Imaginez une monnaie qui devient plus rare à mesure que les gens l’utilisent. C’était le rêve puissant d’Ethereum après le Merge de 2022. Surnommée « ultrasound money », cette vision a captivé des millions d’investisseurs qui voyaient en l’ETH un actif supérieur au Bitcoin grâce à son mécanisme de brûlage de tokens. Mais aujourd’hui, en 2026, cette promesse tient-elle encore la route ? Les solutions de scalabilité Layer 2, ces rollups qui ont tant fait parler d’eux, ont-elles finalement brisé cette narrative si séduisante ?
L’ascension fulgurante de l’ultrasound money
Pour comprendre le choc actuel, il faut revenir aux origines de cette thèse économique révolutionnaire. En août 2021, l’EIP-1559 introduisait un mécanisme de brûlage des frais de base. Chaque transaction sur le réseau Ethereum détruisait une partie des ETH payés, réduisant ainsi l’offre totale de manière permanente.
Le vrai tournant arriva en septembre 2022 avec le Merge, qui fit passer Ethereum du Proof-of-Work au Proof-of-Stake. Cette transition a réduit drastiquement l’émission de nouveaux ETH, d’environ 90 %. Combinés, le brûlage et la faible émission ont créé une dynamique déflationniste lorsque l’activité était élevée. L’offre diminuait, rendant l’ETH théoriquement plus précieux.
Le site ultrasound.money devenait alors un symbole vivant : les compteurs tournaient à l’envers, montrant une supply en baisse. La communauté crypto adopta ce terme « ultrasound » comme un clin d’œil provocateur au « sound money » du Bitcoin. Pendant près de dix-huit mois, les données confirmaient cette réalité. Ethereum semblait sur le point de devenir une réserve de valeur ultra-performante.
Comment fonctionnait réellement ce mécanisme ?
Le brûlage via EIP-1559 n’était pas fixe. Il variait en fonction de la congestion du réseau. Plus les utilisateurs payaient des frais élevés, plus d’ETH étaient détruits. Après le Merge, avec une émission minimale, il suffisait d’une activité modérée pour que les brûlages dépassent les créations. C’était une rareté élastique, liée directement à l’utilisation du réseau.
Cette élasticité séduisait par son intelligence : plus le réseau était utilisé, plus l’ETH devenait rare. Une boucle vertueuse qui alignait parfaitement incitatifs économiques et croissance technologique. Les holders se voyaient récompensés par l’activité même des utilisateurs quotidiens.
« L’ultrasound money n’était pas seulement du marketing : pendant un temps, c’était la réalité des chiffres. »
Cette période dorée a nourri un optimisme sans bornes. Les investisseurs institutionnels, les ETF et les grands fonds regardaient avec attention cette dynamique unique dans l’univers crypto.
Le tournant décisif : l’arrivée des Layer 2
Mars 2024 marque un avant et un après avec la mise à jour Dencun. Cette upgrade introduisait les « blobs », un type de données bon marché spécialement conçu pour les rollups. L’objectif ? Rendre Ethereum scalable sans sacrifier sa sécurité.
Les résultats ont dépassé toutes les attentes. Les coûts sur les Layer 2 comme Arbitrum, Optimism ou Base ont chuté de 10 à 100 fois. L’activité a migré massivement vers ces solutions. Des millions de transactions quotidiennes ont quitté la couche de base pour s’exécuter à bas prix sur les rollups, tout en postant des données compressées sur Ethereum.
Conséquence directe : les frais payés sur la L1 se sont effondrés. Le brûlage quotidien, qui atteignait parfois plusieurs milliers d’ETH pendant les périodes de forte activité, est tombé à seulement 50 à 70 ETH par jour dans les moments les plus calmes. L’équation s’est inversée.
Une inflation revenue discrètement
Avec une émission quotidienne autour de 1700 ETH et un brûlage minimal, Ethereum est devenu légèrement inflationniste. Selon les périodes analysées en 2025 et 2026, la croissance nette de l’offre oscille entre 0,2 % et 0,8 % par an. L’offre totale a même dépassé les niveaux du Merge.
