Imaginez un imposant canon de bronze, forgé il y a près de cinq siècles, qui a traversé les tempêtes de la Méditerranée, assisté à des exécutions dramatiques et fini par devenir un monument silencieux dans un arsenal français. Aujourd’hui, ce vestige du passé refait surface dans l’actualité, non pas pour sa prouesse technique, mais pour un débat brûlant sur la mémoire, la justice et les relations entre la France et l’Algérie.
Ce canon, connu sous le nom de Baba Merzoug ou plus familièrement La Consulaire, repose depuis 1833 à Brest, dans le Finistère. Saisi lors de la prise d’Alger en 1830, il symbolise pour certains un trophée de guerre légitime, pour d’autres une spoliation à réparer. Récemment, une députée écologiste a déposé une proposition de loi pour exiger son retour vers l’Algérie, relançant les passions autour des biens culturels issus de la période coloniale.
Dans un contexte où les discussions sur le passé commun entre les deux rives de la Méditerranée ne cessent de resurgir, cette initiative soulève des questions profondes : peut-on construire l’avenir en rendant des objets du passé ? La mémoire doit-elle être à sens unique ? Et surtout, ce canon appartient-il vraiment à l’Algérie moderne ou relève-t-il d’un héritage ottoman bien plus ancien ?
Un canon légendaire aux racines ottomanes
L’histoire de Baba Merzoug commence bien avant l’arrivée des troupes françaises en Algérie. Au XVIe siècle, durant la régence d’Alger, province autonome de l’Empire ottoman, ce grand canon de bronze est installé pour défendre le port et la ville contre les attaques maritimes en Méditerranée. Forgé dans les ateliers locaux, il incarne alors la puissance défensive de cette époque turbulente où corsaires et puissances européennes s’affrontaient régulièrement.
Son nom arabe, Baba Merzoug, signifie littéralement « Père chanceux » ou « Père fortuné », un surnom qui reflète peut-être sa robustesse ou ses exploits supposés. Avec ses dimensions impressionnantes, il fait partie des plus grands canons de son temps, capable de projeter des boulets massifs sur les navires ennemis. La régence d’Alger, bien que liée à Istanbul, jouissait d’une certaine autonomie, et ces armes symbolisaient à la fois la protection et la crainte qu’inspirait cette base corsaire.
Mais c’est au XVIIe siècle que le canon gagne une notoriété internationale, particulièrement du côté français. En 1683, lors d’un bombardement de la flotte française contre Alger, un épisode tragique marque les esprits : le consul de France Jean Le Vacher est attaché à la bouche du canon avant d’être projeté lors du tir. Cet acte dramatique vaut au canon le surnom de « La Consulaire », un nom qui évoque à la fois la vengeance et la brutalité des conflits de l’époque.
« Cet épisode lui vaut côté français le surnom de La Consulaire. »
Cette histoire illustre parfaitement les tensions permanentes entre la France et la régence d’Alger. Les relations diplomatiques étaient souvent houleuses, ponctuées de traités rompus et d’expéditions punitives. Le canon, témoin muet de ces événements, devient ainsi un symbole chargé d’émotions contradictoires selon le point de vue adopté.
De la défense ottomane au trophée français
Avance rapide jusqu’en 1830. La France lance une expédition militaire majeure contre Alger, motivée par des raisons économiques, politiques et une volonté d’affirmer sa présence en Méditerranée. Après une campagne relativement rapide, la ville tombe le 5 juillet 1830. Les troupes françaises, commandées par des figures comme le général de Bourmont et l’amiral Duperré, s’emparent de nombreux biens, dont ce canon imposant.
Transporté comme trophée de guerre, Baba Merzoug arrive en France et est érigé à Brest en 1833, dans l’arsenal militaire. Il y est installé en colonne votive, transformé en monument commémoratif. Pour les autorités françaises de l’époque, il représente la victoire sur une puissance perçue comme hostile, un rappel tangible de la conquête qui marque le début de la présence française en Algérie.
