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Gaza : Quand la Molokhia Remplace les Cigarettes

À Gaza, une cigarette normale dépasse les 10 dollars, poussant les fumeurs à rouler des feuilles de molokhia séchées avec de la nicotine liquide. Le goût est infect, les risques inconnus, pourtant les clients affluent. Mais jusqu'où ira ce désespoir quotidien ?

Imaginez un geste quotidien devenu un véritable défi de survie : allumer une cigarette. À Gaza, ce simple plaisir s’est transformé en luxe inaccessible pour la plupart des habitants. Face à des prix qui explosent et à des pénuries persistantes, certains n’hésitent plus à improviser avec ce qu’ils trouvent autour d’eux. Les feuilles d’une plante familière de la cuisine locale deviennent ainsi le nouveau tabac du désespoir.

Une pénurie qui transforme les habitudes quotidiennes

Dans les rues encore marquées par les destructions, la vie continue malgré tout. Mais les petits réconforts ont disparu les uns après les autres. Pour les fumeurs invétérés, l’absence de tabac classique représente plus qu’un manque : c’est une source supplémentaire de frustration dans un quotidien déjà lourd.

Nivin Samir, un homme de 53 ans, fumait autrefois un paquet complet chaque jour. Aujourd’hui, sa maison réduite en ruines, il vit sous une tente à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza. Privé de ses cigarettes habituelles, il s’est tourné vers une alternative inattendue : des feuilles de corète potagère, plus connue sous le nom de molokhia. Cette plante, base d’un plat traditionnel moyen-oriental, sert habituellement à préparer des soupes ou des ragoûts savoureux.

« Leur goût et leur odeur sont infects », confie-t-il avec une pointe d’amertume. Pourtant, il en fume plusieurs par jour. Pour lui, ce rituel va au-delà de la dépendance à la nicotine. Il y voit une façon d’évacuer sa colère accumulée ou simplement de s’imaginer savourer un moment paisible, comme avant, avec une tasse de café fumante.

« Je fume plusieurs par jour, peut-être pour évacuer ma colère ou pour m’imaginer en train de les savourer avec une tasse de café. »

Cette anecdote n’est pas isolée. Elle reflète une réalité partagée par des milliers de personnes dans ce territoire densément peuplé, où la guerre a tout bouleversé depuis plus de deux ans. Les montagnes de gravats bordent encore les rues, rappel constant des bombardements passés. La reconstruction tarde, faute de matériaux et d’engins adaptés, laissant la population dans une précarité permanente.

Comment naissent ces cigarettes de fortune

Sur un étal improvisé dans une rue animée de la ville de Gaza, Abou Yahya Helles propose sa marchandise originale. Il fabrique lui-même ces pseudo-cigarettes à partir de feuilles séchées de molokhia. La plante, qui peut aussi servir à la fabrication de toile de jute, est émiettée finement. Il place ensuite ces fragments dans de petits sachets, ajoute de la nicotine liquide à l’aide d’une seringue, remue pour une imprégnation uniforme, puis roule le tout dans des feuilles à cigarette.

Le vendeur est lucide sur les limites de son produit. « En aucun cas ça ne remplace des cigarettes, car au final, ce n’est que de la molokhia à laquelle on a ajouté de la nicotine », reconnaît-il ouvertement. Pourtant, la demande ne faiblit pas. Les clients viennent chercher cette option bien moins coûteuse que les vraies cigarettes, dont le prix a littéralement flambé.

Avant les événements récents, une cigarette se négociait autour d’un shekel israélien, soit environ 33 centimes. Aujourd’hui, il faut compter entre 30 et 40 shekels pour une seule, soit l’équivalent de 10 à 13 dollars. Un paquet entier peut ainsi représenter une fortune inaccessible pour la majorité des familles, déjà confrontées à des difficultés économiques majeures.

Produit Prix avant crise Prix actuel
Une cigarette normale 1 shekel (0,33 $) 30-40 shekels (10-13 $)
Paquet improvisé molokhia Non existant Beaucoup moins cher

Ces chiffres illustrent l’ampleur du phénomène. Dans un contexte où la quasi-totalité de la population a été déplacée à un moment ou un autre, les priorités ont changé. Se loger, se nourrir restent essentiels, mais les dépendances comme le tabac ne disparaissent pas pour autant. Elles s’adaptent, parfois de manière risquée.

