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La Namibie Lance l’Élevage de Saumon en Mer

La Namibie s'apprête à révolutionner l'aquaculture africaine en lançant l'élevage industriel de saumon dans ses eaux froides de l'Atlantique. Des projets norvégiens promettent 86 000 tonnes annuelles, mais des risques environnementaux planent. Les premières récoltes approchent...
La façade atlantique de la Namibie, bordée par les eaux froides du courant de Benguela, est en train de devenir le théâtre d’une initiative ambitieuse qui pourrait transformer l’économie du pays. Imaginez un pays largement désertique, habitué à compter sur ses mines de diamants et d’uranium, qui se lance dans la production de saumon atlantique d’élevage en pleine mer. Cette idée, qui semblait improbable il y a encore peu, prend forme aujourd’hui avec des projets concrets portés par des acteurs internationaux, principalement norvégiens, et soutenus par les autorités locales.

La Namibie se lance dans l’aquaculture de saumon en mer

Face à une économie trop dépendante du secteur minier, la Namibie cherche activement des voies de diversification. Le déclin des stocks de poissons sauvages, qui fait souffrir le secteur de la pêche – deuxième pourvoyeur d’exportations après les minerais –, pousse le pays à explorer de nouvelles opportunités. L’aquaculture de saumon en mer apparaît comme une réponse prometteuse, grâce aux conditions océaniques exceptionnelles le long de ses côtes.

La demande mondiale pour le saumon ne cesse de croître. Elle augmente d’environ 7 % par an, bien plus rapidement que l’offre disponible. Des marchés émergents comme le Brésil ou la Chine contribuent fortement à cette dynamique, créant une opportunité pour de nouveaux producteurs. C’est dans ce contexte que la Namibie ambitionne de devenir le premier pays africain à produire du saumon d’élevage à échelle industrielle.

Deux projets majeurs en développement

Deux initiatives principales sont en cours. La première est portée par l’African Aquaculture Company (AAC), une entreprise dirigée par des experts norvégiens. Elle vise une capacité de production de 51 000 tonnes de saumon à pleine maturité. La seconde, Benguela Blue Aqua Farming, table sur 35 000 tonnes annuelles. Ces volumes restent modestes comparés aux géants comme la Norvège (environ 1,5 million de tonnes par an), le Chili (autour de 700 000 tonnes) ou l’Écosse (près de 200 000 tonnes), mais ils représentent un saut considérable pour le continent africain.

Ces projets en sont encore aux phases préparatoires. Pour AAC, la construction de cages flottantes a commencé au large du port de Lüderitz, dans le sud du pays. Parallèlement, des essais d’acclimatation d’œufs de saumon importés d’Europe se déroulent en Afrique du Sud, dans la province du Western Cape. Une fois développés, les alevins seront transférés sur les sites namibiens, à environ 1 200 kilomètres de distance.

« La récolte de saumon destiné à l’exportation ou à la consommation devrait avoir lieu au dernier trimestre 2027 ou au début de 2028. »

Directeur d’AAC Namibie

Dans un premier temps, la priorité sera donnée au marché local et régional. Des discussions sont en cours avec des acheteurs potentiels au Moyen-Orient et en Asie. La phase pilote d’AAC prévoit une production de 1 000 tonnes par an, avant une montée en puissance progressive. Les ambitions à long terme visent à établir une filière complète, de l’écloserie à la transformation, pour maximiser les retombées locales.

Pourquoi la Namibie ? Les atouts naturels et stratégiques

Les eaux du courant de Benguela offrent des températures stables entre 10 et 15 degrés Celsius, idéales pour le saumon atlantique. Ces conditions rares expliquent l’intérêt des opérateurs norvégiens, confrontés à une saturation en Europe du Nord. En Norvège, les zones disponibles pour étendre la production sont épuisées, et les réglementations environnementales très strictes limitent les expansions. La Namibie offre de l’espace, une stabilité politique relative et un soutien gouvernemental enthousiaste.

« En gros, il n’y a plus de zones disponibles pour augmenter et étendre la production en Norvège », explique un responsable des opérations. « Il n’y a pas de pénurie de saumon ; il y a une pénurie d’espace disponible. » La Namibie, avec ses vastes étendues côtières et son environnement désertique limitant les conflits d’usage, représente une alternative attractive pour l’industrie saturée du Nord.

Le gouvernement namibien soutient activement ces initiatives. L’Agence nationale de planification voit dans ce développement une « démarche audacieuse » capable de générer des emplois et de renforcer la diversification économique. Le pays mise sur cette nouvelle filière pour compenser les difficultés rencontrées par la pêche traditionnelle et pour créer une économie plus résiliente face aux chocs externes.

Les défis techniques et environnementaux à relever

Malgré les promesses, l’aventure n’est pas sans risques. Des tentatives antérieures en Afrique du Sud ont échoué, avec des cages détruites par des vagues violentes et des vents forts provoquant la remontée d’eaux pauvres en oxygène mais riches en nutriments. Les promoteurs assurent que les sites choisis près de Lüderitz bénéficient de conditions plus favorables, avec des courants stables et des profondeurs adaptées qui minimisent ces problèmes.

