Imaginez une petite fille née dans les montagnes verdoyantes de Colombie, entourée des bruits familiers de la nature et des chants ancestraux de son peuple. Pourtant, dès ses premiers instants de vie, un geste ancestral va marquer son existence à jamais, dans le silence le plus total. Cette réalité, loin d’être une page d’histoire ancienne, persiste encore aujourd’hui dans certaines communautés indigènes du pays sud-américain.
Une découverte tardive qui bouleverse une vie entière
Alejandrina Guasorna, aujourd’hui âgée de 74 ans, a grandi sans savoir qu’une partie intime de son corps lui avait été retirée le jour même de sa naissance. Ce n’est qu’à l’âge adulte, à travers des rumeurs persistantes puis confirmées par sa propre sœur, qu’elle a compris la vérité. Chez les Embera, ce sujet reste profondément tabou, enveloppé d’un voile de silence qui traverse les générations.
Cette agricultrice, qui a passé sa vie dans les plantations de caféiers, n’a jamais pratiqué elle-même cette intervention sur les nouveau-nés de sa famille. Pourtant, elle se souvient avec une émotion palpable des fillettes qu’elle voyait disparaître trop tôt, sans que personne ne pose vraiment de questions. On pensait alors que ces décès faisaient simplement partie de l’ordre naturel des choses.
« On voyait souvent des fillettes mortes, on pensait que c’était normal. »
Ces mots, prononcés avec une voix chargée d’années de non-dits, révèlent l’ampleur d’une tragédie qui se déroule loin des regards extérieurs. Dans les réserves indigènes, où la juridiction traditionnelle prévaut, les pratiques ancestrales se transmettent sans que l’État intervienne systématiquement.
L’excision : une pratique unique en Amérique latine
La Colombie reste le seul pays d’Amérique latine où cette forme de mutilation génitale féminine est encore observée, principalement au sein des communautés embera. Contrairement à d’autres régions du monde où elle est plus répandue, ici elle se concentre dans des zones montagneuses reculées, comme le département de Risaralda, célèbre pour ses vastes étendues de caféiers.
Les sages-femmes traditionnelles procèdent à l’ablation du clitoris sur les bébés filles, souvent avec des outils rudimentaires tels qu’une lame tranchante ou même un clou chauffé au rouge. Ces gestes, transmis de génération en génération, s’effectuent dans l’intimité des naissances, sans enregistrement officiel ni suivi médical systématique.
Aucun chiffre officiel ne permet de quantifier précisément l’ampleur du phénomène. L’isolement géographique des communautés et le secret qui entoure ces rites rendent tout recensement extrêmement difficile. Pourtant, des témoignages convergents évoquent des dizaines, voire des centaines de cas chaque année.
Des croyances ancestrales aux conséquences dévastatrices
Dans ces villages embera, l’excision est justifiée par des croyances profondément enracinées. On pense qu’elle empêche les filles de devenir « faciles » à l’âge adulte ou que, sans cette intervention, le clitoris pourrait grandir de manière anormale, jusqu’à ressembler à un organe masculin. Ces idées, transmises oralement, guident encore aujourd’hui les gestes des accoucheuses traditionnelles.
Pourtant, les effets sur la vie des femmes sont lourds. L’organe retiré joue un rôle central dans le plaisir féminin. Son ablation transforme parfois les relations intimes en source de douleur chronique. Etelbina Queragama, 63 ans, mère de sept enfants, décrit sans détour son expérience : elle n’a jamais ressenti autre chose que de la souffrance lors des rapports sexuels.
Je n’ai jamais rien senti d’autre au cours des rapports sexuels que des douleurs.
Au-delà de l’impact sur la sexualité, les risques immédiats sont bien plus graves. Hémorragies importantes, infections sévères, et parfois la mort guettent les nouveau-nés. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que ces mutilations constituent une violation claire des droits fondamentaux des fillettes.
Dans les zones les plus isolées, de nombreuses petites victimes ne parviennent même pas jusqu’à l’hôpital. Elles se vident de leur sang en quelques heures et sont enterrées discrètement par leurs familles, sans certificat de décès ni acte de naissance. Francia Giraldo, dirigeante embera, témoigne de ces drames silencieux qui échappent à toute statistique officielle.
Un sous-enregistrement alarmant des cas
Les données disponibles restent fragmentaires. Une organisation internationale spécialisée a recensé 204 cas de mutilations génitales en Colombie entre 2020 et 2025. Parmi eux, une grande majorité concernait des fillettes issues de communautés indigènes. Ces chiffres, déjà préoccupants, sont considérés comme largement sous-estimés en raison du manque de remontée d’informations.
Dans un hôpital local de Pueblo Rico, la médecin Sarita Patiño observe directement les conséquences. Depuis le début de l’année en cours, elle a déjà pris en charge six cas. L’un d’eux impliquait un bébé de seulement six mois arrivé avec de la fièvre : l’examen a révélé une mutilation du clitoris ressemblant à une brûlure profonde.