Depuis lors, le canon trône dans le port militaire de Brest, visible aux passants et aux visiteurs. Il fait partie du paysage local, intégré à l’histoire navale française. Pourtant, son origine ottomane et algérienne n’a jamais été oubliée, et au fil des décennies, des voix se sont élevées pour réclamer son retour.
Les opposants à la restitution rappellent souvent que ce canon n’est pas un artefact « algérien » au sens moderne du terme. Il date de la période ottomane, bien avant la formation de l’État-nation algérien indépendant en 1962. La régence d’Alger était une entité complexe, liée à l’Empire ottoman, et non un État souverain tel qu’on l’entend aujourd’hui.
La proposition de loi qui relance le débat
Le 20 avril 2026, la députée Sabrina Sebaihi, élue sous l’étiquette Europe Écologie Les Verts, annonce sur les réseaux sociaux le dépôt d’une proposition de loi visant à restituer le canon à l’Algérie. Dans son message, elle affirme : « On ne construit pas l’avenir sur des trophées de guerre. Je dépose une proposition de loi pour restituer le canon Baba Merzoug dit La Consulaire à l’Algérie parce que la mémoire ne peut pas rester à sens unique et parce que la justice ne s’expose pas dans un arsenal. »
On ne construit pas l’avenir sur des trophées de guerre. La mémoire ne peut pas rester à sens unique.
Sabrina Sebaihi, députée EELV
Cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de demandes de restitutions de biens culturels issus de la période coloniale. L’Algérie réclame depuis plusieurs années le retour de divers objets symboliques, considérés comme des marqueurs de sa mémoire nationale. Pour les partisans de cette restitution, le canon représente un symbole fort de la résistance et de l’identité algérienne face à la colonisation.
La députée met en avant l’idée d’une mémoire partagée qui ne doit pas être à sens unique. Selon elle, exposer un tel objet dans un arsenal français perpétue une vision unilatérale de l’histoire, où le vainqueur garde les trophées tandis que le vaincu est privé de ses symboles. Cette perspective s’aligne sur des débats plus globaux sur le patrimoine culturel et les réparations symboliques.
Arguments pour et contre la restitution
Le débat autour de Baba Merzoug révèle des positions profondément ancrées. D’un côté, les partisans de la restitution insistent sur la justice historique. Ils voient dans ce canon un bien spolié lors d’une conquête militaire, et son retour serait un geste de réconciliation et de reconnaissance des souffrances passées.
Ils soulignent également l’importance symbolique pour l’Algérie contemporaine. Dans un pays où la mémoire de la colonisation reste vive, récupérer des artefacts comme celui-ci permettrait de renforcer le récit national et de valoriser le patrimoine précolonial. Des voix en Algérie présentent régulièrement Baba Merzoug comme un élément clé de leur héritage, malgré ses origines ottomanes.
De l’autre côté, les critiques rappellent le contexte historique précis. Le canon date du XVIe siècle et appartient à l’ère ottomane, période durant laquelle l’Algérie n’existait pas en tant qu’État-nation indépendant. Le restituer à l’Algérie moderne reviendrait, selon eux, à réécrire l’histoire pour des raisons politiques contemporaines.
De plus, ils questionnent la pertinence de telles restitutions dans le cadre des relations internationales. La France possède des milliers d’objets issus de conquêtes anciennes, et ouvrir la porte à des retours systématiques pourrait vider les musées et arsenaux de pans entiers de leur patrimoine. Où tracer la ligne ? Faut-il restituer tous les trophées de guerre de l’histoire ?
