Samedi matin à Niamey, la capitale du Niger bouillonnait d’une énergie particulière. Sous un soleil déjà ardent, environ un millier de personnes, en majorité des femmes, se sont rassemblées au centre culturel Djado Sékou pour faire entendre leur voix. Leur cible : une résolution adoptée récemment par le Parlement européen exigeant la libération immédiate et sans condition de Mohamed Bazoum, l’ancien président renversé par un coup d’État militaire en juillet 2023.
Ce rassemblement n’était pas un simple meeting. Il portait en lui toute la tension accumulée depuis des mois entre les nouvelles autorités nigériennes et certaines puissances occidentales. Les manifestants scandaient des slogans puissants : « Les ennemis du Niger : à bas ! » ou encore « La lutte continue ! ». L’atmosphère était électrique, chargée de patriotisme et de défiance envers ce qu’ils perçoivent comme une ingérence étrangère.
Une mobilisation populaire contre une ingérence dénoncée
Les protestataires ne sont pas venus par hasard. Leur colère vise directement le texte voté à une très large majorité par les eurodéputés la semaine précédente. Ce document appelle à la remise en liberté immédiate et inconditionnelle de Mohamed Bazoum, retenu depuis plus de deux ans et demi dans une partie du palais présidentiel avec son épouse.
Pour les organisateurs, issus de la société civile nigérienne, ce vote n’a rien d’anodin. Il s’inscrit dans une logique plus large de pression extérieure sur le pays. Un représentant des Forces vives et patriotiques du Niger a lu une déclaration commune aux organisations des trois nations de l’Alliance des États du Sahel. Le ton était ferme : rejet sans appel de cette résolution qualifiée d’ingérence inacceptable dans les affaires internes d’un État souverain.
Nous exprimons notre rejet ferme et sans équivoque de cette résolution, que nous considérons comme une ingérence inacceptable dans les affaires souveraines d’un état membre de la Confédération des Etats du Sahel.
Ces mots résonnent particulièrement dans un contexte où les juntes militaires du Sahel ont multiplié les gestes de rupture avec les anciennes puissances coloniales. Le discours va plus loin en dénonçant un réflexe paternaliste que les peuples de la région affirment avoir définitivement dépassé.
Les accusations visant la France
La déclaration commune ne s’arrête pas là. Elle pointe explicitement un acteur derrière cette initiative parlementaire : la France. Selon les manifestants et leurs représentants, Paris, qui a vu son influence militaire s’effondrer dans la région après le départ forcé de ses troupes, chercherait aujourd’hui à reprendre pied par d’autres moyens.
Les relations entre la France et les trois pays de l’AES sont au plus bas. Les autorités militaires ont régulièrement accusé Paris d’ingérence et de tentatives de déstabilisation. La résolution européenne est donc perçue comme une nouvelle arme dans cet affrontement.
Derrière cette résolution se cache la main de la France refusant d’accepter sa défaite historique dans le Sahel.
Cette phrase résume à elle seule le sentiment dominant dans la foule ce samedi. Pour beaucoup, l’Europe sert ici de relais à des intérêts français qui n’ont pas digéré leur éviction du terrain sahélien.
La France est accusée d’instrumentaliser le Parlement européen pour tenter de reconquérir politiquement ce qu’elle a perdu militairement. Une lecture qui fait écho aux discours officiels des juntes depuis plusieurs mois.
Le contexte du maintien au pouvoir de la junte
Pour bien comprendre l’intensité de cette réaction, il faut remonter au contexte politique nigérien. Mohamed Bazoum, élu démocratiquement en 2021, a été renversé le 26 juillet 2023 par des officiers militaires. Depuis, il est détenu dans des conditions qui suscitent de vives inquiétudes internationales.
Son mandat devait théoriquement s’achever le 2 avril. Mais en mars 2025, les autorités de transition ont annoncé une prolongation de cinq années minimum de la période transitoire. Une décision qui a renforcé les critiques extérieures, mais aussi consolidé le soutien interne d’une partie de la population qui voit dans la junte un rempart contre l’instabilité et l’influence étrangère.
Le Niger, comme ses voisins du Sahel, reste confronté à une menace jihadiste persistante. Les attaques se multiplient, causant des pertes civiles et militaires importantes. Dans ce climat de guerre asymétrique, les autorités mettent en avant la nécessité d’une transition longue pour stabiliser le pays et reconstruire les forces de défense.
