InternationalPolitique

Svetlana Tikhanovskaïa : Le Bélarus, Enjeu Oublié des Négociations Ukraine

La cheffe de l’opposition bélarusse tire la sonnette d’alarme : et si les négociations sur l’Ukraine livraient son pays à la Russie comme lot de consolation ? Elle appelle l’Europe à ne pas oublier Minsk et craint des décennies de menace. Mais que cache vraiment cette mise en garde ?

Imaginez un instant que, pendant que le monde entier scrute chaque mot prononcé à propos de l’Ukraine, un pays voisin de neuf millions d’habitants soit tranquillement livré en sacrifice politique. C’est précisément ce scénario que redoute Svetlana Tikhanovskaïa, figure de proue de l’opposition bélarusse en exil. Pour elle, les discussions actuelles entre Russes et Ukrainiens, menées sous l’impulsion de l’administration américaine, risquent de sceller un destin funeste pour son pays.

Dans un entretien accordé récemment au Conseil de l’Europe, elle a livré un message d’une clarté tranchante : le Bélarus ne doit pas devenir la monnaie d’échange d’une paix fragile en Ukraine. Cette mise en garde résonne d’autant plus fort que Minsk reste, depuis quatre ans, un pion stratégique majeur pour Moscou dans la région.

Le Bélarus ne doit pas être le prix d’une paix en Ukraine

Les pourparlers en cours placent l’Europe dans une position délicate. Si les Européens restent largement en retrait, Svetlana Tikhanovskaïa insiste : leur présence à la table des négociations est indispensable. Selon elle, l’intérêt stratégique du continent tout entier commande que l’Ukraine sorte victorieuse de ce conflit. Une victoire russe, ou même un statu quo prolongé, aurait des répercussions catastrophiques bien au-delà des frontières ukrainiennes.

Elle dessine un tableau sombre mais lucide : un Bélarus maintenu sous contrôle russe deviendrait une base arrière permanente. Une sorte de rampe de lancement militaire permanente, capable d’accueillir toujours plus d’armements sophistiqués, y compris nucléaires. Ce scénario, prévient-elle, exposerait les pays voisins à une menace constante, à un chantage renouvelé pendant des décennies.

Une alliance militaire qui s’intensifie

Les faits récents donnent du poids à ses craintes. Mi-décembre, le président bélarusse a officialisé l’arrivée sur son sol de missiles balistiques russes de portée intermédiaire, les Orechnik, capables d’emporter des ogives nucléaires. Ce déploiement n’est pas anodin : il transforme concrètement le territoire bélarusse en avant-poste avancé de la puissance militaire russe.

Le rôle du Bélarus dans le conflit ukrainien n’est d’ailleurs pas nouveau. C’est depuis son territoire que l’offensive massive du 24 février 2022 avait été lancée. Quatre ans plus tard, cette dépendance stratégique ne faiblit pas ; elle s’approfondit. Pour l’opposante en exil, laisser ce statu quo perdurer reviendrait à accepter une bombe à retardement géopolitique au cœur de l’Europe.

« Il est important que nous ne séparions pas les cas ukrainien et bélarusse, que Poutine ne reçoive pas le Bélarus comme un lot de consolation. »

Cette phrase résume à elle seule la philosophie de Svetlana Tikhanovskaïa : les deux drames sont liés, indissociables. Ignorer le sort du Bélarus, c’est fragiliser durablement la sécurité ukrainienne et, par extension, celle de toute la région.

L’appel pressant à l’Europe

Face à cette menace, elle place ses espoirs du côté de l’Union européenne. Selon elle, Bruxelles dispose d’un levier puissant : les sanctions économiques et politiques contre le régime en place à Minsk. Ces mesures, affirme-t-elle, constituent « des cartes très fortes » pour faire évoluer la situation intérieure et, à terme, libérer le pays de son statut de co-agresseur dans la guerre.

Elle demande donc un durcissement des sanctions existantes. L’objectif ? Affaiblir économiquement le pouvoir en place, soutenir les voix dissidentes et ouvrir la voie à une transition démocratique. Pour elle, l’Europe n’est pas seulement un acteur moral ; elle est un acteur stratégique qui a tout intérêt à empêcher la consolidation d’une zone grise militarisée à ses portes orientales.

Mais au-delà des sanctions, Svetlana Tikhanovskaïa porte un message plus profond : les Bélarusses appartiennent à la famille européenne. Ce sentiment, dit-elle, s’est cristallisé en 2020 lors des immenses manifestations qui ont suivi une élection présidentielle contestée. Même si le pays vit sous dictature depuis trois décennies, un basculement mental irréversible s’est produit dans la société.

« Les Bélarusses ne penseront plus jamais comme des esclaves. »

De 2020 à aujourd’hui : un peuple qui a changé

Retour en 2020. Une campagne électorale atypique, une candidate inattendue – Svetlana Tikhanovskaïa – qui rassemble des foules immenses. La réélection officielle du dirigeant en poste depuis 1994 déclenche une vague de contestation sans précédent. La réponse des autorités est brutale : arrestations massives, répression violente, exil forcé pour de nombreux opposants.

