans les pratiques opérationnelles de plusieurs acteurs majeurs.
Horacio Barakat, responsable mondial de l’innovation digitale chez Broadridge, souligne que la tokenisation s’intègre progressivement dans la gestion quotidienne de la liquidité et du collatéral. Selon lui, l’infrastructure de registre distribué a démontré qu’elle peut supporter l’échelle, la fiabilité et l’interopérabilité exigées par les activités de financement de cœur de métier.
DLR continue de démontrer que l’infrastructure de registre distribué peut soutenir l’échelle, la fiabilité et l’interopérabilité requises pour les activités de financement de base.
L’intérêt croissant pour les usages intraday
Au-delà des volumes journaliers, Broadridge explore les possibilités offertes par le financement intraday. Une étude menée avec Finadium a montré qu’utiliser le DLR pour 15 % de l’activité intraday pourrait réduire les besoins de coussins de liquidité de 8 à 17 %. Ces gains potentiels intéressent directement les trésoriers confrontés à des exigences réglementaires strictes en matière de liquidité.
La capacité à déplacer du collatéral tokenisé plusieurs fois dans la même journée ouvre des marges de manœuvre nouvelles. Les institutions peuvent réagir plus vite aux variations de flux et optimiser l’utilisation de leurs actifs. Dans un environnement où chaque point de base de liquidité immobilisée a un coût, ces gains d’efficacité deviennent stratégiques.
Une infrastructure qui s’étend bien au-delà du repo
Broadridge ne limite pas ses efforts au seul marché des pensions livrées. L’entreprise déploie la même logique de registre distribué sur d’autres segments. En juin, un partenariat avec Ondo Finance a permis de proposer des outils de gouvernance aux détenteurs de plus de 250 actions et ETF tokenisés. Les investisseurs peuvent exprimer leurs préférences de vote liées aux titres sous-jacents. Broadridge agrège ensuite ces instructions avec les votes traditionnels, sous réserve de l’accord d’Ondo Global Markets.
Le même type d’infrastructure a déjà servi pour l’assemblée générale de Galaxy Digital et pour les projets de Payward, maison mère de Kraken. L’objectif reste cohérent : offrir aux détenteurs d’actifs tokenisés les mêmes droits de gouvernance que ceux attachés aux titres traditionnels, sans rompre le lien avec le cadre réglementaire existant.
En mai, Broadridge a indiqué étendre l’infrastructure développée pour le DLR à la tokenisation de titres sur plusieurs classes d’actifs. L’idée est de couvrir l’émission, le trading, le règlement et le service des titres à travers une infrastructure partagée avec les actifs classiques. Les portefeuilles, la conservation et le post-marché numérique font également partie de la feuille de route.
Le contexte plus large de la tokenisation institutionnelle
Les volumes de Broadridge s’inscrivent dans un mouvement plus général. La Depository Trust and Clearing Corporation a lancé en juillet une phase de production limitée de son service de tokenisation, réunissant plus de cinquante institutions financières. BlackRock, JPMorgan et Goldman Sachs figurent parmi les participants. Le programme couvre des actions du Russell 1000, des ETF d’indices majeurs et des Treasuries américains. Un déploiement plus large est prévu pour octobre.
En Europe, plusieurs initiatives avancent en parallèle. La Bourse de Stuttgart a intégré Société Générale, sa filiale digitale SG-FORGE et le courtier flatexDEGIRO à son réseau de règlement Seturion. Ce réseau est conçu pour régler des titres tokenisés sur des blockchains publiques et privées, en utilisant à la fois de la monnaie on-chain et de la monnaie de banque centrale. SG-FORGE apporte ses stablecoins euro et dollar CoinVertible, tandis que Société Générale prévoit d’émettre des titres structurés tokenisés via la plateforme.
Un autre test notable a eu lieu plus tôt dans l’année : DTCC, Euroclear, Tradeweb, Citadel Securities et Société Générale ont réalisé une opération de repo intraday transfrontalière portant sur des obligations d’État britanniques tokenisées sur le réseau Canton. Broadridge fait d’ailleurs partie des acteurs impliqués dans l’écosystème de Canton, une blockchain orientée vers les besoins de confidentialité des marchés de capitaux institutionnels.
