Imaginez un réseau qui se divise en silence pendant que la majorité continue d’avancer sans presque s’en apercevoir. C’est exactement ce qui s’est produit autour de BIP-110. Pendant que la chaîne principale de Bitcoin poursuivait son rythme habituel, une branche enforceuse a produit seulement deux blocs avant de s’immobiliser complètement. Aujourd’hui, cette proposition est officiellement marquée Closed, et la tension monte encore d’un cran avec les déclarations de Bitcoin Knots et la réaction cinglante de David Schwartz.
Quand une proposition de consensus se transforme en bras de fer
Tout a basculé autour du bloc 961 632. C’est à ce moment précis que les nœuds enforceurs de BIP-110 se sont séparés de la chaîne dominante. Ils ont réussi à miner les blocs 961 632 et 961 633, puis plus rien. Près de 59 heures plus tard, les données d’OCEAN montraient toujours le même dernier bloc. Plusieurs exahashes par seconde apparaissaient sur le tableau de bord, mais aucun troisième bloc n’avait vu le jour.
Le signalement préalable avait déjà donné un aperçu du rapport de force. Sur les 2 016 blocs précédents, seulement 51 avaient signalé le support de BIP-110, soit 2,53 %. Loin, très loin du seuil volontaire de 55 %. Quand la branche enforceuse a hérité de la difficulté existante de Bitcoin avec une puissance de calcul nettement inférieure, le résultat était prévisible : un ralentissement brutal jusqu’à l’arrêt complet.
Dans le dépôt officiel des BIP, la proposition est désormais étiquetée Closed. La raison invoquée est claire : la scission de chaîne et le minage bloqué. Ce statut ne signifie pas que le débat est terminé. Il signifie simplement que, selon le processus BIP lui-même, la proposition n’a pas atteint le niveau d’adoption nécessaire pour continuer à être portée de cette manière.
Le point de vue de Bitcoin Knots et la notion d’attaque
Bitcoin Knots a choisi un ton particulièrement alarmiste. Le projet a déclaré que le réseau Bitcoin était « sous attaque » et que la production de blocs avait ralenti. Dans un autre message, il a mis en garde les utilisateurs contre tout retour en arrière ou changement de logiciel, affirmant que cela pourrait les exposer à de fausses confirmations provenant de blocs que Knots considère comme invalides selon ses propres règles.
Ce langage a immédiatement attiré l’attention. Pour beaucoup d’observateurs, présenter la situation comme une attaque active du réseau principal risque de créer de la confusion chez ceux qui ne suivent pas les détails techniques au jour le jour. C’est précisément sur ce point que David Schwartz a décidé d’intervenir.
La réaction de David Schwartz
Architecte de l’XRP Ledger et ancien directeur technique de Ripple, David Schwartz n’a pas mâché ses mots. Dans un message publié le 11 août, il a demandé ouvertement si l’objectif de ces déclarations était de se ridiculiser ou de tromper les personnes qui ne maîtrisent pas le contexte. Quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur BIP-110 elle-même, a-t-il ajouté, ce type de communication devrait être condamné.
« Is the point of this to embarrass yourselves or to mislead people who don’t understand the context? Regardless of how you feel about BIP-110, you should condemn this nonsense. »
— David ‘JoelKatz’ Schwartz
Schwartz n’a pas pris position sur le fond des restrictions de données proposées par BIP-110. Il a ciblé uniquement la manière dont la situation était présentée au public. Cette distinction est importante : elle montre que même des voix externes au cœur de Bitcoin peuvent intervenir sur la qualité du débat public sans nécessairement s’engager sur le contenu technique de la proposition.
Où en est réellement la branche BIP-110
Les données d’OCEAN restent sans ambiguïté. Le dernier bloc visible sur la branche enforceuse est toujours le 961 633. Plusieurs exahashes par seconde sont affichés, mais la production de nouveaux blocs est à l’arrêt. Cette situation illustre parfaitement le problème classique des chaînes minoritaires : hériter de la difficulté de la chaîne principale tout en disposant d’une fraction de la puissance de hachage conduit presque inévitablement à un gel temporaire ou durable.
Pendant ce temps, la chaîne dominante continue d’avancer normalement. Les utilisateurs qui n’ont jamais activé les règles de BIP-110 n’ont ressenti aucun changement. C’est l’un des aspects les plus frappants de cet épisode : une scission technique peut se produire sans que la grande majorité des participants au réseau n’en soit même informée en temps réel.