Points clés du débat :
- Origine ottomane du canon, antérieure à l’Algérie moderne
- Saisie comme trophée légitime en 1830 selon le droit de l’époque
- Valeur symbolique pour la mémoire algérienne
- Précédents de restitutions de biens culturels
- Impact sur les relations diplomatiques France-Algérie
Ce canon n’est pas un cas isolé. Des discussions similaires ont eu lieu pour d’autres artefacts, comme des épées ou des objets d’art saisis pendant la colonisation. Chaque cas soulève des questions juridiques complexes : le droit international évolue, et les notions de spoliation ou de trophée de guerre sont aujourd’hui contestées à l’aune des standards contemporains.
Le contexte plus large des restitutions patrimoniales
La proposition de loi de Sabrina Sebaihi s’inscrit dans un mouvement international croissant. De nombreux pays anciennement colonisés réclament le retour d’œuvres d’art, d’artefacts archéologiques ou d’objets symboliques conservés dans les institutions européennes. Des cas célèbres, comme les bronzes du Bénin restitués par la France ou les débats autour des marbres du Parthénon, montrent que ce sujet dépasse largement le cadre franco-algérien.
En France, des lois spécifiques ont été adoptées pour encadrer certaines restitutions, souvent au cas par cas. Cependant, une approche générale reste délicate, car elle touche au code du patrimoine et à la domanialité publique. Les biens appartenant à l’État sont en principe inaliénables, sauf exceptions législatives.
Pour l’Algérie, la liste des demandes inclut non seulement ce canon, mais aussi d’autres pièces conservées dans des musées français. Ces requêtes font partie d’une diplomatie de la mémoire, où le patrimoine devient un outil de soft power et de revendication identitaire.
Les défenseurs d’une ligne plus ferme estiment que la France doit préserver son héritage historique sans céder à des pressions politiques. Ils rappellent que de nombreux pays, y compris l’Algérie, conservent des objets issus de conquêtes antérieures sans les restituer systématiquement.
Brest et son lien avec l’histoire navale
À Brest, le canon fait partie intégrante du patrimoine local. L’arsenal de cette ville bretonne est un haut lieu de l’histoire maritime française, avec ses chantiers navals, ses fortifications et ses souvenirs des grandes expéditions. Placer Baba Merzoug là-bas en 1833 n’était pas anodin : il symbolisait la victoire et renforçait le prestige naval de la France.
Les habitants de Brest et les passionnés d’histoire militaire voient souvent en lui un monument comme un autre, intégré au paysage sans susciter nécessairement de controverses quotidiennes. Pourtant, sa présence rappelle en permanence les liens complexes entre la Bretagne, la marine française et les aventures coloniales.
Si une restitution devait avoir lieu, elle poserait des questions pratiques : comment transporter un objet aussi massif et ancien sans risque ? Quel serait son nouvel emplacement à Alger ? Et surtout, comment gérer le vide laissé à Brest ? Ces aspects logistiques et patrimoniaux compliquent souvent les débats purement symboliques.
Perspectives sur les relations France-Algérie
Cette affaire intervient dans un contexte de relations bilatérales parfois tendues. La France et l’Algérie entretiennent des liens économiques, humains et historiques profonds, marqués par la colonisation, la guerre d’indépendance et une immigration importante. Les questions mémorielles reviennent régulièrement sur le devant de la scène, influençant parfois les échanges diplomatiques.
Pour certains observateurs, des gestes comme une restitution pourraient favoriser l’apaisement et ouvrir la voie à une coopération renforcée. D’autres y voient une instrumentalisation politique, où le passé sert à masquer des enjeux présents comme la migration, la sécurité ou l’économie.
La députée Sabrina Sebaihi, d’origine algérienne, incarne cette double appartenance qui nourrit souvent ces débats. Son engagement écologiste se double ici d’une sensibilité mémorielle, typique de certaines sensibilités politiques qui prônent une relecture critique de l’histoire coloniale.
Quelle justice pour les trophées du passé ?
La question fondamentale reste celle de la justice historique. Peut-on appliquer les standards éthiques du XXIe siècle à des événements du XIXe ? Le droit de la guerre de l’époque considérait les trophées comme légitimes. Aujourd’hui, les conventions internationales sur le patrimoine culturel évoluent vers une protection accrue contre les spoliations.
