Imaginez un instant le bruit des sabots résonnant dans un parking souterrain transformé en lieu de préparation intense. Des centaines de regards admiratifs se tournent vers une piste où défilent des pur-sang arabes d’une beauté saisissante. C’est une scène qui se répète malgré un contexte de tensions permanentes et de contraintes spatiales croissantes. Cette passion pour les chevaux n’est pas seulement un loisir : elle représente bien plus, une véritable part d’identité qui coule dans les veines de tout un peuple.
Une passion dévorante qui traverse les générations
Les Palestiniens entretiennent depuis longtemps un lien profond avec les chevaux, particulièrement avec la race arabe réputée pour son élégance et son expressivité. Cette connexion se manifeste aujourd’hui encore avec force, même lorsque les espaces naturels se réduisent dramatiquement. Dans les tribunes d’un manège situé en Cisjordanie, des foules se rassemblent pour assister à des concours de beauté équine qui deviennent de véritables événements communautaires.
Abdelnasser Musleh, un éleveur âgé de 30 ans, résume parfaitement ce sentiment partagé : les Palestiniens possèdent une passion dévorante pour ces animaux. Ils expriment une grande fierté envers cette race emblématique qu’est le cheval arabe. Cette affirmation n’est pas anodine. Elle reflète une réalité vécue au quotidien par de nombreux passionnés qui investissent temps, énergie et ressources pour maintenir cette tradition vivante.
Préparatifs minutieux avant le grand défilé
Avant même que les chevaux n’entrent en scène, l’atmosphère est électrique. De jeunes hommes, souvent parés de chaînes en or, concentrent toute leur attention sur leurs étalons. Ils les douchent avec soin dans des espaces improvisés comme des parkings souterrains. Certains appliquent un gel brillant autour des yeux pour en souligner l’expressivité naturelle, tandis que d’autres brossent avec délicatesse la robe fine et soyeuse caractéristique de ces pur-sang.
Conrad Detailleur, juge belge présent lors de ces événements, note que les Palestiniens ont remis à l’honneur ces traits distinctifs des chevaux arabes au cours des dernières décennies. Cette attention portée aux détails témoigne d’un savoir-faire transmis et perfectionné malgré les difficultés ambiantes. Chaque geste participe à magnifier la beauté naturelle de l’animal et à célébrer son héritage.
Les Palestiniens ont une passion dévorante pour les chevaux. Nous sommes fiers de cette race, la race arabe.
Abdelnasser Musleh
Ces mots résonnent particulièrement fort lors des concours organisés à Rawabi, une ville moderne proche de Ramallah. L’événement attire non seulement les locaux mais aussi des participants venus de différentes régions, soulignant l’universalité de cette passion au sein de la communauté.
Une croissance remarquable du nombre de chevaux enregistrés
Les chiffres parlent d’eux-mêmes et illustrent le dynamisme de cette pratique. Alors qu’on ne comptait qu’une vingtaine de pur-sang arabes enregistrés dans les années 1970, ils sont aujourd’hui près de 25 000 auprès de la Société du cheval arabe couvrant Israël et les Territoires palestiniens. Ashraf Rabee, responsable des inscriptions en Cisjordanie, supervise ce suivi rigoureux qui témoigne de l’engouement persistant.
Cette augmentation spectaculaire n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte d’efforts constants pour préserver et développer l’élevage malgré un environnement contraignant. Chaque nouvel enregistrement représente une victoire symbolique contre les limitations imposées par la réalité territoriale.
Évolution du nombre de pur-sang arabes enregistrés :
- Années 1970 : environ 20 chevaux
- Aujourd’hui : près de 25 000 chevaux
Cette progression impressionnante met en lumière la détermination des éleveurs qui refusent de voir disparaître une tradition aussi ancrée dans leur culture. Ils adaptent leurs méthodes, innovent dans leurs approches et maintiennent le flambeau allumé pour les générations futures.
L’impact de la raréfaction des terres et de la colonisation
Le principal défi auquel font face ces passionnés reste la diminution drastique des espaces disponibles. Le développement des colonies israéliennes, particulièrement accéléré depuis la fin 2022 avec l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, réduit considérablement les zones ouvertes. Les grands pâturages deviennent rares, obligeant les éleveurs à repenser entièrement leur activité.
Dans ce contexte, l’adaptation devient une nécessité vitale. Les écuries s’installent dans des cadres urbains parfois inattendus. Les chevaux vivent désormais au cœur des villes, dans des installations créatives qui maximisent chaque mètre carré disponible. Cette ingéniosité force l’admiration et souligne la résilience d’une communauté attachée à son patrimoine.