Les racines d’une crise persistante

La bande de Gaza connaît un blocus sur de nombreux biens depuis de longues années, bien avant les événements d’octobre 2023. Les importations sont strictement contrôlées, et les cigarettes font partie des produits touchés par ces restrictions. Même après un cessez-le-feu fragile intervenu en octobre 2025, la situation humanitaire demeure critique. Les pénuries touchent encore de nombreux domaines essentiels.

Les rues restent encombrées de débris d’immeubles effondrés. Sans possibilité d’introduire des engins de déblaiement ou des matériaux de construction, la reconstruction piétine. Dans ce décor de désolation, les habitants cherchent des moyens de tenir le coup, physiquement et moralement. Fumer, même avec des substituts improvisés, devient pour certains une bouée de sauvetage psychologique.

Mohammed Helles, un autre vendeur, exprime ce sentiment partagé : « Nous nous sommes résolus à fumer des feuilles de molokhia séchées imbibées de nicotine… mais nous voulons que les cigarettes soient de nouveau importées pour pouvoir fumer du tabac normal. » Sa voix porte l’espoir ténu d’un retour à une vie plus ordinaire, où les gestes simples ne relèvent plus de l’exploit.

Nous nous sommes résolus à fumer des feuilles de molokhia séchées imbibées de nicotine mais nous voulons que les cigarettes soient de nouveau importées pour pouvoir fumer du tabac normal.

L’approvisionnement en molokhia elle-même pose problème. Qu’elle soit produite localement ou importée, son accès dépend des points d’entrée contrôlés. Seules 4 % des terres agricoles de Gaza restent accessibles et non endommagées par les conflits, selon les données de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Cette statistique souligne la vulnérabilité alimentaire et, par extension, la rareté des alternatives locales.

Des témoignages qui révèlent le désespoir

Abou Mohammed Saqr, âgé de 47 ans, fume depuis l’âge de 13 ans. Habitué au tabac classique, il s’est résigné à ces nouvelles cigarettes végétales. « Je fume depuis que j’ai 13 ans. Maintenant je me suis mis aux cigarettes à la molokhia… S’ils me donnaient du poison, je le fumerai quand même. Car je n’ai ni vie ni avenir donc à quoi bon préserver ma santé », lâche-t-il avec une amertume profonde.

Ses mots traduisent un sentiment répandu : dans l’incertitude permanente, la santé à long terme passe au second plan. La priorité immédiate est de supporter le présent, jour après jour. Cette résignation touche particulièrement les plus âgés ou ceux qui ont tout perdu dans les frappes.

Pourtant, tous ne partagent pas cette vision fataliste. Walid al-Naizi exprime une méfiance légitime face à ces produits artisanaux. « Ces cigarettes sont fabriquées à partir de plantes comme la molokhia, les feuilles de ricin ou d’autres variétés et nous ne savons pas si elles sont toxiques ou non », s’inquiète-t-il.

Il va plus loin dans ses craintes : « Ils y ajoutent des substances inconnues et nous ne pouvons dire si c’est de la nicotine, du poison ou même un insecticide pour les cafards. » Ces doutes soulèvent des questions essentielles sur les risques sanitaires d’une telle improvisation, dans un environnement où l’accès aux soins reste limité.

Les dangers cachés des substituts improvisés

La molokhia, plante riche en nutriments lorsqu’elle est consommée en cuisine, change radicalement de nature une fois séchée, émiettée et imprégnée de nicotine liquide. Personne ne peut garantir l’absence de composés toxiques lors de la combustion. Les feuilles de ricin ou d’autres plantes parfois utilisées ajoutent une couche supplémentaire d’incertitude.

Dans un territoire où les infrastructures médicales ont souffert, les conséquences potentielles sur la santé respiratoire ou générale pourraient s’avérer graves à moyen terme. Pourtant, la dépendance et le besoin de rituel l’emportent souvent sur la prudence. Fumer ces feuilles devient un acte de résistance symbolique face à l’adversité, même si les fumeurs en connaissent les limites.

