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France : Condamnation d’une « Revenue » de Daesh à Paris

Une jeune Française a suivi son compagnon jusqu’au cœur du califat de l’EI, y a vécu l’horreur, perdu sa famille dans un bombardement… Elle est rentrée en 2022. Pourquoi a-t-elle été condamnée à 5 ans de prison en 2026 ?

Imaginez une jeune femme de banlieue parisienne, bonne élève, étudiante prometteuse, qui un jour décide de tout quitter pour rejoindre l’un des groupes les plus violents que le monde ait connus. Quinze ans plus tard, elle se tient devant une cour spéciale antiterroriste, répondant de ses choix devant la justice française. C’est l’histoire d’Océane Granger, jugée en ce début d’année 2026, symbole parmi d’autres d’une génération marquée par la radicalisation et le départ vers la Syrie.

Le parcours d’une “revenue” face à la justice

Le procès qui s’est tenu à Paris ces derniers jours n’est pas comme les autres. Pour la première fois cette année, une des femmes revenues de la zone irako-syrienne comparaissait devant la cour d’assises spécialement composée. Âgée de 31 ans, Océane Granger a écouté la lecture du verdict : cinq années d’emprisonnement. Une peine relativement modérée dans ce type d’affaires, mais lourde de sens pour celle qui a passé plusieurs années au cœur du prétendu califat.

Son compagnon, Amirouche Belounis, n’était pas présent. Considéré comme décédé depuis 2017, il a été jugé par défaut. La justice lui a infligé la peine maximale prévue dans ce dossier : trente années de réclusion criminelle. Les magistrats ont retenu contre lui l’association de malfaiteurs terroriste criminelle, mais aussi sa participation active à une vidéo de propagande diffusée par l’organisation en 2016.

Un départ discret vers un itinéraire atypique

En juin 2015, le couple quitte la France avec leur bébé. Ils passent par la gare du Nord, direction l’Allemagne, puis la Lettonie, la Géorgie, avant d’atteindre finalement la Syrie. Cet itinéraire inhabituel a nécessité de faux documents belges, fabriqués par la même structure qui a fourni de faux papiers à plusieurs membres des attentats du 13 novembre 2015.

À l’époque, les filières classiques via la Turquie étaient déjà sous haute surveillance. Choisir un chemin plus long et plus détourné montrait une certaine prudence, mais aussi une préparation minutieuse. Océane Granger assure n’avoir jamais été présentée à d’autres membres du réseau avant le départ. Pourtant, les enquêteurs ont mis en évidence que son compagnon évoluait dans un environnement déjà bien identifié par les services de renseignement.

Des origines banales à la conversion rapide

Avant 2015, rien ne laissait présager un tel basculement. Océane Granger est décrite comme une adolescente sage, bonne élève, issue d’un milieu modeste. Son père exerçait le métier de cordonnier, sa mère travaillait comme aide à domicile. La séparation des parents a profondément marqué la jeune fille, selon plusieurs expertises psychologiques présentées durant le procès.

À sa majorité, alors qu’elle entame des études en sciences, elle se convertit à l’islam. Peu après, elle rencontre en ligne Amirouche Belounis. Cet homme, né en 1989 à Paris, était déjà fiché S pour radicalisation. Il avait suivi un entraînement militaire au Maghreb. Malgré ces signaux, le couple se forme et décide rapidement de partir.

« Le fait d’être immergée, ça finit par entrer en vous, ça prend racine. »

Océane Granger à la barre

Cette phrase prononcée devant les juges résume en quelques mots le mécanisme de l’adhésion progressive. Ce que les spécialistes appellent la normalisation de la violence s’est opéré au fil des mois passés sur place.

La vie quotidienne sous le califat

Une fois arrivée en zone contrôlée par l’organisation, Océane Granger explique avoir centré sa vie autour de ses enfants. Pourtant, elle a été témoin de scènes d’une extrême violence. Elle évoque notamment une exécution publique : un homme jeté du haut d’un bâtiment, puis lapidé par la foule. L’image de cet attroupement enthousiaste l’a profondément marquée.

En octobre 2017, alors que Raqqa, proclamée capitale du califat, est sur le point de tomber aux mains des forces kurdes, un bombardement frappe la zone où se trouve la famille. Selon ses déclarations, son compagnon et leurs deux enfants y perdent la vie. Elle reste seule, dans un environnement de plus en plus chaotique.

Les derniers mois et la chute finale

Océane Granger reste sur place jusqu’en 2019, date de la prise de Baghouz, ultime poche de résistance de l’organisation. Elle est alors transférée dans l’un des camps gérés par les forces kurdes du nord-est syrien : Al-Hol ou Roj. Là, elle retrouve d’autres femmes avec qui elle avait fui Baghouz.

Ce petit groupe se distingue par son idéologie particulièrement dure. Certaines considèrent même que l’organisation originelle a failli et est devenue « mécréante ». Cette surenchère radicale crée des tensions permanentes au sein des camps.

Le premier rapatriement et la pression du groupe

Les deux enfants orphelins qu’elle avait recueillis font partie du tout premier convoi rapatrié en France. Cet événement provoque une vive réaction parmi les femmes du camp. Selon Océane Granger, certaines se réunissent pour « remotiver les troupes » et expliquer religieusement pourquoi rentrer serait une trahison.