Les préoccupations environnementales restent vives. L’utilisation d’insecticides, d’hormones, de stimulants de croissance et d’antibiotiques dans les fermes aquacoles peut avoir des impacts sur l’écosystème marin. Un écologiste local met en garde contre les dangers potentiels pour le milieu naturel, soulignant que ces substances finissent par se retrouver dans l’océan. La présence de phoques du Cap en abondance pose aussi un défi pour la protection des cages.

Les opérateurs insistent sur leur engagement pour des pratiques durables, inspirées des standards norvégiens les plus avancés. Ils prévoient des technologies modernes pour minimiser les rejets, surveiller la qualité de l’eau et éviter les épidémies. Néanmoins, la vigilance reste de mise pour éviter les erreurs du passé observées dans d’autres régions aquacoles du monde, où des crises ont conduit à des mortalités massives et à des fermetures.

Un impact économique attendu majeur pour la diversification

Si ces projets aboutissent, ils pourraient créer des centaines d’emplois directs et indirects : techniciens en aquaculture, biologistes marins, logisticiens, ouvriers dans la transformation. La chaîne de valeur inclurait l’approvisionnement en aliments pour poissons, la maintenance des installations offshore et l’exportation vers des marchés lointains. Pour un pays de trois millions d’habitants, cela représente une opportunité significative de réduire le chômage, surtout chez les jeunes, et de développer des compétences spécialisées.

La diversification économique est cruciale. Le secteur minier, bien que dominant, est sujet à la volatilité des prix des matières premières et aux fluctuations géopolitiques. La pêche, impactée par la surpêche, le changement climatique et la concurrence internationale, a perdu de sa vigueur ces dernières années. L’aquaculture pourrait devenir un pilier de la « blue economy », en valorisant les ressources marines de manière renouvelable et en générant des revenus stables.

Les marchés cibles sont prometteurs. Au-delà du marché local et régional, les exportations vers l’Asie en pleine croissance, le Moyen-Orient et potentiellement l’Europe pourraient générer des devises étrangères substantielles. Le saumon, produit premium apprécié pour ses qualités nutritionnelles, bénéficie d’une image positive et d’une demande soutenue, même en période d’inflation alimentaire mondiale.

Comparaison avec les leaders mondiaux et positionnement africain

Pour contextualiser, la Norvège reste incontestablement le leader mondial avec sa production massive, son expertise accumulée depuis des décennies et ses innovations constantes. Le Chili a connu une croissance fulgurante dans les années 1990-2000 avant de faire face à des crises sanitaires dues à la densité d’élevage. L’Écosse maintient une position solide en Europe avec un focus sur la qualité premium. La Namibie, en entrant sur ce marché, ne vise pas immédiatement ces niveaux, mais plutôt une niche de production de qualité dans l’hémisphère sud, avec des coûts compétitifs.

Les avantages compétitifs incluent des coûts potentiellement plus bas pour l’installation et l’opération, une absence de concurrence locale intense et des conditions naturelles favorables sans concurrence pour l’espace côtier. Cependant, le défi logistique – transport des alevins depuis l’Afrique du Sud, approvisionnement en intrants depuis l’Europe – nécessite des investissements importants et une planification rigoureuse.

Perspectives à moyen et long terme pour l’Afrique

À l’horizon 2027-2028, les premières récoltes commerciales pourraient marquer un tournant historique pour l’Afrique entière. Si les phases pilotes réussissent, les expansions pourraient accélérer rapidement. D’autres zones côtières namibiennes pourraient être explorées, et des partenariats avec des fournisseurs d’équipements norvégiens renforceraient la filière locale. Cette initiative pourrait inspirer d’autres pays côtiers africains à développer leur propre aquaculture marine.

Le succès dépendra de plusieurs facteurs clés : maîtrise technique des opérations offshore, respect strict des normes environnementales, acceptation par les communautés locales et stabilité politique. Le gouvernement joue un rôle pivotal en facilitant les autorisations, en investissant dans la formation et en promouvant des pratiques responsables pour éviter les pièges de la surproduction.

Cette aventure illustre comment un pays africain peut s’insérer dans des chaînes de valeur globales sophistiquées et à haute valeur ajoutée. Elle pose aussi la question plus large de l’aquaculture en Afrique : peut-elle devenir un moteur de développement durable, créant de la richesse tout en préservant les écosystèmes, ou répétera-t-elle les erreurs environnementales vues en Amérique latine et en Europe ? La réponse se construira au fil des années, avec les premiers résultats concrets attendus bientôt.

En attendant, Lüderitz, petite ville côtière autrefois connue pour ses diamants et sa pêche au hake, se prépare à accueillir une nouvelle ère. Les cages flottantes qui s’installent au large symbolisent cet espoir d’un avenir plus diversifié et résilient pour la Namibie. Ce projet audacieux, mêlant innovation technologique et enjeux environnementaux, mérite d’être suivi de près dans les mois et années à venir.

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