Les vendeurs comme Abou Yahya Helles insistent sur le caractère artisanal et non professionnel de leur production. Ils ne prétendent pas offrir une solution saine, seulement une alternative accessible. Cette transparence n’empêche pas les clients de revenir, attirés par le prix modéré et la possibilité de maintenir une habitude ancrée depuis des années.

Un contexte humanitaire toujours fragile

Plus de deux ans après le début des hostilités intenses, la bande de Gaza peine à retrouver un semblant de normalité. Le cessez-le-feu d’octobre 2025 a apporté un répit, mais les restrictions sur les importations persistent pour de nombreux biens, dont les produits du tabac. Cette politique accentue les tensions quotidiennes et pousse à des solutions créatives, parfois dangereuses.

Les organisations internationales soulignent régulièrement la difficulté d’acheminer l’aide et les matériaux nécessaires. Avec seulement une fraction des terres cultivables disponible, l’autosuffisance reste un mirage. Dans ce cadre, la molokhia, plante résiliente et traditionnelle, émerge comme une ressource inattendue, détournée de son usage alimentaire vers un rôle bien différent.

Les déplacés, vivant souvent sous des tentes de fortune, affrontent non seulement le manque de confort mais aussi la perte de repères. Fumer, pour certains, représente l’un des derniers liens avec une vie antérieure plus stable. Même si le substitut est imparfait, il offre un moment de pause dans le chaos ambiant.

Entre résignation et espoir d’un retour à la normale

Les récits recueillis sur place montrent une palette d’émotions complexes : colère, fatalisme, prudence et nostalgie se mêlent. Certains acceptent l’idée que leur santé passe après la survie immédiate. D’autres espèrent vivement que les importations reprennent, permettant un retour aux cigarettes classiques, même si celles-ci comportent leurs propres risques connus.

La question dépasse le simple tabac. Elle touche à la dignité humaine dans des circonstances extrêmes. Pouvoir choisir son mode de consommation, même pour un vice, fait partie des petites libertés que la guerre a érodées. Les vendeurs de fortune participent à cette économie informelle qui permet à la société de tenir, tant bien que mal.

Dans les ruelles animées malgré les gravats, les étals de ces cigarettes végétales attirent toujours du monde. Les conversations tournent souvent autour des mêmes thèmes : quand les choses vont-elles s’améliorer ? Quand pourrons-nous à nouveau accéder aux produits de base sans ces contorsions quotidiennes ?

La molokhia, symbole d’une adaptation forcée

Plante emblématique de la cuisine moyen-orientale, la molokhia incarne ici une double identité. Aliment réconfortant hier, elle devient aujourd’hui support d’une dépendance nouvelle. Cette transformation reflète l’ingéniosité humaine face à l’adversité, mais aussi ses limites. Car improviser n’est pas synonyme de solution durable.

Les fumeurs interrogés oscillent entre acceptation et rejet de cette nouvelle réalité. Pour les uns, c’est une nécessité sans alternative. Pour les autres, c’est un pis-aller toxique qu’ils subissent en attendant mieux. Les inquiétudes sur les substances ajoutées – nicotine pure ou mélanges douteux – persistent et alimentent les débats informels dans les camps et les quartiers touchés.

Points clés à retenir :

  • Les prix des cigarettes classiques ont été multipliés par plus de 30.
  • La molokhia séchée imprégnée de nicotine devient un substitut courant.
  • Les risques sanitaires restent mal connus et préoccupent une partie de la population.
  • Le blocus et les destructions agricoles limitent toutes les options.
  • Le désir de retour à un tabac normal reste fort malgré tout.

Cette liste résume les éléments centraux de la situation. Elle met en lumière comment une habitude banale peut se muer en révélateur des dysfonctionnements plus profonds d’une société en reconstruction difficile.

Les implications pour la santé publique locale

Au-delà des témoignages individuels, cette pratique soulève des enjeux collectifs. Dans un environnement déjà marqué par le stress, les blessures physiques et les maladies liées à la guerre, ajouter des produits de combustion inconnus pourrait aggraver les problèmes respiratoires ou cardiovasculaires. Les infrastructures de santé, saturées ou partiellement détruites, peinent à répondre aux besoins existants.