Volume juillet
8 000 milliards $
Moyenne quotidienne
365 milliards $
Progression annuelle
+28 %
Pourquoi le marché des repos se prête particulièrement bien à la blockchain
Le marché des pensions livrées repose sur des échanges de collatéral et de liquidité très fréquents, souvent à très court terme. Les frictions liées aux délais de règlement, aux appels de marge et aux réconciliations manuelles coûtent cher. En permettant un transfert quasi instantané de collatéral tokenisé tout en conservant les flux de financement traditionnels, la technologie réduit ces frictions sans bouleverser les habitudes opérationnelles.
Les institutions peuvent ainsi améliorer le recyclage de leurs actifs, diminuer les besoins en liquidité tampon et réduire le risque opérationnel lié aux décalages de règlement. Dans un contexte où les banques centrales et les régulateurs suivent de près les exigences de liquidité, toute solution qui libère du collatéral ou accélère sa circulation présente un intérêt direct.
Les défis qui restent à relever
Malgré les volumes impressionnants, plusieurs questions demeurent ouvertes. L’interopérabilité entre les différentes plateformes de tokenisation reste perfectible. Chaque acteur développe son propre environnement, et la capacité à faire circuler un collatéral tokenisé d’un réseau à l’autre n’est pas encore fluide partout. La standardisation des représentations numériques des titres et des règles de gouvernance associées constitue un enjeu majeur pour les prochaines années.
La question juridique de la nature exacte du titre tokenisé continue également de faire débat selon les juridictions. Broadridge et ses partenaires insistent sur le fait que la tokenisation s’appuie sur les arrangements de conservation existants et ne crée pas un titre distinct. Cette approche rassure les institutions, mais elle nécessite une vigilance constante quant à l’évolution des cadres réglementaires.
Enfin, la montée en charge des volumes impose des exigences élevées en matière de résilience, de cybersécurité et de continuité d’activité. Une plateforme qui traite plusieurs centaines de milliards de dollars par jour ne peut se permettre de défaillance. La confiance des participants repose autant sur la robustesse technique que sur la clarté des responsabilités en cas d’incident.
Ce que ces volumes disent de l’avenir du post-marché
Les 8 billions de dollars traités en juillet ne sont pas seulement un record de volume. Ils illustrent un basculement progressif des infrastructures de marché vers des modèles hybrides où le registre distribué coexiste avec les systèmes traditionnels. L’approche de Broadridge, qui consiste à ne pas demander aux institutions de tout reconstruire, semble particulièrement adaptée à la culture prudente des grandes banques et des gestionnaires d’actifs.
Dans les mois à venir, l’attention se portera sur la capacité de ces plateformes à absorber encore plus de volume, à étendre les cas d’usage intraday et à connecter entre elles les différentes initiatives de tokenisation. Les premiers tests de repo transfrontaliers sur des réseaux comme Canton montrent que la dimension internationale est déjà dans les esprits.
La disponibilité des données de marché DLR sur les terminaux Bloomberg, annoncée en juillet, constitue un signal supplémentaire. Lorsque les informations de volume et d’activité d’une plateforme blockchain deviennent accessibles dans les outils quotidiens des traders et des trésoriers, l’intégration dans les processus de décision s’accélère.
Une adoption qui s’accélère sans faire de bruit
Contrairement à certaines annonces spectaculaires du secteur crypto, la progression de la plateforme DLR s’est faite de manière discrète et continue. Les institutions concernées ne communiquent pas toujours sur leurs volumes individuels, mais l’agrégat publié par Broadridge permet de mesurer l’ampleur du phénomène. Le fait que le volume quotidien moyen reste au-dessus de 350 milliards de dollars mois après mois indique que plusieurs acteurs de taille significative ont intégré l’outil dans leur dispositif permanent.
Cette discrétion relative n’empêche pas l’effet d’entraînement. Chaque nouveau participant qui constate les gains opérationnels renforce la légitimité de la solution auprès des autres. Dans un marché où la confiance et la réputation comptent autant que la performance technique, la démonstration par les volumes constitue l’argument le plus convaincant.
