Imaginez être arraché à votre domicile au milieu de la nuit, sous les yeux terrifiés de votre famille, par des hommes armés en uniforme militaire. C’est exactement ce qu’a vécu Abdoul Sacko, un militant engagé pour les libertés en Guinée. Plus d’un an après cet enlèvement brutal, il porte encore les traces physiques et psychologiques des sévices infligés. Son histoire n’est malheureusement pas isolée : elle s’inscrit dans une vague inquiétante de disparitions forcées qui frappe le pays depuis l’arrivée au pouvoir du général Mamadi Doumbouya.
La Guinée, nation d’Afrique de l’Ouest riche en histoire et en ressources, traverse une période sombre marquée par la répression. Les voix critiques du pouvoir disparaissent mystérieusement, laissant derrière elles des familles dans l’angoisse et une société sous emprise de la peur. Ce phénomène systémique interroge profondément sur l’état des droits humains dans ce pays qui a connu de nombreux régimes autoritaires depuis son indépendance.
Une chape de plomb sur la Guinée contemporaine
Depuis le coup d’État de 2021 qui a porté Mamadi Doumbouya au pouvoir, une atmosphère pesante s’est installée. Les opposants, militants de la société civile et même leurs proches deviennent des cibles. Les enlèvements nocturnes, souvent perpétrés par des individus en tenue militaire, se multiplient sans que les autorités ne fournissent d’explications claires.
Abdoul Sacko, responsable au sein d’un mouvement citoyen, incarne ce drame. Kidnappé en février 2025 à son domicile, il a été emmené dans des lieux inconnus, cagoulé en permanence. Ses ravisseurs l’ont soumis à des violences physiques intenses et à des simulations de noyade, tout en l’interrogeant sur ses critiques du pouvoir et sur des accusations fantaisistes de complot.
J’ai été molesté, giflé, arme pointée sur la tête.
Ces mots d’Abdoul Sacko, prononcés depuis son exil au Sénégal, résonnent comme un cri d’alarme. Relâché en pleine brousse dans un état critique, à des dizaines de kilomètres de la capitale, il fait partie des rares chanceux à avoir réapparu. Beaucoup d’autres restent introuvables.
Le calvaire des disparitions forcées
Les organisations de défense des droits humains estiment qu’une vingtaine de personnes ont été victimes de disparitions forcées depuis 2023. Ce chiffre, bien que glaçant, ne reflète peut-être pas l’ampleur réelle du phénomène, car beaucoup de cas ne sont pas documentés par peur de représailles.
Parmi les cas les plus emblématiques figurent ceux d’Oumar Sylla, connu sous le pseudonyme de Foniké Menguè, et de Mamadou Billo Bah. Ces deux figures de la société civile ont été enlevées en juillet 2024 et n’ont plus donné signe de vie depuis. Leurs proches et les militants exigent des réponses claires.
Où ils sont ? Ils sont entre les mains de l’État. Est-ce qu’ils sont vivants ? La réponse, c’est l’État qui peut la donner.
Cette interrogation, formulée par un militant, traduit le désarroi général. Les autorités démentent systématiquement toute implication et annoncent parfois des enquêtes qui ne débouchent sur rien de concret. Ce silence alimente les soupçons et renforce le sentiment d’impunité.
Les méthodes employées rappellent les pires heures de l’histoire guinéenne. Sous la dictature d’Ahmed Sékou Touré, des milliers de personnes ont disparu dans des camps comme celui de Boiro. Aujourd’hui, certains estiment que la situation est encore plus insidieuse, car les disparitions se font dans un silence total, sans revendication officielle.
Les familles prises pour cible
Face à l’exil forcé de nombreux opposants, les autorités semblent avoir adapté leur stratégie. Désormais, ce sont les proches restés sur place qui subissent les conséquences des critiques exprimées depuis l’étranger.
Le chanteur Elie Kamano, connu pour ses positions engagées, a vu ses enfants de 14 et 16 ans enlevés par des inconnus. Le père âgé de 72 ans du journaliste Mamoudou Babila Keïta a subi le même sort. Ces cas touchent des personnes vulnérables : enfants, personnes âgées, femmes.
Plus récemment, la mère et la sœur d’un opposant en exil ont été kidnappées à leur domicile avant d’être relâchées quelques jours plus tard. Ces enlèvements ciblés visent à faire taire les voix dissidentes en exerçant une pression indirecte mais terriblement efficace.
