InternationalSociété

Afghanes : Ce Qui Les Fait Tenir Malgré l’Oppression

Elles ne peuvent plus étudier, travailler librement ni sortir sans voile intégral. Pourtant, cinq Afghanes trouvent chaque jour une raison de tenir : un carnet bleu, un cri dans la montagne, une robe cachée… Que font-elles pour ne pas sombrer ?

Imaginez une vie où chaque matin vous vous réveillez avec la certitude que vos rêves les plus simples sont devenus des crimes. Une vie où étudier après 12 ans, chanter à voix haute, ou simplement sortir sans un homme de la famille vous expose à l’arrestation. C’est la réalité de millions de femmes en Afghanistan depuis le retour des talibans au pouvoir. Pourtant, au cœur de cette obscurité imposée, certaines trouvent des éclats de lumière, des rituels minuscules mais puissants qui leur permettent de ne pas sombrer complètement.

Elles sont enseignantes clandestines, mères veuves, anciennes étudiantes, travailleuses sociales licenciées. Elles ont accepté de partager leur quotidien, à condition que leurs vrais prénoms et lieux restent cachés. Leurs mots, recueillis avec précaution, révèlent à la fois la profondeur de leur enfermement et la force inattendue qu’elles puisent dans des objets, des sons ou des gestes apparemment anodins.

Quand la survie devient un acte de résistance silencieuse

Depuis 2021, les restrictions se sont accumulées comme des murs infranchissables. Interdiction d’étudier au-delà du primaire, exclusion de la plupart des emplois, obligation de se couvrir entièrement, interdiction de fréquenter parcs, salles de sport, piscines ou salons de beauté. Même les veuves se heurtent à des humiliations supplémentaires, souvent sommées de se remarier avec un combattant taliban pour obtenir de l’aide.

La crise humanitaire aggrave encore la situation : aide internationale en chute libre, catastrophes climatiques répétées, retours forcés massifs depuis l’Iran et le Pakistan. Les portes de l’exil se ferment les unes après les autres. Dans ce contexte, chaque geste qui affirme leur humanité devient un défi.

Sanam et le carnet bleu, refuge d’une enseignante clandestine

Sanam a 25 ans. Elle rêvait de devenir médecin. En 2022, les universités se sont fermées pour les femmes. Aujourd’hui, dans une petite ville très défavorisée, elle enseigne clandestinement à trente jeunes filles âgées de 16 à 23 ans via des cours en ligne.

Elle sait que cette activité est considérée comme un crime par les autorités actuelles. Pourtant, chaque matin, c’est la pensée de ses élèves qui l’attendent qui la fait se lever. « Je me sens utile », confie-t-elle simplement. Pour canaliser sa colère et préserver son équilibre mental, elle tient un journal intime.

Le carnet a une couverture bleue. Elle le cache soigneusement entre ses vêtements, dans son armoire. Personne d’autre n’y touche. Écrire devient son espace de liberté, l’endroit où elle peut poser sa rage, ses espoirs et ses peurs sans filtre. Ce petit objet bleu est devenu son ancre.

« Je me sens comme un oiseau dont on a arraché les ailes. Mais nous continuons, nous avons l’espoir. »

Ce sentiment d’oiseau captif revient souvent dans leurs paroles. Il traduit à la fois la conscience aiguë de leur privation et la volonté farouche de ne pas renoncer complètement à voler, même avec des ailes blessées.

Sayamoy, veuve et mère, qui crie sa peine dans la montagne

Sayamoy a 34 ans. Son mari, ancien militaire de la République, a été tué par les talibans avant leur prise de pouvoir. Elle élève seule ses enfants dans deux petites pièces d’un quartier pauvre d’une grande ville. Être veuve dans ce système la rend doublement vulnérable.

Dans les administrations, on lui suggère de se remarier avec un combattant taliban pour obtenir de l’aide. Dans les agences immobilières, on refuse de lui répondre. Elle survit en faisant des ménages et en donnant des cours primaires clandestins à quelques enfants.

Il y a eu des jours terribles où elle a récupéré du pain moisi dans une poubelle pour nourrir ses enfants. La peur de se retrouver sans toit l’a même poussée à envisager de vendre un rein. Pourtant, elle refuse de baisser les bras.

Pour se libérer du chagrin, elle se rend sur la tombe de son mari, située dans une plaine entourée de hautes montagnes. Là, loin de tout regard, elle crie. Sa voix rebondit sur les parois rocheuses. L’écho lui répond. « C’est comme si les montagnes criaient ma peine avec moi », explique-t-elle. Ce rituel solitaire devient un moment de catharsis, un espace où elle peut enfin lâcher ce qu’elle doit contenir le reste du temps.

« Même quand mes yeux sont remplis de larmes, je souris pour mes enfants. »

Hura, la robe bleue et les vidéos secrètes d’une ancienne future diplomate

Hura avait 24 ans quand les universités ont fermé. Elle étudiait les relations publiques et le journalisme, rêvait d’une carrière diplomatique. Privée d’études, elle a pris du poids, s’est sentie déprimée. Elle a tenté une formation de sage-femme, également interdite depuis.

