Des combattants kurdes en attente dans l’ombre des montagnes irakiennes
Ce lieu secret, à peine visible depuis l’extérieur, symbolise une résistance patiente et idéologique. Hommes et femmes, vêtus de sarouels traditionnels et de treillis militaires, se réunissent autour d’une table chargée de plats simples. Deux chats errent librement, ajoutant une touche de vie quotidienne à cet environnement austère. Sur les murs, des portraits de martyrs rappellent le prix payé pour leurs idéaux, tandis qu’un écran diffuse en boucle des images de manifestations et de tensions dans des villes comme Téhéran ou Beyrouth.
Le PJAK, affilié au Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), porte l’héritage d’Abdullah Öcalan, surnommé affectueusement « Apo ». Ce leader emprisonné reste une source d’inspiration majeure pour ces combattants. La commandante Rôken Nerada, âgée de 39 ans et présente depuis dix-sept ans dans le mouvement, incarne cette détermination farouche. Elle affirme sans hésiter que son groupe est prêt à défendre le peuple kurde face à toute agression.
Une idéologie mêlant gauchisme, féminisme et philosophie
Dans les couloirs étroits du bunker, une bibliothèque bien fournie attire l’attention. Les ouvrages couvrent des thèmes variés : politique, histoire, féminisme, mais aussi des classiques comme Nietzsche, Lénine ou Socrate. Shwan, un combattant trentenaire originaire de Sanandaj, la capitale du Kurdistan iranien, explique son parcours. Après avoir exploré l’anarchisme puis le marxisme, il a rejoint le PJAK à 26 ans, convaincu par une lecture approfondie et une réflexion intense.
Cette diversité intellectuelle n’est pas anodine. Elle reflète une vision du combat qui dépasse la simple lutte armée. Les combattants insistent sur l’égalité des genres, avec des femmes occupant des postes de commandement. Le féminisme imprègne leur quotidien et leur stratégie. Ils voient dans leur mouvement une alternative progressiste face aux régimes autoritaires de la région.
La commandante Nerada pose fièrement à côté du portrait d’Öcalan, soulignant que les Kurdes peuvent défendre leurs droits sans dépendre exclusivement d’alliances extérieures. Cette indépendance revendiquée marque une évolution dans leur discours, surtout dans un contexte régional volatile.
Un réseau étendu de caches souterraines
Le bunker visité n’est qu’un parmi environ 200 similaires disséminés le long des crêtes frontalières entre l’Iran et le Kurdistan irakien autonome. Ces positions stratégiques, perchées en altitude, offrent un avantage tactique évident. Elles permettent de surveiller les mouvements ennemis tout en restant à l’abri des frappes immédiates.
Chaque cache dispose de chambres, d’une cuisine, de sanitaires et de salles de réunion. La vie y est organisée, presque routinière malgré la clandestinité. Les combattants maintiennent une discipline stricte, conscients que leur survie dépend de cette discrétion. Pourtant, ces dernières années, leur activité armée s’est réduite, en partie à cause des pressions exercées par les autorités irakiennes hôtes.
« S’il y a une attaque contre le peuple kurde, alors oui, par tous les moyens, nous sommes prêts à résister. »
Commandante Rôken Nerada
Cette phrase résume leur posture défensive actuelle. Ils refusent de traverser la frontière sans un déclencheur majeur, comme un soulèvement populaire massif en Iran. La répression récente contre les manifestations a ravivé leur espoir, mais ils restent prudents.
Le contexte géopolitique et les déclarations américaines
Dans ce climat tendu, les positions des grandes puissances influencent directement les calculs des rebelles. Le président américain Donald Trump a d’abord exprimé un soutien clair à une potentielle offensive kurde contre l’Iran. Il s’est dit « tout à fait favorable » à une telle initiative, ouvrant la porte à une collaboration.
Mais rapidement, il a opéré un revirement. Samedi, il a déclaré ne plus souhaiter une telle opération, arguant que le conflit était déjà suffisamment complexe. Il a ajouté ne pas compter sur les Kurdes pour éviter une guerre encore plus embrouillée. Cette volte-face a semé le doute parmi les combattants.