Abdelnasser Musleh lui-même a réalisé un véritable exploit en créant un élevage dans la ville surpeuplée de Kufr Aqab, au nord de Jérusalem. Coincé entre des tours d’habitation et à proximité d’un barrage majeur, son installation prouve qu’aucun obstacle n’est insurmontable quand la passion est au rendez-vous.
Les Palestiniens n’ont ni pâturages, ni terres pour construire des écuries. Ils utilisent la moindre possibilité, sous leurs maisons, avec un tout petit manège pour continuer malgré tout à élever des chevaux.
Abdelnasser Musleh
Des écuries nichées au cœur des villes historiques
À Naplouse, ancienne place forte connue pour son histoire mouvementée, les hennissements traversent les ruelles étroites. Ils guident vers des écuries cachées au sein de maisons en pierres anciennes. Ces bâtiments séculaires offrent un cadre authentique où tradition et modernité se rencontrent autour des chevaux.
À Jérusalem-Est, annexée depuis des décennies, des cavaliers parcourent les quartiers densément peuplés avant de se diriger vers le mont Scopus au crépuscule. Depuis ces hauteurs, la vue s’étend jusqu’à la Jordanie, offrant un moment de liberté relative dans un environnement contraint. Ces sorties deviennent des parenthèses précieuses où l’on peut respirer et admirer la grâce des animaux.
Ces scènes quotidiennes illustrent comment la culture équestre s’intègre parfaitement dans le tissu urbain palestinien. Loin d’être marginale, elle constitue une activité vivante qui rassemble urbains et villageois autour d’une même passion.
Une pratique qui unit au-delà des frontières internes
Fait remarquable lors des concours à Rawabi, de nombreux Arabes israéliens participent activement. Descendants de Palestiniens restés sur leurs terres en 1948, ils viennent de villes comme Haïfa, Acre, Nazareth, Ramla ou Sakhnin. Ils franchissent même le mur de séparation pour présenter leurs chevaux, démontrant que cette passion transcende les divisions géographiques imposées.
Cette mixité lors des événements renforce le sentiment d’appartenance à une même communauté culturelle. Elle montre que les chevaux arabes servent de pont entre différentes réalités vécues par les Palestiniens, qu’ils soient en Cisjordanie, à Jérusalem ou en Israël même.
Le coût d’une passion exigeante
Posséder et élever un pur-sang arabe n’est pas à la portée de toutes les bourses. Un poulain peut coûter moins de 3 000 euros tandis qu’un étalon de compétition peut atteindre jusqu’à 200 000 euros. Malgré ces investissements conséquents, de nombreux passionnés continuent de s’engager pleinement, considérant que le lien affectif et culturel dépasse largement l’aspect financier.
Cette dimension économique n’empêche pas la démocratisation relative de la pratique. Même ceux qui ne possèdent pas de cheval ressentent une connexion profonde avec ces animaux mythiques. La culture équestre fait partie intégrante de l’identité collective.
Les chevaux constituent une partie majeure de notre culture arabe. Vous avez le sentiment que le cheval arabe fait partie de vous, même si vous n’en possédez pas. C’est dans nos veines.
Rashad al-Sah
Expressions artistiques et populaires de cet amour des chevaux
Poèmes, chansons et fresques murales célèbrent régulièrement les chevaux et leurs cavaliers. Ces créations artistiques perpétuent la mémoire et renforcent le statut symbolique de l’animal dans la société palestinienne. Le cheval n’est pas uniquement un compagnon ou un athlète : il incarne des valeurs de noblesse, de liberté et de dignité.
Lors des concours, l’ambiance dans les tribunes reflète cette ferveur populaire. Certains spectateurs fument le narguilé en discutant avec animation tandis que d’autres se précipitent vers la piste dès qu’un cheval proche remporte un prix. Les cris d’encouragement et l’excitation collective créent une atmosphère unique, presque festive malgré le contexte général.
Techniques de présentation qui mettent en valeur l’expressivité
Juste avant leur entrée en piste, les soigneurs utilisent des techniques particulières pour stimuler les chevaux. Ils agitent parfois des sacs en plastique pour provoquer des mouvements vifs de la tête. Ces gestes mettent en évidence l’expressivité légendaire des pur-sang arabes, considérés par beaucoup comme la race la plus communicative.
Wynand Bouwer, dresseur sud-africain participant à ces événements, salue la passion des spectateurs locaux qui descendent parfois sur la piste pour encourager leurs favoris. Cette implication directe contraste avec des concours plus formels ailleurs dans le monde et donne aux manifestations palestiniennes une saveur authentique et chaleureuse.
Chaque détail compte dans cette quête de perfection : la brillance du poil, l’éclat du regard, la fluidité des mouvements. Les éleveurs palestiniens excellent dans cet art de la présentation qui allie technique et émotion.