Le prochain coup de Bitcoin Knots : un nouveau proof-of-work
Le camp de Bitcoin Knots n’a pas abandonné. Dans un message séparé, le projet a annoncé qu’un nouvel algorithme de preuve de travail serait sélectionné le mardi 11 août à 14 h UTC. La méthode choisie est un processus aléatoire déterministe organisé dans le canal de stratégie de leur Discord.
Ce choix marque un tournant potentiellement majeur. Continuer sur SHA-256 avec une puissance de calcul trop faible n’a pas permis de produire de nouveaux blocs. Changer d’algorithme de minage reviendrait à créer une séparation beaucoup plus nette, et potentiellement irréversible, avec la chaîne Bitcoin historique. À l’heure où ces lignes sont écrites, aucun nouvel algorithme n’avait encore été officiellement désigné, et la spécification BIP-110 restait marquée Closed.
Plusieurs observateurs voient dans cette décision le véritable test de longévité de la chaîne minoritaire. Si un nouvel algorithme est adopté et que des mineurs s’y engagent durablement, on pourrait assister à l’émergence d’un réseau distinct. Si le processus reste purement symbolique ou si le soutien minier ne suit pas, la branche risque de rester un vestige technique sans avenir économique.
Une affaire de gouvernance qui dépasse le code
L’épisode BIP-110 a aussi eu des conséquences en dehors de la chaîne elle-même. Le 10 août, Jon Atack a fusionné une demande qui retirait Luke Dashjr de la liste des éditeurs BIP. Cette décision faisait suite à des préoccupations soulevées par Mark Erhardt concernant l’implication de Dashjr dans BIP-110 et l’usage de ses privilèges éditoriaux.
Avant même la mise à jour de la liste, Atack avait indiqué que Dashjr ne détenait plus de privilèges d’éditeur ou d’administrateur sur le dépôt. Dashjr a contesté cette action et l’a qualifiée d’abus de pouvoir. Cette séquence montre à quel point les questions de processus et de gouvernance peuvent devenir aussi conflictuelles que les débats techniques eux-mêmes.
Le processus BIP est conçu pour rester ouvert et non autoritaire. La publication d’une proposition n’établit pas de consensus communautaire. Aucun organe formel ne décide quelles propositions les utilisateurs de Bitcoin finissent par adopter. Dans ce cadre, le retrait d’un éditeur pour des raisons liées à une proposition particulière soulève des questions sur la neutralité perçue du processus.
Ce que révèle cet échec sur la gouvernance Bitcoin en 2026
BIP-110 n’est pas le premier essai de modification des règles de consensus, et il ne sera probablement pas le dernier. Ce qui le distingue, c’est la combinaison d’un faible soutien en signalement, d’une activation forcee par une minorité de nœuds, d’un gel rapide de la branche, et d’une communication particulièrement polarisante.
Le seuil de 55 % de signalement volontaire n’a jamais été approché. Avec seulement 2,53 % de blocs signalants, le projet partait avec un handicap considérable. Activer quand même les règles enforceuses a créé une scission de fait, mais sans la puissance de calcul nécessaire pour la maintenir en vie. Le résultat est une branche figée et une proposition désormais classée Closed.
Cette séquence rappelle que, dans Bitcoin, le code peut proposer, mais c’est l’adoption par les mineurs, les nœuds et les utilisateurs économiques qui décide. Une minorité déterminée peut forcer une séparation technique. Elle ne peut pas forcer le reste du réseau à la suivre.
Les implications pour les utilisateurs et les développeurs
Pour la grande majorité des détenteurs de bitcoins, rien n’a changé. Leurs portefeuilles, leurs nœuds et leurs transactions continuent de fonctionner sur la chaîne dominante. Le risque principal réside plutôt dans la confusion potentielle créée par des messages alarmistes. Quand un projet affirme que le réseau est sous attaque, certains utilisateurs moins avertis peuvent paniquer ou prendre des décisions techniques hâtives.
C’est précisément ce que Schwartz a souligné. La manière de communiquer autour d’un désaccord technique a des conséquences réelles sur la perception du réseau par le grand public et par les participants moins techniques. Dans un écosystème déjà complexe, la clarté et la précision des messages comptent autant que la solidité du code.
