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Papillon : Le Nageur d’Auschwitz aux Oscars

Imaginez un champion de natation qui survit à l’enfer d’Auschwitz, perd sa famille, puis retourne nager jusqu’à son dernier souffle. Florence Miailhe transforme cette vie en conte animé nommé aux Oscars. Mais que cache vraiment ce « Papillon » ?

Imaginez un homme qui glisse dans l’eau comme s’il était né dedans, qui bat des records dans les piscines de France, puis qui disparaît dans les ténèbres d’un camp d’extermination avant de revenir, miraculeusement, pour replonger encore et encore. Cette vie hors norme appartient à Alfred Nakache, et c’est elle que Florence Miailhe a choisi de raconter dans un court-métrage d’animation d’une quinzaine de minutes nommé aux Oscars 2026. Un film qui ne se contente pas de retracer un destin : il le transforme en fable aquatique, en leçon de vie flottante.

Quand l’eau devient le fil d’une existence

Alfred Nakache n’était pas seulement un sportif d’élite. Il incarnait une époque, un peuple, une résistance muette face à l’horreur. Né en 1915 en Algérie, dans une famille juive modeste, il découvre très tôt les joies de la natation dans les rivières et les bassins municipaux. Très vite surnommé « Artem » – le petit poisson en hébreu –, il gravit les échelons jusqu’à devenir champion de France, recordman d’Europe, participant même aux Jeux olympiques de 1936 à Berlin, sous le regard déjà menaçant du régime nazi.

Mais l’histoire bascule en 1940. Le régime de Vichy lui retire sa nationalité française. Puis vient l’arrestation, la déportation. Sa femme et sa petite fille de deux ans sont assassinées à Auschwitz. Lui survit, par on ne sait quel mélange de chance, de force physique et de volonté animale. À son retour, il ne pèse plus que trente-six kilos. Pourtant, il remonte sur les starting-blocks. Il nage à nouveau. Jusqu’au bout.

Une enfance au bord de l’eau

Les premières images du film nous plongent dans les eaux claires et chaudes d’Algérie. Un petit garçon aux cheveux noirs nage entre les roseaux, rit, éclabousse. Les bleus sont lumineux, presque transparents. C’est le bleu de l’innocence, du soleil qui chauffe la peau, de la liberté enfantine. Florence Miailhe explique avoir voulu faire remonter ces souvenirs comme des bulles qui crèvent à la surface lors de la dernière nage d’Alfred, celle qui lui sera fatale en 1983 dans le port de Cerbère.

Ce choix narratif n’est pas anodin. En partant de la fin pour remonter vers l’enfance, le film refuse la linéarité classique du biopic. Il adopte la logique du songe, du souvenir qui affleure quand le corps fatigue. L’eau devient alors le véritable personnage principal : elle porte, elle noie, elle sauve, elle guérit.

« C’est un homme qui a surnagé comme il a pu. »

Florence Miailhe

Cette phrase, prononcée par la réalisatrice elle-même, résume tout. Pas de héros surhumain, pas de figure christique. Juste un homme qui refuse de couler.

Du vert de vessie des camps au bleu violet de la Méditerranée

L’un des tours de force du court-métrage réside dans sa palette chromatique. Florence Miailhe joue sur les nuances de bleu avec une précision presque musicale. Le bleu ciel des rivières d’enfance laisse place au vert maladif des eaux stagnantes des camps, puis au bleu profond, presque noir, des douches collectives où la mort rôde. Enfin vient le bleu violacé du crépuscule méditerranéen, celui de la dernière nage, apaisé mais mélancolique.

Ces transitions de couleur ne sont jamais gratuites. Elles traduisent les états intérieurs d’Alfred, les étapes de sa vie. Le spectateur sent le passage du chaud au froid, de la lumière à l’obscurité, puis vers une forme de réconciliation douce-amère avec l’existence.

