Imaginez un monde où les aides sociales, les allocations familiales ou les subventions pour petites entreprises arrivent instantanément sur votre téléphone, sans passer par des cartes prépayées, des vouchers papier ou de longs délais bancaires. Ce futur est en train de se dessiner en Corée du Sud, et pas dans un laboratoire secret, mais dans un projet pilote très concret qui vient d’entrer dans une phase décisive.
Depuis plusieurs années, la Banque centrale sud-coréenne travaille discrètement mais méthodiquement sur une infrastructure monétaire nouvelle génération. Après une première expérimentation qui a permis de valider la faisabilité technique, l’institution vient de franchir un cap majeur en lançant la deuxième phase de ce programme ambitieux, avec des applications bien réelles dans la vie quotidienne des citoyens.
Un projet qui sort du stade conceptuel pour toucher le quotidien
Officiellement baptisé Project Hangang, ce programme explore la création d’un système de paiement et de règlement utilisant à la fois une monnaie numérique de banque centrale de gros (wholesale CBDC) et des tokens de dépôt émis par les banques commerciales. L’objectif ? Construire une infrastructure capable de supporter des transactions ultra-rapides, sécurisées et traçables, tout en restant intégrée au système bancaire traditionnel.
La phase 1, démarrée au printemps 2025, avait mobilisé environ 100 000 volontaires et sept grandes banques commerciales. Les résultats ont été mitigés : si la technologie a montré sa robustesse, l’adoption citoyenne est restée timide. Seuls 80 % des invités ont finalement ouvert un portefeuille numérique, et le volume total des transactions n’a atteint que quelques centaines de millions de wons. Un chiffre modeste au regard des 30 à 35 milliards de wons investis dans l’infrastructure par les établissements participants.
Phase 2 : plus de banques, plus d’usages, plus d’ambition
La nouvelle étape, lancée officiellement en mars 2026, change plusieurs paramètres. D’abord, le nombre d’acteurs augmente : deux établissements supplémentaires rejoignent l’aventure, portant le consortium à neuf banques commerciales de premier plan. Ensuite, et surtout, le projet passe du simple test technique à l’expérimentation réelle avec des flux d’argent public.
Pour la première fois, une partie des subventions gouvernementales sera distribuée via ces fameux tokens de dépôt. Le gouvernement sud-coréen dépense chaque année des sommes colossales en aides sociales et économiques. Moderniser cette chaîne de distribution représente un enjeu budgétaire et administratif majeur. Réduire les coûts de gestion, limiter les fraudes et accélérer les versements : tels sont les promesses affichées par les autorités.
« Nous voulons rendre le système plus efficace, plus transparent et moins coûteux pour l’État comme pour les bénéficiaires. »
Un porte-parole de l’institution monétaire
Cette citation résume parfaitement l’état d’esprit actuel : on ne cherche plus seulement à prouver que la technologie fonctionne, on veut démontrer qu’elle peut améliorer concrètement la vie des gens et les comptes publics.
Quelles sont les grandes nouveautés techniques ?
Les concepteurs du projet n’ont pas ignoré les retours de la phase précédente. Plusieurs irritants ont été identifiés et corrigés :
- Authentification biométrique par empreinte digitale pour valider les paiements
- Transferts directs de personne à personne entre portefeuilles numériques
- Fonction de rechargement automatique dès que le solde tombe sous un certain seuil
- Interface utilisateur simplifiée et plus proche des applications de paiement mobiles actuelles
Ces améliorations visent clairement à combler l’écart perçu entre l’expérience utilisateur des applications fintech privées et celle du prototype institutionnel. L’idée est simple : si l’outil n’est pas au moins aussi pratique que KakaoPay ou Naver Pay, il n’a aucune chance de décoller.
Les tokens de dépôt : ni CBDC pure, ni stablecoin classique
Un point important mérite d’être souligné : les autorités insistent sur le fait que l’instrument testé actuellement n’est pas une CBDC retail classique. Il s’agit plutôt d’un token de dépôt adossé aux comptes des banques commerciales, mais dont la circulation et le règlement final sont garantis par la banque centrale via l’infrastructure wholesale CBDC.
En d’autres termes, on se situe dans une zone grise intermédiaire entre une monnaie numérique publique directe et les stablecoins privés que l’on connaît déjà. Cette prudence s’explique par plusieurs facteurs : volonté de préserver le rôle central des banques commerciales, maîtrise des risques systémiques, lutte contre le blanchiment et la fraude.