Depuis Vilnius d’abord, puis bientôt depuis Varsovie, Svetlana Tikhanovskaïa dirige un gouvernement en exil symbolique. Ses priorités restent claires : obtenir la libération des environ 1 200 prisonniers politiques encore détenus et préparer les conditions d’une démocratisation réelle. Elle collabore étroitement avec le Conseil de l’Europe, institution garante des standards démocratiques sur le continent.

Ce combat n’est pas abstrait. Elle rappelle que, contrairement à l’Ukraine, le Bélarus part de loin. Trente ans de régime autoritaire ont freiné les réformes, étouffé la société civile, maintenu une économie largement dépendante de Moscou. Pourtant, elle refuse le fatalisme. Pour elle, le sursaut de 2020 a définitivement ancré le peuple bélarusse dans l’aspiration européenne.

Un déménagement symbolique vers Varsovie

Récemment, Svetlana Tikhanovskaïa a quitté Vilnius pour s’installer à Varsovie. Officiellement pour des raisons de sécurité. Plusieurs de ses proches confient que des menaces directes émanant des autorités bélarusses ont précipité ce choix. La Lituanie, havre pendant cinq ans, devenait trop risquée.

Elle confie avec une pointe d’émotion : « J’ai toujours été certaine que la ville où j’irai après Vilnius serait Minsk. Mais bon, c’est ainsi. » Cette phrase résume à la fois la déception et la résilience. Minsk reste l’horizon, même s’il s’éloigne.

Perspectives d’adhésion européenne : réalisme et espoir

Interrogée sur le processus d’adhésion à l’Union européenne, elle se montre lucide. L’Ukraine, malgré la guerre, bénéficie d’un avantage structurel : une société plus ouverte aux standards européens depuis de longues années. Le Bélarus, lui, sort d’un long sommeil autoritaire. Avant 2020, l’idée même d’une intégration européenne semblait utopique pour beaucoup d’habitants.

Mais 2020 a tout changé. Les manifestations, la répression, l’exil, ont accéléré une prise de conscience collective. « Un énorme changement s’est opéré dans l’esprit des gens », assure-t-elle. Ce basculement psychologique et politique est, selon elle, irréversible.

Aujourd’hui, les Bélarusses aspirent à rejoindre la « famille européenne ». Ils veulent des institutions transparentes, une justice indépendante, une presse libre, une économie diversifiée. Ces attentes, nourries par l’exemple ukrainien et par le soutien occidental, constituent le moteur principal de l’opposition en exil.

Les risques d’un statu quo prolongé

Revenons aux négociations en cours. Les exigences russes restent maximalistes : retrait des forces ukrainiennes des zones qu’elles contrôlent encore dans la région de Donetsk. Kiev rejette catégoriquement cette condition. Dans ce contexte d’impasse, le risque est grand de voir émerger un accord qui consoliderait le contrôle russe sur le Bélarus.

Pour Svetlana Tikhanovskaïa, un tel scénario serait désastreux. Un Bélarus vassalisé deviendrait un outil permanent de pression militaire et politique. Les voisins – Pologne, Lituanie, Lettonie, Ukraine – vivraient sous la menace constante d’une escalade. Les armes déjà déployées, notamment les missiles à capacité nucléaire, illustrent concrètement ce danger.

Elle appelle donc à une vision stratégique globale. La paix en Ukraine ne peut être durable si elle se construit sur le dos d’un autre peuple opprimé. L’Europe, conclut-elle, doit comprendre que son avenir sécuritaire se joue aussi à Minsk.

Un combat pour la dignité et la liberté

Au-delà des considérations géopolitiques, le message de Svetlana Tikhanovskaïa est profondément humain. Il parle de dignité bafouée, de prisonniers politiques qui croupissent dans des geôles, de familles séparées, d’un peuple qui refuse de plier. Elle incarne cette résistance silencieuse mais tenace qui refuse de disparaître.

Son parcours personnel – de mère de famille devenue candidate surprise, puis exilée politique – touche des millions de personnes. Elle rappelle que derrière les cartes et les missiles, il y a des vies, des espoirs, des rêves d’avenir européen. Et elle refuse que ces rêves soient sacrifiés sur l’autel d’une realpolitik cynique.

En choisissant Varsovie comme nouvelle base, elle envoie un signal fort à la Pologne et à toute l’Europe centrale : le combat continue, plus proche que jamais des frontières de l’Union. Minsk n’est pas perdue d’avance. Mais pour l’atteindre, il faudra du courage politique, de la solidarité et une vision à long terme.

Le message est clair : ne pas séparer les destins ukrainien et bélarusse. Parce que la liberté de l’un ne peut se construire durablement sur l’asservissement de l’autre. Et parce que l’Europe, si elle veut rester fidèle à ses valeurs, ne peut fermer les yeux sur ce qui se joue à ses portes orientales.

Le chemin sera long, semé d’embûches. Mais comme le répète inlassablement Svetlana Tikhanovskaïa : le peuple bélarusse a changé. Il ne reviendra pas en arrière. Et c’est peut-être là la plus grande force de ce combat pour la démocratie et la dignité.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.