Les implications pour la gestion de liquidité
Pour les trésoriers, la capacité à tokeniser et déplacer du collatéral en temps réel change la donne. Les appels de marge peuvent être gérés plus finement. Les titres immobilisés dans un système de règlement traditionnel peuvent être remis en circulation plus rapidement. Les coussins de liquidité, souvent dimensionnés de manière conservatrice pour absorber les délais de règlement, peuvent être optimisés.
L’étude menée avec Finadium quantifie une partie de ces gains. En mobilisant le DLR pour seulement 15 % de l’activité intraday, les besoins de buffer de liquidité pourraient diminuer de 8 à 17 %. À l’échelle d’une grande banque ou d’un gestionnaire d’actifs, ces pourcentages représentent des montants significatifs de capital ou de liquidité qui peuvent être réalloués.
Au-delà des chiffres, c’est la flexibilité opérationnelle qui intéresse. La possibilité de réagir dans la journée à un besoin de collatéral ou à une opportunité de financement améliore la résilience globale du bilan. Dans un environnement de taux et de liquidité parfois volatil, cette agilité devient un avantage concurrentiel.
Tokenisation et gouvernance : un couple qui se consolide
L’extension de l’infrastructure Broadridge vers les outils de vote actionnarial pour les titres tokenisés répond à une critique récurrente. Tant que les détenteurs d’actifs numériques ne pouvaient pas exercer pleinement leurs droits de gouvernance, la tokenisation restait perçue comme une simple couche de liquidité sans les attributs complets de la propriété. Les partenariats avec Ondo Finance, Galaxy Digital et Payward montrent que cette limite est en train d’être levée.
Les préférences de vote exprimées par les détenteurs de tokens sont pondérées en fonction des quantités détenues et peuvent être agrégées avec les votes traditionnels. Cette approche hybride préserve la continuité avec les mécanismes existants tout en ouvrant la porte à une participation plus large. Elle évite de créer deux univers de gouvernance parallèles et potentiellement conflictuels.
Regard vers les prochains mois
Les prochains jalons à surveiller sont multiples. Le déploiement plus large du service de tokenisation de la DTCC prévu pour octobre pourrait faire entrer de nouveaux volumes significatifs dans l’écosystème. Les avancées européennes autour de Seturion et des stablecoins de SG-FORGE testeront la capacité à régler des titres tokenisés avec de la monnaie de banque centrale et de la monnaie on-chain. Les expérimentations sur Canton continueront d’explorer les possibilités de repo intraday transfrontalier.
De son côté, Broadridge devrait poursuivre l’extension de son infrastructure vers d’autres classes d’actifs et renforcer les fonctionnalités de post-marché numérique. La question de l’interopérabilité entre les différentes plateformes restera centrale. Plus les volumes croissent, plus le besoin de standards communs et de passerelles robustes se fait sentir.
Les 8 billions de dollars de juillet ne constituent probablement pas un plafond. Ils marquent plutôt le moment où la technologie de registre distribué a prouvé qu’elle pouvait soutenir, de manière durable et à grande échelle, l’une des activités les plus critiques du système financier : le financement à court terme adossé à du collatéral. La suite de l’histoire se jouera sur la capacité des acteurs à faire passer ces infrastructures du statut d’outil spécialisé à celui de composante standard des marchés de capitaux.
Dans un secteur où les annonces technologiques se succèdent parfois plus vite que les résultats concrets, la régularité des volumes de la plateforme DLR offre un point de repère utile. Elle montre qu’une adoption progressive, respectueuse des processus existants et centrée sur des gains opérationnels mesurables, peut transformer en profondeur la façon dont les institutions gèrent collatéral et liquidité. Le mouvement est engagé. Les prochains trimestres diront à quelle vitesse il s’étendra au reste de l’écosystème post-marché.
Les institutions qui ont déjà intégré ces outils disposent désormais d’un avantage opérationnel tangible. Celles qui observent encore depuis la ligne de touche devront bientôt arbitrer entre le coût de l’adaptation et le coût de l’immobilisme. Dans un marché où la liquidité et l’efficacité du collatéral sont devenues des enjeux concurrentiels majeurs, le choix risque de s’imposer de lui-même.