En février 2026, un rapport officiel recommandait d’ailleurs de réserver l’émission de stablecoins libellés en won aux seules banques agréées. Cette position tranche avec l’approche plus libérale observée dans certains pays et montre que Séoul privilégie un modèle encadré et bancaire.
Un enjeu budgétaire colossal
Le gouvernement dispose d’un budget annuel d’environ 660 000 milliards de wons (près de 500 milliards de dollars US). Une part significative de cette enveloppe transite par des dispositifs d’aides directes ou indirectes. Si seulement 10 % de ces flux pouvaient être acheminés via la nouvelle infrastructure, on parlerait déjà de plusieurs dizaines de milliers de milliards de wons par an.
C’est précisément cette perspective qui motive les autorités à investir massivement dans le projet. Au-delà de l’efficacité immédiate, l’objectif à long terme est de créer une plateforme commune capable d’intégrer demain des paiements automatisés pilotés par intelligence artificielle : allocations conditionnées en temps réel, aides ciblées selon des critères socio-économiques actualisés, etc.
Les prochaines étapes du projet Hangang
Le calendrier est déjà tracé. La deuxième moitié de 2026 devrait voir le démarrage de transactions réelles à grande échelle avec l’ensemble des neuf banques participantes. Les objectifs affichés restent modestes en apparence : baisse des frais pour les petits commerçants, meilleure inclusion financière, connexion avec les secteurs émergents (notamment l’IA).
Mais derrière cette prudence de communication se cache une ambition beaucoup plus large : poser les fondations d’une infrastructure nationale de paiement du XXIᵉ siècle, capable de rivaliser avec les géants privés tout en restant sous contrôle public.
Que retenir pour l’avenir des monnaies numériques ?
Le cas sud-coréen est particulièrement intéressant car il illustre une voie médiane entre deux extrêmes : d’un côté les projets très centralisés et parfois autoritaires, de l’autre les expérimentations totalement décentralisées et parfois chaotiques.
Ici, on mise sur une hybridation intelligente : technologie blockchain pour la traçabilité et la rapidité, intermédiation bancaire pour la stabilité et la confiance, supervision étatique forte pour la sécurité et la souveraineté monétaire.
Si cette approche porte ses fruits, elle pourrait devenir un modèle exportable pour de nombreux pays qui hésitent encore à sauter le pas de la monnaie numérique de banque centrale retail.
Les défis qui restent à relever
Malgré les progrès, plusieurs obstacles demeurent :
- Convaincre les citoyens d’adopter un nouveau portefeuille alors que les solutions existantes fonctionnent déjà très bien
- Obtenir l’adhésion pleine et entière des banques commerciales qui craignent une désintermédiation
- Garantir une cybersécurité irréprochable alors que les enjeux financiers deviennent considérables
- Articuler ce système avec les futures évolutions réglementaires internationales
- Préserver la vie privée tout en permettant une traçabilité anti-fraude suffisante
Chacun de ces points représente un chantier à part entière. La phase 2 qui vient de démarrer sera donc scrutée avec la plus grande attention, tant par les acteurs locaux que par les observateurs internationaux.
Vers une révolution silencieuse de la monnaie ?
Il est encore trop tôt pour crier victoire. Mais les signaux envoyés par Séoul sont clairs : la Corée du Sud ne veut pas se contenter de suivre la tendance mondiale des monnaies numériques. Elle souhaite être parmi les premiers pays à disposer d’une infrastructure opérationnelle, pragmatique et largement acceptée.
Entre prudence technologique, ambition budgétaire et volonté de souveraineté, le projet Hangang pourrait bien redéfinir les contours de ce que l’on appelle aujourd’hui « l’argent du futur ».
Et vous, seriez-vous prêt à recevoir vos prochaines aides sociales directement sur un portefeuille numérique garanti par votre banque centrale ? La réponse à cette question, en Corée du Sud, commence à se dessiner dès aujourd’hui.
En résumé – Les points clés de la phase 2
- 9 banques commerciales impliquées
- Première distribution réelle de subventions publiques via tokens de dépôt
- Authentification biométrique + transferts P2P + rechargement automatique
- Positionnement comme « étape intermédiaire » entre CBDC et stablecoin
- Objectif affiché : réduire les coûts administratifs et améliorer l’efficacité fiscale
- Tests massifs prévus dans la seconde moitié de 2026
Le chemin est encore long, mais une chose est sûre : la Corée du Sud ne regarde plus le train des monnaies numériques passer. Elle est en train de construire ses propres rails.