Du côté des développeurs et des mainteneurs de logiciels, l’épisode pose aussi la question de la responsabilité éditoriale. Quand un éditeur BIP est également promoteur actif d’une proposition, les conflits d’intérêts perçus peuvent fragiliser la confiance dans le processus lui-même. Le retrait de Dashjr, contesté ou non, illustre cette tension.
Que surveiller dans les heures et jours à venir
Le point le plus immédiat reste la sélection du nouvel algorithme de preuve de travail annoncée pour 14 h UTC le 11 août. Si un algorithme est effectivement choisi et implémenté, il faudra ensuite observer si des mineurs s’y engagent de manière significative et durable. Sans hash rate, même le meilleur algorithme ne produira pas de blocs.
Les données d’OCEAN continueront d’être un indicateur utile. Tant que le dernier bloc affiché reste 961 633, la branche BIP-110 reste techniquement vivante mais économiquement inactive. Tout nouveau bloc sur cette chaîne, ou au contraire une absence prolongée, donnera une indication claire de la direction prise.
Sur le plan de la gouvernance, la suite des échanges autour du statut d’éditeur BIP et des processus de décision mérite également d’être suivie. Les débats sur qui a le droit de modifier le dépôt des BIP et dans quelles conditions peuvent avoir des répercussions plus durables que la proposition elle-même.
Un rappel sur la nature du consensus Bitcoin
Bitcoin n’a jamais fonctionné par vote formel ou par décision d’un comité central. Le consensus émerge de l’alignement volontaire des nœuds, des mineurs et des utilisateurs économiques autour d’un ensemble de règles. Une proposition peut être techniquement correcte, bien argumentée et même élégante. Si elle n’obtient pas l’adhésion suffisante, elle reste une branche morte ou un projet de recherche.
BIP-110 a tenté de forcer le passage avec un soutien de signalement très faible. Le résultat est aujourd’hui visible : une branche figée, une proposition Closed, une communication conflictuelle et une décision de gouvernance qui a elle-même généré de nouvelles tensions. L’épisode offre un cas d’école de ce qui se produit quand la volonté d’une minorité se heurte à l’inertie et aux préférences de la majorité du réseau.
Que Bitcoin Knots poursuive avec un nouvel algorithme de preuve de travail ou non, la leçon principale reste la même. Dans Bitcoin, le code propose, mais c’est l’adoption réelle qui dispose. Et pour l’instant, l’adoption de BIP-110 n’a pas suivi.
Pourquoi cet épisode compte au-delà de la technique
Au-delà des détails de hash rate et de numéros de blocs, cet événement touche à des questions plus larges. Comment une communauté décentralisée gère-t-elle les désaccords profonds sur les règles du protocole ? Jusqu’où une minorité peut-elle aller pour imposer sa vision ? Quelle est la responsabilité de ceux qui communiquent auprès d’un public plus large que les seuls développeurs ?
Les réponses à ces questions ne sont jamais définitives. Elles se construisent au fil des crises successives. BIP-110 s’inscrit dans une longue série de débats qui ont façonné Bitcoin, des guerres de taille de bloc aux discussions sur les soft forks et les hard forks. Chaque nouvel épisode laisse des traces dans la culture et dans les processus de la communauté.
Pour l’instant, la branche enforceuse reste bloquée, la proposition est Closed, et les regards se tournent vers 14 h UTC. Que se passera-t-il si un nouvel algorithme est réellement choisi ? Combien de mineurs le suivront ? La réponse à ces questions déterminera si BIP-110 restera une anecdote technique ou le point de départ d’un réseau distinct.
En attendant, la chaîne principale de Bitcoin continue son chemin, indifférente aux débats qui agitent une fraction de ses participants. C’est peut-être là le message le plus clair de cet épisode : le réseau fonctionne, les blocs s’enchaînent, et les tentatives de modification qui n’obtiennent pas le soutien nécessaire restent, pour l’instant, des branches mortes sur l’arbre de consensus.
La suite s’écrira dans les heures et les jours qui viennent. Entre la sélection d’un éventuel nouveau proof-of-work, l’évolution des données de minage et les réactions de la communauté, l’histoire de BIP-110 n’est peut-être pas encore complètement terminée. Mais son statut officiel de Closed marque déjà un tournant net dans cette séquence mouvementée de l’été 2026.