Solidarité régionale au sein de l’AES
Ce qui frappe dans cette mobilisation, c’est son caractère régional. La déclaration lue à Niamey engageait les trois pays membres de l’Alliance des États du Sahel : Niger, Mali et Burkina Faso. Ces juntes, unies depuis leur création, partagent une vision commune de souveraineté renforcée et de rejet des ingérences extérieures.
Jeudi déjà, les trois gouvernements avaient exprimé leur vive indignation face à la résolution européenne. Le rassemblement de samedi n’était donc pas un acte isolé, mais la traduction populaire d’une position officielle partagée.
Des manifestations similaires étaient prévues l’après-midi et en soirée à Bamako et Ouagadougou. Mieux encore : la société civile des trois pays a annoncé une journée de protestation coordonnée le 28 mars pour rejeter toute forme d’ingérence extérieure.
Les enjeux de souveraineté au cœur du débat
Au-delà de la personne de Mohamed Bazoum, c’est bien la question de la souveraineté nationale qui est posée. Les manifestants refusent ce qu’ils considèrent comme une tentative de tutelle sur leurs choix politiques internes. Ils affirment que les peuples du Sahel ont pris leur destin en main et n’acceptent plus les leçons venues d’ailleurs.
Cette posture souverainiste s’inscrit dans un mouvement plus large observable ces dernières années en Afrique de l’Ouest. Les juntes militaires, arrivées au pouvoir par la force, ont souvent capitalisé sur un discours anti-impérialiste pour consolider leur légitimité populaire.
Les drapeaux français brûlés, les bases militaires évacuées, les partenariats redéfinis avec de nouveaux acteurs (Russie, Turquie, Chine notamment) témoignent de cette réorientation géopolitique. Dans ce cadre, toute critique venue d’Europe est immédiatement interprétée comme une attaque contre cette émancipation en cours.
Une société civile mobilisée et unie
Ce qui frappe également dans ce mouvement, c’est la place prépondérante des femmes parmi les manifestants. Longtemps considérées comme des actrices discrètes de la vie politique, elles occupent aujourd’hui le devant de la scène dans les rassemblements patriotiques.
Les organisations de la société civile, regroupées sous la bannière des Forces vives et patriotiques, jouent un rôle central. Elles servent de courroie de transmission entre le pouvoir et la population, légitimant les orientations des autorités tout en canalisant l’expression populaire.
Cette mobilisation montre que, malgré les critiques internationales, une partie significative de la société soutient la ligne dure adoptée par la junte face aux pressions extérieures.
Perspectives et suites à venir
Le 28 mars prochain s’annonce comme une journée clé. Des manifestations sont prévues dans les trois capitales de l’AES pour réaffirmer le rejet de toute ingérence. Ces actions pourraient encore durcir les positions et compliquer davantage le dialogue avec les institutions européennes.
Du côté de Mohamed Bazoum, la situation reste inchangée. Toujours détenu dans le palais présidentiel, son sort continue de cristalliser les tensions entre Niamey et ses partenaires occidentaux.
Dans un Sahel en pleine recomposition géopolitique, chaque prise de position, chaque rassemblement, chaque résolution contribue à dessiner les contours d’un nouvel ordre régional. Les prochains mois seront déterminants pour savoir si cette dynamique de rupture se confirme ou si des voies de dialogue émergent malgré tout.
Ce qui est sûr, c’est que la rue nigérienne, malienne et burkinabè a clairement fait savoir qu’elle ne comptait pas plier devant les injonctions extérieures. La souveraineté, pour ces populations, n’est plus un mot creux : c’est un combat quotidien.
Restez attentifs : l’histoire du Sahel s’écrit en ce moment même, entre manifestations populaires, déclarations officielles et luttes d’influence internationales.
Points clés à retenir
- Manifestation d’un millier de personnes à Niamey contre une résolution européenne
- Rejet ferme de ce qui est perçu comme une ingérence dans les affaires internes
- Accusations directes visant la France et son influence persistante
- Solidarité affichée entre les trois pays de l’Alliance des États du Sahel
- Annonce de nouvelles mobilisations le 28 mars dans les trois capitales
Le Niger et ses voisins écrivent aujourd’hui une page importante de leur histoire contemporaine. Une page où la souveraineté n’est pas négociable et où la rue se fait le porte-voix d’une aspiration profonde à l’autodétermination.
À suivre de près dans les semaines à venir.