Ces situations d’urgence médicale contrastent avec le quotidien des familles qui, par peur ou par habitude, préfèrent garder le secret. Le tabou culturel empêche souvent les mères d’amener leurs filles blessées vers les structures de soins modernes.
Des origines lointaines et un métissage historique
Les historiens s’accordent sur une transmission probable depuis le continent africain, où cette pratique existe encore dans de nombreux pays. En Colombie, elle aurait été introduite ou renforcée durant la période coloniale, à travers les interactions entre populations autochtones embera et communautés afro-descendantes issues de l’esclavage.
Le pays présente en effet un riche métissage culturel. Les contacts historiques entre indigènes et afro-colombiens ont favorisé l’échange de coutumes. Aujourd’hui, on estime à environ 230 millions le nombre de femmes et de filles ayant subi une forme de mutilation génitale à travers le monde, selon les données des Nations unies.
Cette dimension globale met en lumière l’urgence d’agir localement. En Colombie, la pratique reste concentrée dans des territoires spécifiques, notamment la réserve embera chami de Pueblo Rico, où la juridiction indigène s’applique.
Sous la juridiction traditionnelle : entre punition symbolique et impunité réelle
Théoriquement, au sein de la communauté, pratiquer l’excision peut être sanctionné par le port d’un carcan en bois, une punition ancestrale symbolique. Pourtant, dans la pratique, cette mesure reste rare et peu dissuasive face à la force de la coutume.
Les dirigeantes locales soulignent que les accoucheuses ne sont pas des criminelles au sens classique. Elles appliquent simplement ce qu’elles ont toujours connu, souvent par manque d’information sur les dangers réels. Stigmatiser ces femmes risquerait de fermer encore davantage les portes du dialogue.
Francia Giraldo, première femme à diriger sa communauté embera, incarne ce changement. Elle milite pour que des femmes issues des mêmes racines culturelles aillent sensibiliser les territoires les plus reculés. Son objectif : défendre les droits des filles sans renier l’identité indigène.
« Cela me fait mal quand on nous traite d’assassines ou d’ignorantes. »
– Francia Giraldo, dirigeante embera
Un projet de loi historique au Parlement colombien
Pour la première fois, un projet de loi spécifique a été présenté au Parlement colombien. Porté par des dirigeantes autochtones et des parlementaires engagés, dont Carolina Giraldo, historienne et députée, ce texte vise à interdire formellement l’excision.
L’approche choisie est volontairement pédagogique plutôt que punitive. Aucune peine de prison n’est prévue pour les accoucheuses traditionnelles, considérées comme victimes d’un manque d’information et de formation. L’accent est mis sur la prévention, la sensibilisation et l’accompagnement des communautés.
Ce projet représente une avancée majeure. Il reconnaît à la fois la nécessité de protéger les fillettes et le respect dû aux cultures indigènes. L’objectif est de construire un dialogue ouvert où tradition et droits humains puissent coexister sans compromettre la santé et l’intégrité physique des enfants.
Les défis de la mise en œuvre sur le terrain
Les montagnes de Risaralda, avec leurs sentiers escarpés et leurs villages isolés, posent des défis logistiques importants. Atteindre toutes les familles nécessite des moyens adaptés : déplacements de professionnelles de santé, formation de relais communautaires, et campagnes d’information respectueuses des langues locales comme l’embera.
Les dirigeantes comme Francia Giraldo insistent sur l’importance d’envoyer des femmes embera formées pour mener ces actions. Seules des voix issues de l’intérieur des communautés peuvent briser le tabou sans provoquer de rejet massif.
Par ailleurs, le renforcement des services médicaux de proximité apparaît indispensable. Des hôpitaux capables d’accueillir les urgences et de proposer un suivi psychologique et gynécologique aux survivantes doivent être mieux équipés et accessibles.
L’impact sur la vie quotidienne des femmes embera
Au-delà des risques mortels à la naissance, les conséquences se font sentir tout au long de la vie. Les douleurs chroniques, les infections récurrentes et les difficultés dans la vie intime marquent profondément les trajectoires personnelles.
Certaines femmes, comme Alejandrina, ont vécu des décennies sans comprendre l’origine de leurs maux. D’autres, plus jeunes, commencent à questionner les coutumes lorsqu’elles découvrent, parfois par hasard, ce qui leur a été infligé.
Ces questionnements intimes contribuent lentement à faire évoluer les mentalités. Des mères refusent désormais de transmettre la pratique à leurs filles, même si la pression sociale reste forte dans certains villages.
Vers une sensibilisation respectueuse des cultures
La lutte contre l’excision ne peut réussir sans une approche nuancée. Il s’agit de valoriser les aspects positifs des cultures embera tout en expliquant clairement les dangers d’une pratique spécifique.
Des ateliers, des discussions en langue maternelle, et la mise en avant de modèles féminins locaux peuvent aider à déconstruire les mythes. L’éducation des jeunes générations, garçons et filles, sur le corps humain et le respect mutuel constitue également une piste prometteuse.
