Imaginez un homme de 77 ans, seul sur un trottoir parisien par une froide journée de décembre, tendant simplement des tracts aux passants. Pas de mégaphone, pas de banderole agressive, juste un sourire et quelques mots échangés. Et soudain, la violence éclate. Des insultes fusent, des coups partent. Cet homme finit à terre, une côte brisée, le tibia en feu, et surtout le cœur lourd d’incompréhension. Cette scène n’est pas tirée d’un roman dystopique, elle s’est déroulée en plein 19e arrondissement de Paris, en 2025.
Ce septuagénaire s’appelle Jean-Pierre G. Militant depuis de longues années, il défend des idées qu’une partie de la population rejette avec force. Mais ce jour-là, ce n’est pas seulement son opinion qui a été attaquée : c’est son intégrité physique. Et derrière cet acte isolé en apparence, se dessine une réalité plus inquiétante sur la montée des intolérances politiques dans notre pays.
Quand le tractage devient un risque physique
Le tractage de rue reste l’une des formes les plus anciennes et les plus directes de militantisme. Par tous les temps, des hommes et des femmes de tous âges se postent aux portes des métros, sur les marchés, dans les quartiers populaires. C’est un exercice qui demande du courage, de la patience et souvent une bonne dose de résilience face aux refus polis ou aux moqueries.
Mais depuis plusieurs années, ce rituel démocratique prend parfois des allures bien plus dangereuses. Les insultes deviennent menaces, les bousculades se transforment en coups. Et quand la victime a 77 ans, l’indignation devrait être générale.
Le déroulement précis de l’agression
Le 18 décembre, Jean-Pierre se trouve porte de Pantin. Il distribue tranquillement des documents en lien avec les élections municipales à venir. Vers la fin de matinée, un groupe s’approche. Les premiers échanges semblent anodins, puis la tension monte rapidement.
Soudain, les mots « nazi » et « fasciste » fusent. Jean-Pierre tente de répondre calmement, rappelant son histoire familiale : fils de résistants déportés pendant la Seconde Guerre mondiale. Loin d’apaiser, cette précision semble au contraire attiser la colère de certains individus. Les insultes deviennent personnelles, raciales même envers un autre militant présent.
Puis viennent les coups. Un premier dans les côtes, assez violent pour fracturer une côte. Un second dans la jambe, visant le tibia. Jean-Pierre tombe. La scène est filmée par des témoins. Malgré la présence de la vidéo, l’agression ne fait pas immédiatement les gros titres.
Des blessures physiques… et morales
Les jours suivants, la douleur s’installe. La côte fracturée provoque des complications respiratoires. Fin janvier, Jean-Pierre doit être hospitalisé en urgence. Il se retrouve alité, perfusé, entouré de médecins qui s’inquiètent pour son état général.
Mais au-delà des ecchymoses et des os touchés, c’est surtout le choc psychologique qui marque. « Je n’avais jamais vu autant de haine dans un regard », confie-t-il depuis sa chambre d’hôpital. Cette phrase résonne comme un terrible constat sur l’état du débat public en France aujourd’hui.
On m’a traité de nazi… alors que je suis fils de résistants déportés.
Jean-Pierre G., 77 ans
L’ironie est cruelle. L’homme qui a grandi avec les récits de sacrifice et de lutte contre le totalitarisme se voit justement assimilé à ce qu’il combat depuis toujours.
Une plainte déposée immédiatement
Dès le lendemain, le 19 décembre, Jean-Pierre se rend au commissariat pour porter plainte. Les faits sont établis : coups et blessures volontaires, insultes à caractère politique. La vidéo existante devrait permettre d’identifier les auteurs.
Malheureusement, ce type de plainte reste souvent classé sans suite ou donne lieu à des enquêtes longues et peu médiatisées. Dans un contexte où les violences politiques se multiplient de tous bords, les institutions semblent parfois dépassées.