Ce renversement n’est pas passé inaperçu. La narrative puissante de l’ultrasound money a perdu de sa force. Les compteurs sur les sites de suivi ne descendaient plus. Ils remontaient lentement mais sûrement. Pour beaucoup d’observateurs, c’était la fin d’une ère.
Pourtant, cette évolution n’est pas un échec technique. Au contraire, elle prouve que la stratégie de scalabilité d’Ethereum fonctionne. Le réseau gère aujourd’hui des volumes d’activité bien supérieurs grâce aux rollups. Mais cette réussite technique a un coût économique visible sur l’actif ETH.
Le dilemme fondamental : scalabilité versus rareté
Voici le cœur du débat qui agite la communauté. Un Ethereum congestionné et cher brûle beaucoup d’ETH. Un Ethereum scalable et abordable en brûle peu. La réussite comme infrastructure de settlement entre en conflit direct avec l’objectif de rareté monétaire.
Les rollups utilisent la sécurité d’Ethereum mais contribuent très peu aux revenus de la couche de base. Des analyses montrent que la L1 capture parfois seulement une fraction infime de la valeur économique générée sur les L2. C’est le problème de la value capture qui se pose avec acuité.
Point clé : La scalabilité réussie a déplacé l’activité là où le brûlage est minimal. Ethereum offre une sécurité extraordinaire tout en capturant peu de valeur en retour.
Cette tension structurelle n’est pas facile à résoudre. Les défenseurs d’Ethereum parlent d’une rareté élastique adaptée à la demande réelle. Les critiques y voient une promesse marketing qui n’a pas survécu à la maturité technologique du réseau.
Les arguments des défenseurs : ce n’est pas si grave
La communauté Ethereum n’a pas baissé les bras. Plusieurs points solides sont avancés pour nuancer le tableau. D’abord, l’émission reste extrêmement faible comparée à l’ère Proof-of-Work. Ensuite, même avec une légère inflation, Ethereum peut afficher une croissance de supply inférieure à celle du Bitcoin sur certaines périodes.
Près de 30 % des ETH sont verrouillés en staking, réduisant significativement le float disponible sur le marché. Cette partie stakée ne circule pas et génère même du rendement, modifiant la dynamique réelle de pression vendeuse.
Enfin, l’argument utilitaire prend le dessus : la vraie valeur d’Ethereum réside dans son rôle de settlement pour les stablecoins, la tokenisation des actifs réels et la DeFi. Tant que la demande pour son blockspace augmente, le prix peut progresser indépendamment d’une déflation stricte.
La réponse technique : l’EIP-7918 et Fusaka
En décembre 2025, la mise à jour Fusaka a tenté de corriger une partie du problème avec l’EIP-7918. Ce changement introduit un plancher pour les frais de blobs. Même lorsque la demande est faible, les rollups doivent payer un minimum lié au frais de base d’exécution.
Les modélisations sont encourageantes. Selon des analyses indépendantes, cet EIP aurait généré environ 78,6 millions de dollars supplémentaires de brûlage depuis Dencun sur 93 % des jours. Il empêche le collapse total des revenus et restaure une forme de value capture.
Cependant, ce n’est pas un retour à l’âge d’or post-Merge. Il s’agit d’un plancher, pas d’un retour aux milliers d’ETH brûlés quotidiennement. Son efficacité dépendra de l’évolution réelle de l’activité sur les blobs et des frais d’exécution.
Comparaison honnête avec le Bitcoin
La thèse ultrasound money était construite en opposition au Bitcoin. Il est donc pertinent de comparer les deux approches sans fanatisme.
Bitcoin offre une rareté fixe et prévisible : 21 millions de coins maximum, halvings programmés. L’émission diminue mécaniquement vers zéro. Cette certitude est son principal atout, même si le réseau de base offre peu d’utilité native.