Aujourd’hui elle travaille dans le secteur médical, mais elle refuse de renoncer à son identité profonde. Chez elle, elle enfile une robe de soirée en velours bleu, lâche ses cheveux, met du maquillage, chante et filme. Elle réalise aussi des photos dans des tenues traditionnelles colorées, souriante, libre.

Ces images et ces vidéos ne sont pas destinées aux réseaux sociaux publics. Elles restent cachées. Mais le simple fait de les créer lui permet de se reconnecter à la femme qu’elle était et qu’elle veut redevenir. « C’est ma réalité, la personne que je veux être », dit-elle.

Elle sait que si ces contenus étaient découverts, elle risquerait la prison. Pourtant, elle continue. Elle promet qu’un jour, même si ses cheveux deviennent blancs, elle obtiendra son master en relations publiques. Cette promesse intérieure est son moteur.

Shogofa et les chansons interdites qui nourrissent l’espoir

Shogofa a 22 ans. Elle vit avec ses parents et ses huit frères et sœurs dans une grande ville. Elle devait devenir enseignante. Aujourd’hui, elle étudie clandestinement en ligne, enfermée dans un coin de la maison.

La nostalgie du lycée, des rires avec ses camarades, des promenades insouciantes la ronge. « J’ai l’impression d’être dans une cage et personne ne m’entend », confie-t-elle. Pour échapper à la tristesse, elle écoute de la musique.

Les chansons de Farhad Darya et surtout d’Aryana Sayeed deviennent son refuge. Ces artistes afghans, exilés, ont toujours défendu les droits des femmes. Écouter leur musique est interdit, mais elle le fait quand même, discrètement. Ces mélodies lui rappellent qu’ailleurs, des voix féminines s’élèvent librement. Elles entretiennent son rêve de pouvoir un jour rire sans peur.

Mohjeza, les livres et la gymnastique pour ne pas se laisser engloutir

Mohjeza a 30 ans. Elle travaillait pour une ONG qui aidait les femmes agricultrices. En 2025, les coupes dans l’aide américaine l’ont laissée sans emploi. Son projet de master à l’étranger s’est effondré avec le durcissement des politiques de visas. Elle vit à la campagne, dans une région montagneuse sans électricité fixe, avec panneaux solaires et réseau mobile capricieux.

Elle ne peut même pas aller seule au marché. Pourtant, elle refuse de se laisser aller. Chaque matin, elle fait trente minutes de gymnastique. Surtout, elle lit. Des biographies de femmes qui ont traversé des épreuves extrêmes. Ces récits la motivent, lui montrent que l’histoire n’est jamais figée.

Elle télécharge des livres et les partage avec d’autres femmes. Elle continue aussi à conseiller bénévolement des agricultrices qu’elle aidait auparavant. « Le monde change continuellement », répète-t-elle. C’est cette conviction qui l’empêche de sombrer dans le désespoir absolu.

« Ne perdez jamais espoir. Le monde dans lequel je vis est bien plus sombre que le vôtre. Il y a une lumière dans votre monde et si vous la suivez, vous réaliserez vos rêves. »

Ce que ces rituels nous disent sur la résilience humaine

Derrière chaque objet ou geste – carnet bleu, cri dans la montagne, robe cachée, chanson interdite, livre téléchargé – se cache la même volonté : préserver une part de soi que le régime veut effacer. Ces micro-résistances ne renversent pas le pouvoir en place, mais elles empêchent l’effondrement intérieur.

Elles rappellent que la dignité humaine ne disparaît pas entièrement tant qu’il reste un espace, même minuscule, où l’on peut être soi-même. Un carnet, une chanson, un cri, une page lue en cachette deviennent alors des actes politiques au sens le plus profond : affirmer qu’on existe encore en tant que sujet pensant, sentant, rêvant.

Leur message dépasse les frontières. Il nous interroge sur ce que nous ferions si nos libertés les plus élémentaires venaient à disparaître. Il nous rappelle aussi que l’espoir n’est pas une illusion naïve, mais parfois la ressource la plus rationnelle quand tout semble perdu.

Ces cinq femmes, anonymes et pourtant immensément courageuses, ne demandent ni pitié ni héroïsation. Elles demandent simplement qu’on entende leur voix. Qu’on sache qu’elles sont toujours là, qu’elles respirent, qu’elles luttent, qu’elles rêvent encore. Et que parfois, un simple carnet bleu suffit à empêcher l’obscurité totale de s’installer.

Leur histoire n’est pas terminée. Elle continue chaque jour, dans des gestes discrets, dans des cris étouffés, dans des chansons murmurées. Et tant qu’elles tiendront, une petite lumière continuera de vaciller dans l’une des plus grandes nuits du XXIe siècle.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.