Certains fumeurs, comme Nivin Samir, cherchent avant tout un exutoire émotionnel. La cigarette, même imparfaite, structure leur journée et offre un rituel familier. D’autres, plus jeunes ou moins dépendants, pourraient être tentés par ces options bon marché, initiant ou renforçant une dépendance nouvelle sans en mesurer pleinement les conséquences.

Les autorités locales et les acteurs humanitaires font face à un dilemme : réguler ces pratiques informelles sans pouvoir proposer de véritables alternatives. L’introduction contrôlée de produits du tabac soulève elle-même des débats éthiques et sécuritaires, dans un contexte où les ressources sont rares.

Une économie informelle qui s’adapte

Les vendeurs comme Abou Yahya Helles ou Mohammed Helles incarnent cette résilience économique. Ils transforment une plante disponible en produit vendable, créant ainsi une micro-économie de survie. Leur activité, bien que modeste, répond à une demande réelle et permet à certains de générer un revenu dans un marché du travail dévasté.

Cette ingéniosité n’est pas sans risque pour eux non plus. Manipuler des feuilles et de la nicotine liquide sans équipement adapté peut exposer à des dangers. Pourtant, l’absence d’autres opportunités les pousse à continuer. Leur franchise sur les limites du produit renforce paradoxalement la confiance de certains clients, qui préfèrent savoir à quoi s’attendre.

Dans les rues fréquentées, ces étals de fortune s’intègrent au paysage urbain chaotique. Ils côtoient d’autres commerces improvisés, formant un tissu économique parallèle qui maintient une forme de vie sociale malgré les épreuves.

Vers un avenir encore incertain

Alors que le cessez-le-feu tient tant bien que mal, les Gazaouis attendent des signes concrets d’amélioration. L’ouverture plus large des points d’accès permettrait peut-être un retour progressif des importations, y compris de tabac. Mais rien n’est acquis, et les besoins humanitaires prioritaires risquent de reléguer les cigarettes au second plan des négociations.

En attendant, les fumeurs continuent leur quête quotidienne. Certains testeront d’autres plantes, d’autres persévéreront avec la molokhia malgré son goût désagréable. Tous partagent l’espoir diffus d’une vie où les choix ne se limitent plus à survivre, mais où l’on peut à nouveau vivre avec un peu de normalité.

Le parcours de Nivin Samir, d’Abou Mohammed Saqr ou de Walid al-Naizi illustre cette tension permanente entre résignation et aspiration. Leurs histoires, bien que singulières, s’inscrivent dans le récit collectif d’une population qui cherche à préserver son humanité au milieu des ruines.

Cette adaptation forcée avec la molokhia révèle plus qu’une simple pénurie de tabac. Elle met en lumière la capacité d’invention des êtres humains face à l’adversité, mais aussi les coûts invisibles de conflits prolongés sur le quotidien le plus intime. Dans les tentes de Khan Younès comme dans les rues encombrées de Gaza, la fumée qui s’élève aujourd’hui porte en elle à la fois la détresse et une forme de ténacité obstinée.

Le phénomène des cigarettes à base de molokhia n’est probablement qu’une étape dans une histoire plus longue. Si les conditions s’améliorent, ces pratiques pourraient disparaître aussi vite qu’elles sont apparues. Dans le cas contraire, elles risquent de s’ancrer davantage, avec des conséquences sanitaires et sociales encore difficiles à anticiper pleinement.

Observer cette réalité invite à une réflexion plus large sur la résilience, les dépendances et la dignité dans les zones de crise. Les Gazaouis, à travers ces petits gestes du quotidien, rappellent que même dans les circonstances les plus dures, l’être humain cherche toujours à retrouver un semblant de contrôle et de réconfort.

La situation reste évolutive. Les mois à venir diront si ces improvisations resteront une anecdote de guerre ou si elles marqueront durablement les habitudes locales. Pour l’heure, dans la bande de Gaza, la molokhia continue de brûler dans bien des mains, symbole ambivalent d’une survie inventive et précaire.

Ce récit, tissé de témoignages directs et d’observations sur le terrain, met en évidence comment une plante alimentaire traditionnelle s’est vue réinventée en réponse à une crise multifacette. Il souligne également l’urgence d’une stabilisation plus profonde pour permettre à la population de retrouver des repères quotidiens plus sains et plus durables.

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