Dimanche matin, les ruelles étroites de Bab Touma, cœur historique et chrétien de la vieille ville de Damas, se sont remplies d’une foule inhabituelle. Pas de cris, pas de slogans hurlés, mais des centaines de personnes marchant lentement, banderoles à la main, visages déterminés. Elles étaient venues dire non à une décision qui, pour beaucoup, franchit une ligne rouge invisible mais essentielle : celle des libertés individuelles les plus intimes.
Quelques jours plus tôt, le gouvernorat de la capitale syrienne annonçait une mesure radicale : la vente d’alcool serait désormais strictement limitée à trois quartiers majoritairement chrétiens, dont Bab Touma, et totalement interdite dans les bars, restaurants et discothèques partout ailleurs dans la ville. Les commerçants ont reçu un ultimatum clair : trois mois pour se conformer, sous peine de sanctions.
Une protestation silencieuse mais puissante
Encadrée par un important dispositif de forces de l’ordre, la manifestation est restée calme, presque recueillie. Les manifestants portaient des drapeaux syriens et brandissaient des messages clairs : « Les libertés individuelles sont une ligne rouge ». Cette retenue dans l’expression n’enlevait rien à la force du message. Au contraire, elle semblait souligner la gravité du moment que traverse le pays.
Parmi la foule, des profils très différents se côtoyaient : des jeunes trentenaires actifs sur les réseaux sociaux, des enseignants, des artistes, des habitants de longue date des quartiers concernés. Tous partageaient le même sentiment d’inquiétude face à ce qu’ils perçoivent comme le début d’un resserrement plus large des libertés publiques.
Un test de la société syrienne ?
Rami Koussa, scénariste de télévision âgé de 37 ans, faisait partie des manifestants. Pour lui, cette décision n’est pas anodine. Il se demande ouvertement si elle ne vise pas à « tester » la réaction de la population, dans l’espoir de faire accepter ensuite d’autres restrictions similaires. « De telles décisions ne passeront pas », affirme-t-il avec conviction.
« De telles décisions ne passeront pas »
Rami Koussa, scénariste
Son analyse rejoint celle de nombreux Syriens qui, depuis plusieurs mois, observent avec appréhension l’évolution du climat social et politique dans le pays. Après des années de conflit, la chute du régime précédent en décembre 2024 avait suscité un immense espoir. Mais les décisions récentes des nouvelles autorités alimentent désormais un sentiment de déception grandissant.
Les autres mesures qui inquiètent
Cette restriction sur l’alcool n’arrive pas dans un vide. Elle s’inscrit dans une série de mesures perçues comme conservatrices. L’année dernière déjà, le port de maillots couvrants avait été rendu obligatoire sur les plages publiques. Dans la province côtière de Lattaquié, les fonctionnaires femmes se sont vu interdire le maquillage au travail.
Ces décisions, prises au nom de la protection des « bonnes mœurs », suscitent des débats passionnés. Pour les uns, elles répondent à des plaintes légitimes de riverains. Pour les autres, elles traduisent une volonté de modeler la société selon un cadre moral strict, au détriment des habitudes et des droits individuels.
Un impact économique et social immédiat
Mirella Abou Shanab, 37 ans, explique que cette mesure prive de nombreux Syriens de leur moyen de subsistance. Bars, restaurants et lieux de vie nocturne risquent de fermer ou de voir leur activité fortement réduite. « C’est une liberté individuelle, celui qui veut boire de l’alcool doit pouvoir le faire et celui qui ne veut pas, ne le fait pas », résume-t-elle simplement.
« Celui qui veut boire de l’alcool doit pouvoir le faire et celui qui ne veut pas, ne le fait pas »
Mirella Abou Shanab, manifestante
La division de Damas en zones autorisées et zones interdites crée également un sentiment de fracture au sein même de la capitale. Les trois quartiers épargnés deviennent paradoxalement des enclaves, tandis que le reste de la ville se voit imposer une norme plus stricte.
La voix d’une ministre chrétienne
Hind Kabawat, ministre des Affaires sociales et seule chrétienne du gouvernement actuel, a réagi publiquement à cette décision. Dans un message publié sur les réseaux sociaux, elle rappelle que les chrétiens sont parmi les habitants les plus anciens de Syrie et que leurs quartiers ne doivent pas être réduits à des lieux de consommation d’alcool.
« Nous n’avons jamais été ivres, mais nous sommes ivres d’amour pour la Syrie »
Hind Kabawat, ministre des Affaires sociales
Son intervention, empreinte d’émotion, insiste sur la coexistence et l’histoire commune. Elle défend l’idée que ces quartiers représentent bien plus que des lieux de vente d’alcool : ils incarnent le cœur historique et culturel de Damas.