Cependant, une restitution généralisée risquerait de créer un précédent infini. L’histoire mondiale est faite de conquêtes, de migrations et d’échanges forcés ou volontaires. Où s’arrêter ? Faut-il restituer les objets égyptiens des musées européens ? Les artefacts grecs ? Les pièces africaines ou asiatiques ?
Une approche nuancée pourrait privilégier les dialogues bilatéraux, les prêts longue durée ou les expositions partagées plutôt que des retours définitifs. Cela permettrait de partager la mémoire sans effacer les traces physiques de l’histoire.
La mémoire collective ne s’écrit pas uniquement par des restitutions physiques, mais aussi par l’éducation, les commémorations et le dialogue ouvert entre nations.
Dans le cas spécifique de Baba Merzoug, son âge vénérable – près de 500 ans – en fait un témoin exceptionnel des échanges méditerranéens. Qu’il reste en France ou retourne en Algérie, il continuera à raconter une histoire riche en rebondissements.
Enjeux symboliques et identitaires
Pour l’Algérie, ce canon représente plus qu’un objet : il incarne une période précoloniale de puissance et de résistance. Le présenter comme un symbole national permet de relier l’histoire ottomane à l’identité algérienne contemporaine, renforçant le sentiment d’une continuité malgré les ruptures.
En France, conserver de tels artefacts participe à la construction d’un récit national qui inclut les pages glorieuses comme les pages sombres de son histoire. Les musées et monuments militaires servent à éduquer les nouvelles générations sur les exploits et les erreurs du passé.
Le risque, dans ces débats, est la polarisation. D’un côté, une repentance systématique qui pourrait fragiliser l’identité nationale ; de l’autre, un refus obstiné qui empêche tout apaisement. Trouver un équilibre relève de la sagesse politique.
Vers une nouvelle diplomatie de la mémoire ?
La proposition de loi déposée pourrait ne pas aboutir rapidement, compte tenu des procédures parlementaires et des résistances potentielles. Cependant, elle a le mérite de relancer le débat publiquement et d’obliger les responsables à se positionner.
À long terme, des solutions créatives pourraient émerger : numérisation haute définition du canon pour des expositions virtuelles partagées, créations d’expositions temporaires alternées, ou même un partenariat pour sa restauration conjointe. Ces approches modernes respectent à la fois l’histoire et les sensibilités contemporaines.
L’avenir de Baba Merzoug reste donc incertain. Mais une chose est sûre : ce canon continue, près de deux siècles après son arrivée à Brest, de faire parler de lui et de questionner notre rapport au passé.
En explorant son histoire, on réalise à quel point les objets matériels portent en eux des couches successives de significations. Du défenseur ottoman au symbole colonial, en passant par le monument brestois, il incarne les flux et reflux de l’histoire méditerranéenne.
Que l’on soit favorable ou opposé à sa restitution, il convient d’aborder ce sujet avec nuance, en s’appuyant sur les faits historiques plutôt que sur des émotions immédiates. La mémoire, pour être constructive, doit être complète et partagée, sans occulter aucune facette.
Ce cas illustre parfaitement les défis auxquels font face les nations dans un monde globalisé : comment honorer son propre héritage tout en reconnaissant les blessures de l’autre ? La réponse n’est pas simple, mais le dialogue reste la voie royale.
À mesure que les générations passent, les perspectives évoluent. Ce qui semblait évident en 1830 apparaît aujourd’hui plus complexe. Peut-être que l’avenir réserve à ce canon une destinée inattendue, où il servirait non plus de division, mais de pont entre les cultures.
Pour conclure cette analyse approfondie, retenons que Baba Merzoug n’est pas qu’un simple canon. Il est un condensé d’histoire, un miroir des relations humaines à travers les siècles. Son sort futur dépendra autant des décisions politiques que de notre capacité collective à penser l’histoire avec intelligence et empathie.
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