Un message militant glissé dans l’eau

À la toute fin du film, une phrase apparaît à l’écran : « Allez les petits poissons, on n’a pas peur… » C’est un appel lancé aux enfants, aux jeunes générations, mais aussi à nous tous. Ne pas avoir peur de l’eau. Ne pas avoir peur de la vie. Ne pas avoir peur de se battre.

La réalisatrice insiste beaucoup sur cet aspect transmission. Elle raconte avoir été bouleversée par des sondages récents montrant qu’une grande partie des jeunes ne savent plus ce qu’était Auschwitz. Rappeler cette histoire, montrer comment un homme a pu se reconstruire après avoir tout perdu, devient alors un acte presque politique.

Car Alfred Nakache n’a pas été arrêté par les Allemands seuls. Des gendarmes français l’ont livré. Cette précision historique, loin d’être anecdotique, résonne douloureusement aujourd’hui encore.

Cent jours de peinture pour quinze minutes de film

Derrière la fluidité apparente des images se cache un travail titanesque. L’animation traditionnelle à la peinture sur verre a nécessité cent jours de travail acharné. Chaque plan est peint à la main, couche après couche, lumière après lumière. Ce choix technique renforce l’aspect organique du récit : on sent la matière, la trace du pinceau, la fragilité même de l’image.

Contrairement à une animation 3D lisse et froide, cette technique garde une âme palpable. Elle rappelle que le cinéma d’animation peut être aussi émouvant, aussi charnel que le cinéma en prise de vue réelle.

Un Oscar qui dépasse le cinéma

Être nommé aux Oscars dans la catégorie court-métrage d’animation est déjà une consécration. Mais quand le sujet touche à la mémoire collective, à la Shoah, à la résilience humaine, la portée devient autre. Florence Miailhe raconte avoir été invitée au déjeuner des nommés à Los Angeles début février 2026. Elle décrit l’émotion quand elle apprend qu’un grand réalisateur américain, connu pour son engagement sur ces questions historiques, a aimé le film.

« Steven Spielberg a dit à mon producteur qu’il avait aimé le film. Ça m’a touchée. »

Florence Miailhe

Ce commentaire, discret mais puissant, montre que l’histoire d’Alfred Nakache continue de traverser les frontières et les générations.

Pourquoi ce film nous concerne tous

« Papillon » n’est pas seulement un hommage à un champion disparu. C’est une méditation sur ce que signifie survivre. Sur la façon dont le corps garde la mémoire des épreuves, sur la manière dont un geste aussi simple que nager peut devenir un acte de résistance, puis de renaissance.

Dans une époque où les discours de haine resurgissent, où certains oublient ou réécrivent l’histoire, ce court-métrage rappelle avec douceur et fermeté qu’il faut se souvenir. Pas pour cultiver la culpabilité, mais pour cultiver le courage.

Alfred Nakache n’était pas un surhomme. Il était un homme ordinaire doté d’un talent exceptionnel et d’une résilience hors norme. Il a nagé parce qu’il ne savait pas faire autrement. Il a vécu parce qu’il refusait de mourir.

Une leçon de vie qui flotte encore

Quand on regarde « Papillon », on ressort avec une sensation étrange : celle d’avoir les poumons pleins d’eau et d’air en même temps. On a pleuré, on a eu peur, on a espéré. Surtout, on a vu qu’un destin brisé peut se reformer, goutte après goutte, brasse après brasse.

Alors oui, ce film mérite son ticket pour la grande cérémonie du cinéma américain. Mais plus encore, il mérite d’être vu, partagé, transmis. Parce que les petits poissons, comme nous le rappelle la dernière phrase, n’ont pas le droit d’avoir peur.

Et nous non plus.

« Nager, c’est résister. Survivre, c’est nager encore. »

Alfred Nakache nous a quitté il y a plus de quarante ans. Pourtant, grâce à ce court-métrage sensible et nécessaire, il continue de glisser entre deux eaux, entre deux époques, nous invitant à plonger nous aussi dans l’histoire, dans la mémoire, dans la vie.

Et peut-être, simplement, à ne jamais cesser d’avancer, même quand le courant est contraire.

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