Les parlementaires impliqués espèrent que le projet de loi, une fois adopté, sera accompagné d’un plan d’action étatique ambitieux. Celui-ci devrait inclure des budgets dédiés à la formation, à la prévention et au suivi des communautés concernées.
Un enjeu de droits humains au cœur des débats internationaux
La Colombie n’est pas isolée dans cette bataille. Partout dans le monde, des mouvements similaires œuvrent pour l’élimination des mutilations génitales féminines d’ici 2030, objectif fixé par les Nations unies.
Le cas colombien est particulièrement intéressant car il se déroule dans un contexte de reconnaissance des droits des peuples autochtones. Trouver l’équilibre entre respect des autonomies culturelles et protection universelle des enfants représente un défi contemporain majeur.
Les survivantes qui osent aujourd’hui briser le silence jouent un rôle crucial. Leurs témoignages contribuent à humaniser le débat et à montrer que derrière les statistiques se cachent des histoires individuelles de souffrance, mais aussi de résilience.
Perspectives d’avenir pour les nouvelles générations
Si le projet de loi avance favorablement, les fillettes nées dans les années à venir pourraient grandir sans subir cette violence invisible. Leur corps resterait intact, leur permettant de découvrir leur sexualité sans douleur imposée et de s’épanouir pleinement.
Cela ne signifierait pas la disparition des traditions embera, bien au contraire. Les communautés pourraient réaffirmer leur identité à travers d’autres rites de passage positifs, centrés sur l’éducation, la transmission des savoirs ancestraux et le respect de la vie.
Les dirigeantes comme Francia Giraldo incarnent cet espoir. Elles montrent qu’il est possible d’être à la fois fière de ses racines et déterminée à protéger les droits des plus vulnérables.
L’importance de la documentation et de la recherche
Pour agir efficacement, il faut d’abord mieux comprendre. Améliorer le recueil de données, sans stigmatiser les familles, est une priorité. Des études ethnographiques sensibles, menées en partenariat avec les communautés, pourraient éclairer les dynamiques sociales à l’œuvre.
Parallèlement, le suivi médical des survivantes doit s’intensifier. Des protocoles adaptés aux besoins spécifiques des femmes ayant subi une excision permettraient de soulager les douleurs et d’améliorer leur qualité de vie.
Mobilisation collective : le rôle de chacun
Les autorités nationales, les organisations de la société civile, les leaders religieux et culturels, tous ont un rôle à jouer. Une coalition large, respectueuse des différences, est nécessaire pour faire évoluer les mentalités en profondeur.
Dans un pays comme la Colombie, marqué par une histoire complexe de conflits et de reconstructions, la protection des enfants représente un enjeu symbolique fort. Elle témoigne de la volonté collective de bâtir un avenir plus juste et plus humain.
Les voix des femmes embera, longtemps étouffées, gagnent aujourd’hui en puissance. Elles portent un message d’espoir : le changement est possible lorsque tradition et modernité dialoguent avec sincérité et courage.
Conclusion : briser le silence pour protéger l’avenir
L’excision reste une tragédie silencieuse qui continue d’affecter des fillettes dans les communautés indigènes de Colombie. Pourtant, grâce au courage de survivantes, de dirigeantes locales et de parlementaires engagés, un tournant semble s’amorcer.
Le projet de loi en discussion au Parlement offre une opportunité historique. En privilégiant la prévention et l’éducation plutôt que la répression aveugle, il ouvre la voie à un changement durable et respectueux.
Chaque fillette qui grandira sans subir cette mutilation représentera une victoire. Non pas contre une culture, mais pour le droit universel de chaque enfant à l’intégrité de son corps et à un avenir libre de souffrances inutiles.
Le chemin sera long, semé d’obstacles culturels et logistiques. Mais les premiers pas, timides mais déterminés, sont déjà franchis. Dans les montagnes de Risaralda, comme ailleurs, le silence commence à se fissurer, laissant place à des voix qui réclament justice et protection pour les générations futures.
Cette évolution témoigne de la capacité des sociétés à se remettre en question tout en préservant leur richesse culturelle. Elle rappelle que les droits humains ne sont pas opposés aux traditions, mais peuvent les enrichir lorsqu’ils sont portés par ceux qui les vivent au quotidien.
En continuant à écouter, à documenter et à accompagner, la Colombie peut devenir un exemple pour d’autres nations confrontées à des défis similaires. L’enjeu dépasse largement les frontières : il s’agit de la dignité fondamentale de chaque petite fille, partout dans le monde.
Le combat contre l’excision en Colombie n’est donc pas seulement une question de santé publique ou de législation. C’est avant tout une histoire d’humanité, de courage et d’espoir partagé. Un espoir que portent aujourd’hui des femmes comme Alejandrina, Etelbina et Francia, dont les parcours inspirent un changement profond et nécessaire.