Contexte sécuritaire et crainte pour les minorités
Depuis la chute du régime précédent, les nouvelles autorités ont multiplié les assurances quant à la protection des minorités, dont les chrétiens. Pourtant, plusieurs événements ont semé le doute. Un attentat-suicide contre une église à Damas en juin dernier avait fait 25 victimes. Des violences communautaires graves ont également éclaté à deux reprises, en mars puis en juillet 2025, faisant des milliers de morts.
Ces drames ont profondément marqué la population et alimenté la méfiance envers les promesses officielles. Beaucoup accusent les autorités de ne pas avoir suffisamment protégé les minorités, voire d’avoir laissé faire, voire encouragé certaines violences.
Une mobilisation qui grandit
Malke Mardinali, comédien de 31 ans, avait déjà moqué publiquement la décision du gouvernorat dans une vidéo satirique. Présent à la manifestation, il constate que ces mesures « sont en train de rassembler de plus en plus de gens contre elles ». Ce qui pouvait sembler une décision sectorielle devient progressivement un symbole plus large de résistance à un conservatisme perçu comme oppressant.
Sur les réseaux sociaux, le sujet a provoqué un véritable tollé. Les commentaires, partagés par dizaines de milliers, oscillent entre colère, ironie et inquiétude profonde pour l’avenir du pays.
Les arguments officiels
Le gouvernorat de Damas justifie sa décision par les nombreuses plaintes de riverains excédés par les nuisances liées à la consommation d’alcool. Il affirme vouloir « éliminer les pratiques contraires aux bonnes mœurs ». Dans un communiqué récent, il a maintenu sa position tout en laissant entendre qu’une exemption pourrait être envisagée pour certains restaurants à caractère touristique. Les hôtels, eux, ne sont pas concernés par l’interdiction.
Cette précision sur les hôtels et le tourisme laisse entrevoir une certaine prudence économique. Les autorités semblent conscientes que le secteur touristique, encore fragile, ne supporterait pas une interdiction totale.
Une société syrienne en quête d’équilibre
Hanan Assi, professeure de 60 ans venue manifester, rappelle que les Syriens font face à « des milliers de problèmes » : pauvreté, déplacements forcés, reconstruction, insécurité… Pour elle, se focaliser sur la restriction de l’alcool apparaît comme une diversion face à des priorités bien plus urgentes.
« Les Syriens ont des milliers de problèmes qui ont été mis de côté, de la pauvreté aux déplacés »
Hanan Assi, professeure
Sa remarque touche un point sensible : après tant d’années de guerre et de souffrances, la population aspire avant tout à la stabilité, à la sécurité et à la possibilité de reconstruire une vie normale. Les questions morales et religieuses, bien que légitimes pour certains, passent souvent au second plan face aux besoins matériels quotidiens.
Vers un débat national ?
Ce qui se joue actuellement à Damas dépasse largement la question de l’alcool. C’est tout l’équilibre entre tradition, modernité, liberté individuelle et cohésion sociale qui est en jeu. La Syrie post-conflit doit inventer un nouveau contrat social capable d’intégrer des sensibilités très diverses : conservateurs, laïcs, minorités, majorité musulmane, jeunes générations connectées au monde…
La manifestation de Bab Touma, bien que silencieuse, a envoyé un signal fort : une partie significative de la population refuse de voir ses libertés individuelles réduites sans débat ni concertation. Elle demande que les choix de société soient discutés ouvertement, et non imposés par décret.
Les semaines et les mois à venir diront si cette mobilisation restera ponctuelle ou si elle marque le début d’un mouvement plus large. Une chose semble déjà certaine : la question des libertés individuelles est devenue un sujet central dans la nouvelle Syrie.
Dans un pays qui a tant souffert, l’enjeu est immense. Trouver un équilibre entre respect des valeurs traditionnelles et préservation des libertés personnelles sera sans doute l’un des défis majeurs des années à venir. La rue de Damas, ce dimanche, a rappelé qu’elle entend bien peser dans ce débat fondamental pour l’avenir du pays.
À suivre, donc, avec la plus grande attention.
Quelques questions qui restent en suspens :
- Les exemptions touristiques seront-elles suffisantes pour préserver l’économie locale ?
- Comment les minorités chrétiennes vivront-elles cette situation où leurs quartiers deviennent des « zones autorisées » ?
- Le gouvernement saura-t-il entendre ces voix qui s’élèvent ou choisira-t-il la fermeté ?
- La mobilisation va-t-elle s’étendre à d’autres villes ?
- Et surtout : quelle Syrie souhaite-t-on construire pour les générations futures ?
Autant de questions sans réponse pour l’instant, mais qui montrent à quel point la société syrienne est en pleine mutation. Et combien chaque décision, même en apparence sectorielle, peut avoir des répercussions profondes sur le vivre-ensemble.
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