Les avant-postes de colonisation et leur rôle dans la dépossession
Selon des organisations de suivi, 185 nouveaux avant-postes de colonisation non officialisés ont vu le jour en Cisjordanie ces trois dernières années. Beaucoup ont une vocation agricole et contribuent à l’occupation de vastes territoires. Ces implantations représenteraient désormais plus de 100 000 hectares, soit environ 18 % de la Cisjordanie.
Cette expansion impacte directement les possibilités d’élevage traditionnel. Les éleveurs doivent donc redoubler d’inventivité pour trouver des solutions urbaines ou semi-urbaines. Leur persévérance face à ces contraintes devient elle-même un acte de résistance culturelle.
Points clés de résilience
- Adaptation créative aux environnements urbains
- Participation intercommunautaire aux concours
- Transmission intergénérationnelle de savoirs
- Valorisation artistique et culturelle continue
- Maintien d’une identité forte malgré les pressions
Cette liste illustre les multiples facettes d’une passion qui dépasse le simple cadre sportif ou récréatif. Elle touche à l’essence même de l’être collectif palestinien.
Le cheval arabe comme pilier d’identité
Pour beaucoup, posséder ou simplement admirer ces chevaux procure un sentiment d’appartenance profond. Rashad al-Sah, dont la pouliche Shahed a remporté un prix, incarne cette connexion intime. Le cheval fait partie de soi, même sans en être propriétaire direct. Cette phrase résume à elle seule toute la puissance symbolique de l’animal dans l’imaginaire collectif.
Les concours deviennent ainsi des moments de célébration collective où se retrouvent jeunes et moins jeunes, citadins et ruraux, riches et moins fortunés. Ils offrent une rare occasion de se rassembler autour d’une passion commune loin des préoccupations quotidiennes plus lourdes.
Perspectives d’avenir pour cette tradition vivante
Malgré les défis permanents liés à la disponibilité des terres et aux contraintes politiques, la flamme ne s’éteint pas. Au contraire, elle semble même s’intensifier à mesure que les obstacles se multiplient. Les nouvelles générations reprennent le flambeau avec enthousiasme, apprenant les gestes ancestraux tout en les adaptant aux réalités contemporaines.
Les écuries cachées, les manèges improvisés, les sorties au crépuscule vers des points de vue symboliques : tous ces éléments composent un tableau vivant d’une culture qui refuse de se laisser étouffer. La passion pour les pur-sang arabes incarne une forme de résistance douce mais déterminée, ancrée dans la beauté et la noblesse de ces animaux exceptionnels.
En observant ces scènes, on comprend mieux pourquoi tant de Palestiniens affirment que cette passion coule littéralement dans leurs veines. Elle fait partie de leur histoire, de leur présent et, espèrent-ils, de leur futur. Chaque cheval soigné, chaque concours organisé, chaque hennissement dans une ruelle étroite devient une affirmation de vie et de continuité culturelle.
Ce lien indéfectible entre un peuple et ses chevaux transcende les statistiques et les contraintes géographiques. Il révèle une dimension profondément humaine d’attachement à la beauté, à la liberté et à l’héritage ancestral. Dans un monde souvent marqué par les divisions, cette passion offre un espace de communion et d’émerveillement partagé.
Les éleveurs, les cavaliers, les juges, les spectateurs : tous contribuent à maintenir vivante cette flamme. Leurs efforts quotidiens, souvent discrets, méritent d’être reconnus comme une contribution majeure à la préservation d’un patrimoine inestimable. La passion palestinienne pour le cheval arabe reste, malgré tout, un exemple inspirant de résilience et d’amour inconditionnel pour une tradition millénaire.
À travers les ruelles de Naplouse, les hauteurs de Jérusalem-Est ou les installations modernes de Rawabi, cette histoire continue de s’écrire. Chaque jour, des hommes et des femmes choisissent de consacrer leur énergie à ces magnifiques créatures. Leur détermination rappelle que certaines passions sont plus fortes que les obstacles les plus imposants.
Le cheval arabe, avec ses yeux expressifs, sa robe brillante et sa démarche noble, continue de fasciner et d’unir. Il porte en lui toute une mémoire collective, des rêves de liberté et une fierté intacte. Dans les veines des Palestiniens, cette passion bat au rythme des sabots qui, malgré tout, continuent d’avancer.
Ce récit de résilience équine en terre palestinienne invite à une réflexion plus large sur la manière dont les cultures se maintiennent et s’épanouissent même dans les contextes les plus difficiles. Il célèbre la capacité humaine à trouver de la beauté et du sens là où d’autres ne verraient que des limitations. Les pur-sang arabes palestiniens ne sont pas seulement des animaux d’exception : ils sont les messagers d’une identité vivante et vibrante qui refuse de s’effacer.