Amir Karimi, co-commandant du PJAK, avait précédemment expliqué que l’attaque terrestre n’était pas à l’ordre du jour. Il insistait sur la nécessité d’un soulèvement interne, porté par la population elle-même. À ce moment, son groupe pourrait offrir un soutien extérieur, sans pour autant prendre les devants seuls.
« Le principal, c’est que la population elle-même devienne une force motrice. Il faut un soulèvement populaire. »
Amir Karimi, co-commandant du PJAK
Cette stratégie repose sur l’idée que sans mobilisation massive à l’intérieur de l’Iran, toute intervention extérieure resterait limitée. Les combattants kurdes ont entamé un dialogue politique avec les Américains, cherchant des garanties pour un avenir démocratique.
Les risques d’une escalade régionale
L’offensive en cours contre l’Iran, menée par des forces extérieures, a provoqué des représailles directes. Téhéran a frappé plusieurs positions de rebelles kurdes en Irak et menacé de viser toutes les infrastructures du Kurdistan irakien si des combattants franchissaient la frontière. Ces avertissements pèsent lourd sur les décisions du groupe.
La commandante Nerada assure qu’aucun de ses combattants n’a récemment traversé côté iranien. Cette retenue vise à éviter une escalade incontrôlable. Pourtant, la tension reste palpable. Les rebelles savent que toute action pourrait déclencher une réponse massive.
Leur affaiblissement relatif ces dernières années s’explique aussi par ces contraintes. Autrefois actifs dans des attaques frontalières contre les forces de sécurité iraniennes, ils opèrent désormais de manière plus discrète. Cette évolution reflète une adaptation à un environnement hostile.
Vers un Iran démocratique ? Les espoirs et les doutes
Les combattants kurdes ne se contentent pas de rêver à une victoire militaire. Ils aspirent à un changement profond. « Nous ne voulons pas juste remplacer un dirigeant par un autre », insiste la commandante Nerada. Cette phrase capture leur vision : un Iran démocratique où les droits des minorités, y compris kurdes, seraient respectés.
Amir Karimi évoque des garanties nécessaires. Qui peut assurer que les puissances étrangères ne soutiendront pas demain un autre régime autoritaire ? Cette méfiance envers les alliances temporaires est ancrée dans l’histoire kurde, marquée par des trahisons passées.
Leur message est clair : le vrai changement viendra de l’intérieur, porté par le peuple iranien. Les Kurdes se positionnent comme un soutien potentiel, pas comme des substituts. Cette approche prudente contraste avec leur rhétorique guerrière habituelle.
La vie quotidienne dans le bunker : entre attente et préparation
Derrière les discours, la réalité est faite d’attente. Les combattants s’entraînent, lisent, discutent. La bibliothèque devient un espace de débat intense. Les idées de Lénine côtoient celles de Socrate, créant un mélange unique d’idéaux révolutionnaires et philosophiques.
Les repas partagés renforcent les liens. Autour de la table, on évoque les répressions récentes en Iran, la répression impitoyable des manifestations en janvier. Ces événements ravivent la motivation. « On est tous prêts au combat, surtout après ce qu’ils ont fait au peuple », confie Shwan.
Malgré l’isolement, un sentiment de communauté prévaut. Femmes et hommes combattent côte à côte, partageant les mêmes risques et les mêmes idéaux. Cette égalité est un pilier de leur identité.
Les défis à venir pour le mouvement kurde iranien
Le poids des groupes kurdes iraniens a diminué ces dernières années. Les attaques frontalières se font rares. Les pressions irakiennes, combinées aux menaces iraniennes, limitent leurs marges de manœuvre.
Pourtant, l’espoir persiste. Un soulèvement populaire pourrait tout changer. Les combattants se préparent à jouer un rôle de soutien extérieur si cela arrive. Ils refusent d’attendre un feu vert de Téhéran ou de Washington.
Leur détermination reste intacte. Dans ce bunker caché, loin des regards, ils incarnent une résistance qui transcende les frontières. Leur combat pour l’autonomie et la démocratie continue, patiemment, dans l’ombre des montagnes.
Ce portrait d’un groupe en attente révèle les complexités du Moyen-Orient actuel. Entre idéaux élevés et réalités géopolitiques brutales, les Kurdes du PJAK maintiennent le cap. Leur histoire n’est pas finie ; elle attend peut-être un tournant décisif.