Malgré cette pression, elle finit par demander son retour. Le départ se fait dans la violence : insultes, crachats. Elle est rapatriée en octobre 2022. Depuis, elle a repris des études, trouvé un emploi et vit sous bracelet électronique.

Une peine aménagée et un suivi long

La condamnation prononcée ce mardi prévoit que le reliquat de peine, inférieur à deux ans, soit aménagé sous bracelet électronique. S’y ajoute un suivi socio-judiciaire de cinq années. Ce dispositif vise à accompagner la réinsertion tout en maintenant une surveillance renforcée.

Ce jugement intervient dans un contexte plus large : depuis 2012, les autorités françaises ont recensé 1 490 départs vers la zone irako-syrienne, dont 417 femmes majeures. Parmi elles, plusieurs dizaines sont revenues et ont été jugées ou le seront dans les mois et années à venir.

Une « galaxie » d’individus interconnectés

Les enquêteurs ont longuement décrit l’environnement dans lequel évoluait Amirouche Belounis. Il gravitait autour de la fameuse filière dite des Buttes-Chaumont, précurseure de plusieurs départs et liée à des figures importantes du jihadisme français. Cette « galaxie » incluait des individus aux trajectoires parfois très différentes, mais connectés par des liens familiaux, amicaux ou idéologiques.

Les preuves accumulées ont permis d’établir que Belounis avait bien pris part aux combats. Sa présence dans une vidéo de propagande diffusée en 2016 a constitué un élément aggravant majeur.

Retour sur les chiffres et le contexte français

La France reste l’un des pays européens les plus touchés par le phénomène des départs vers l’EI. Entre 2012 et 2016 surtout, des centaines de personnes, souvent très jeunes, ont rejoint le territoire contrôlé par l’organisation. Parmi elles, une proportion importante de femmes et de mineurs.

  • 1 490 départs recensés depuis 2012
  • 417 femmes majeures parties
  • Plusieurs centaines de mineurs accompagnants ou nés sur place
  • Des dizaines de retours progressifs depuis 2016

Ces chiffres donnent la mesure du défi posé aux autorités : juger, mais aussi prévenir la récidive et accompagner la réinsertion de celles et ceux qui reviennent.

Les enjeux de la justice face aux revenants

Chaque procès de « revenante » soulève les mêmes questions : jusqu’où va la responsabilité individuelle ? Comment mesurer le degré d’adhésion idéologique ? Quelle place pour la repentance ?

Dans le cas d’Océane Granger, les juges ont tenu compte de plusieurs éléments : son jeune âge au moment des faits, son rôle principalement domestique sur place, la perte de sa famille, mais aussi sa participation reconnue au projet de l’organisation.

« Elle reconnaît avoir adhéré au projet de l’EI. »

Extrait des débats

Cette reconnaissance, même tardive, a pesé dans la balance. Elle distingue son cas de ceux où les accusés contestent toute implication volontaire.

Vers d’autres procès de revenantes

Océane Granger est la première des 22 femmes dont le jugement est programmé cette année devant la cour spéciale de Paris. Chaque affaire apporte son lot de précisions sur les filières, les conditions de vie sur place, les évolutions idéologiques au sein même des camps.

Ces audiences permettent aussi de mieux comprendre les mécanismes de déradicalisation, les difficultés rencontrées par celles qui souhaitent tourner la page, et les risques persistants pour la sécurité nationale.

Un miroir de la société française

Au-delà des faits judiciaires, ces procès interrogent la société tout entière. Comment des jeunes Françaises, parfois issues de milieux sans histoire particulière avec l’islam radical, peuvent-elles en arriver là ? Quels sont les signaux faibles qui auraient pu être détectés ?

La réponse n’est jamais simple. Elle mêle facteurs individuels, influences en ligne, ruptures familiales, quête de sens, propagande habile… et parfois simple rencontre amoureuse.

Conclusion : une page qui se tourne, lentement

Aujourd’hui, Océane Granger vit en France, sous surveillance, mais libre de ses mouvements dans le cadre de son aménagement de peine. Elle travaille, étudie, tente de reconstruire une existence. Le chemin sera long.

Son histoire, comme celles des autres revenantes, reste un rappel douloureux des années où des centaines de nos concitoyens ont cru pouvoir bâtir un avenir dans l’ombre d’un drapeau noir. Elle montre aussi que le retour, même tardif, est possible… à condition d’accepter de répondre de ses actes devant la justice.

Dans les mois qui viennent, d’autres verdicts tomberont. Chacun apportera une pierre supplémentaire à la compréhension de ce phénomène qui a marqué durablement l’histoire récente de la France.

À retenir : La justice française continue de traiter méthodiquement les dossiers des personnes revenues de la zone irako-syrienne. Chaque jugement contribue à faire la lumière sur un chapitre sombre de notre époque.

Le travail des magistrats, des enquêteurs et des services de renseignement reste essentiel pour prévenir de nouveaux départs et accompagner ceux qui reviennent vers une vie apaisée.

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