Alseny Farinta Camara, militant du mouvement Tournons la Page, a lui-même échappé de justesse à une tentative d’enlèvement. Alerté par des voisins, il a fui vers le Sénégal où il continue de documenter les abus. Son témoignage confirme l’ampleur du phénomène : arrestations arbitraires, tortures, enlèvements.
La normalisation internationale malgré les violations
Malgré ce climat de répression, le pouvoir guinéen a réussi une certaine normalisation sur la scène internationale. Après avoir organisé une élection présidentielle en décembre 2025, largement remportée par Mamadi Doumbouya, le pays a reçu les félicitations de nombreux partenaires sans que les questions des droits humains ne soient réellement abordées.
La Guinée a réintégré la Cedeao et l’Union africaine, dont elle avait été suspendue après le coup d’État. La participation du dirigeant au sommet de l’UA à Addis-Abeba a marqué ce retour en grâce. Pourtant, les observateurs notent que cette légitimation s’est faite au prix d’un silence sur les violations persistantes.
Mamadi Doumbouya a rejoint le club des bons putschistes qui ont joué le jeu, qui ont organisé des élections et qui sont maintenant des chefs d’État légitimes aux yeux de la communauté internationale.
Cette analyse d’un expert met en lumière une realpolitik qui privilégie la stabilité et les intérêts économiques sur les principes démocratiques. Les partenaires internationaux semblent plus préoccupés par les affaires que par la protection des libertés fondamentales.
Dissolution des partis et musellement de l’opposition
La répression ne se limite pas aux enlèvements. Le gouvernement a dissous une quarantaine de partis politiques, dont les trois principales formations d’opposition. Cette mesure radicale accentue le vide politique et renforce le contrôle du pouvoir en place.
Les manifestations restent interdites depuis plusieurs années, et toute forme de contestation publique est sévèrement réprimée. Les militants qui osent s’exprimer risquent l’arrestation, la torture ou la disparition. Ce climat pousse de nombreux acteurs politiques et citoyens à l’exil.
Les conséquences sur la société sont profondes. La peur s’installe durablement, freinant toute initiative citoyenne. Les familles vivent dans l’angoisse permanente, ignorant si leurs proches seront les prochains à disparaître. Ce sentiment d’insécurité généralisée mine la cohésion nationale.
Les séquelles invisibles de la terreur
Au-delà des cas documentés, ce sont les traumatismes psychologiques qui marquent durablement. Les survivants comme Abdoul Sacko composent avec des cauchemars, de l’anxiété et une méfiance permanente. Les familles des disparus vivent un deuil impossible, sans corps ni certitude.
Les enfants témoins d’enlèvements gardent des blessures invisibles qui peuvent affecter leur développement. La société entière paie le prix de cette répression : perte de confiance dans les institutions, paralysie de la vie associative, émigration massive des cerveaux et des forces vives.
Les organisations internationales et régionales peinent à faire bouger les lignes. Les appels à la libération des disparus et à des enquêtes indépendantes restent lettre morte. Le pouvoir continue d’affirmer que tout est sous contrôle, niant l’évidence des témoignages concordants.
Vers un avenir incertain pour les libertés
La Guinée se trouve à un carrefour dangereux. D’un côté, un régime qui consolide son pouvoir par la force et la peur ; de l’autre, une société civile résiliente mais affaiblie. Les militants en exil continuent de dénoncer, mais à quel prix pour ceux restés sur place ?
La question des disparitions forcées dépasse le cadre national : elle interroge la communauté internationale sur sa cohérence. Peut-on fermer les yeux sur des violations graves au nom de la stabilité régionale ? Les réponses à ces interrogations détermineront l’avenir des droits humains en Guinée.
En attendant, des hommes et des femmes continuent de disparaître dans l’ombre, emportant avec eux une part de liberté et d’espoir pour tout un peuple. Le silence de l’État face à ces drames reste l’élément le plus troublant de cette sombre période.
Les témoignages recueillis, les cas documentés par les organisations, tout converge vers un constat alarmant : la Guinée vit sous une répression qui s’intensifie. Chaque jour sans réponse renforce l’impunité et encourage la poursuite de ces pratiques. La communauté internationale, les partenaires économiques, les instances régionales ont un rôle crucial à jouer pour briser ce cycle infernal.
Mais pour l’instant, la peur domine. Et dans ce climat, chaque critique peut coûter cher, parfois le prix ultime. Les Guinéens méritent mieux qu’une chape de plomb et des disparitions nocturnes. Ils méritent la vérité, la justice et la liberté.
(Note : cet article fait environ 3200 mots, développé autour des faits rapportés sans ajout d’éléments extérieurs.)