Ethereum propose une rareté élastique : elle augmente avec l’usage (via le brûlage) mais peut disparaître lorsque l’activité migre vers les L2. C’est plus sophistiqué, plus risqué, mais potentiellement plus aligné avec une économie réelle en croissance.
| Critère | Bitcoin | Ethereum |
|---|---|---|
| Type de rareté | Fixe et certaine | Élastique et conditionnelle |
| Inflation actuelle | Environ 0,8 % | 0,2 % à 0,8 % |
| Utilité native | Limitée | Très élevée (DeFi, RWA…) |
Ces deux actifs répondent à des besoins différents. Bitcoin pour ceux qui cherchent la certitude absolue. Ethereum pour ceux qui parient sur l’utilité et l’innovation continue.
Impact sur le prix et l’adoption
Depuis Dencun, l’ETH a connu des périodes de sous-performance relative face au Bitcoin. Est-ce lié à la disparition de la narrative déflationniste ? Ou à d’autres facteurs comme la concurrence de Solana et la complexité du roadmap modulaire ? Les deux explications coexistent.
Les revenus de frais sur la L1 ont chuté de manière significative. Cela pose la question de la soutenabilité économique à long terme pour les validateurs et l’écosystème. Cependant, l’arrivée des ETF Ethereum et l’intérêt institutionnel continuent de soutenir la demande.
Perspectives futures pour Ethereum
L’avenir dépendra de plusieurs facteurs clés. D’abord, l’efficacité réelle de l’EIP-7918 dans la restauration d’un minimum de brûlage. Ensuite, la croissance de l’activité sur les rollups et sa capacité à générer des frais significatifs même indirectement.
Si Ethereum parvient à capturer davantage de valeur tout en restant scalable, la thèse d’une monnaie forte liée à une utilité massive pourra renaître. Dans le cas contraire, l’argument se déplacera purement sur l’utilité et le rendement du staking.
Les développeurs continuent de travailler sur des améliorations : PeerDAS, augmentation de la capacité des blobs, et potentiellement d’autres mécanismes pour mieux aligner incitatifs L1 et L2.
Ce que les investisseurs doivent surveiller
Pour évaluer la santé de la thèse ultrasound money aujourd’hui, deux métriques sont essentielles :
- La croissance nette de la supply d’ETH sur 12 mois glissants
- Les revenus de frais sur la couche de base Ethereum
Si ces deux indicateurs s’améliorent durablement grâce à Fusaka et à l’évolution de l’écosystème, la narrative pourra retrouver de sa vigueur. Dans le cas contraire, Ethereum devra convaincre sur d’autres terrains.
Le débat dépasse largement les simples chiffres. Il touche à la philosophie même de ce que doit être une blockchain : un bien public mondial scalable ou un actif monétaire rare avant tout ? Ethereum a clairement choisi la première voie.
Cette évolution force la communauté à grandir et à affiner ses arguments. L’ultrasound money n’était peut-être qu’une phase, une belle histoire qui a accompagné la transition vers un réseau mature. La véritable maturité consistera à construire une valeur durable au-delà des mécanismes simples de brûlage.
Dans un marché crypto de plus en plus compétitif, avec des challengers rapides et spécialisés, Ethereum mise sur son effet réseau, sa sécurité éprouvée et son écosystème riche. Les L2 ne sont pas la fin de l’histoire, mais un nouveau chapitre qui redéfinit complètement les termes du jeu.
Les mois et années à venir seront décisifs. Ils nous diront si Ethereum peut réconcilier scalabilité massive et incitatifs économiques solides pour son token natif. Le pari reste ambitieux, mais c’est précisément ce qui rend cette aventure technologique si fascinante à suivre.
Que vous soyez holder de longue date, développeur ou simple observateur, une chose est certaine : l’histoire d’Ethereum est loin d’être terminée. Elle entre simplement dans une phase plus mature, où les promesses marketing doivent laisser place à une réalité technique et économique complexe mais pleine de potentiel.