La polarisation politique atteint des niveaux préoccupants
Cet incident n’est malheureusement pas isolé. Ces dernières années, les agressions lors de campagnes électorales ou de manifestations se sont multipliées. Militants de tous bords ont été pris pour cible : coups de poing, jets de projectiles, menaces de mort.
Ce qui frappe dans le cas de Jean-Pierre, c’est l’âge de la victime. Battre un homme de plus de 75 ans parce qu’il défend une opinion différente pose une question simple mais terrible : où s’arrête le débat démocratique et où commence la barbarie ?
Les mots qui blessent… et qui précèdent les coups
Avant les coups physiques, il y a toujours les mots. « Nazi », « fasciste », « collabo » sont devenus des réflexes verbaux dans certains milieux pour disqualifier l’adversaire sans débat. À force de répétition, ces termes perdent leur sens historique et deviennent de simples armes rhétoriques.
Quand un fils de déportés se fait traiter de nazi, on touche à une forme d’inversion accusatoire particulièrement choquante. Cela révèle aussi une ignorance ou une instrumentalisation de l’Histoire à des fins politiques immédiates.
Le rôle des réseaux sociaux dans l’escalade
Quelques heures après l’agression, des vidéos et des messages circulent déjà sur les réseaux. Certains applaudissent l’acte, d’autres appellent à la retenue. Mais globalement, l’événement reste confiné à des cercles militants.
Les algorithmes favorisent les contenus clivants. La colère se nourrit d’elle-même. Un internaute voit une vidéo d’agression, commente avec violence, et cela renforce la conviction des prochains agresseurs potentiels que leurs actes seront soutenus ou du moins compris par une partie de la population.
Et maintenant ?
Jean-Pierre est sorti d’hôpital, mais il garde des séquelles. Physiquement, la guérison prend du temps à cet âge. Moralement, le choc reste profond. Il continue néanmoins de croire en l’engagement citoyen, même s’il sait désormais que le prix peut être très élevé.
Du côté judiciaire, l’enquête suit son cours. Les auteurs présumés ont-ils été identifiés ? La justice saura-t-elle caractériser l’acte comme une violence politique ? Ces questions restent en suspens.
Un appel au retour au débat apaisé
Face à ces dérives, une seule réponse semble possible : revenir à un débat d’idées ferme mais respectueux. Condamner sans ambiguïté toute forme de violence, d’où qu’elle vienne. Protéger ceux qui s’engagent, même quand on ne partage pas leurs idées.
Parce que si distribuer un tract devient un acte à risque pour un homme de 77 ans, c’est toute la démocratie qui vacille. Et personne ne devrait avoir à risquer sa santé pour exprimer une opinion dans un pays qui se prétend la patrie des droits de l’homme.
Le cas de Jean-Pierre G. n’est pas seulement l’histoire d’une agression isolée. C’est un symptôme. Le symptôme d’une société où la haine de l’autre politique prend parfois le pas sur le simple désaccord. Et tant que nous n’affronterons pas ce poison, il continuera de gangrener notre vie commune.
Espérons que cette affaire, malgré sa discrétion médiatique, serve au moins à ouvrir les yeux. Sur la nécessité de protéger le dialogue. Sur le respect dû à nos aînés, quels que soient leurs choix. Et sur l’urgence de désamorcer la spirale de la violence avant qu’elle ne devienne irréversible.
Car au fond, derrière chaque tract distribué, chaque affiche collée, chaque meeting organisé, il y a des femmes et des hommes qui croient encore que leurs idées peuvent améliorer la vie de leurs concitoyens. Et tant qu’ils seront prêts à prendre ce risque, notre démocratie aura une chance de survivre.
Mais si un jour ils baissent les bras par peur, alors nous aurons tous perdu.
« La violence est le dernier refuge de l’incompétence. »
Jean-Pierre, depuis son lit d’hôpital, nous rappelle cette vérité simple : la force ne remplace jamais l’argument. Et quand la force l’emporte sur les mots, c’est toute une civilisation qui recule.
À méditer.









