Que reste-t-il aujourd’hui de l’intellectuel qui fascinait des milliers de jeunes musulmans en Europe ? Celui que l’on présentait comme un pont entre l’islam et la modernité occidentale ? À l’heure où un procès pour viols s’ouvre à Paris, le destin de Tariq Ramadan semble scellé dans une spirale de controverses et de révélations troublantes. L’homme qui dominait les conférences et les débats il y a vingt ans traverse désormais l’une des périodes les plus sombres de sa vie.
Une ascension fulgurante suivie d’un effondrement brutal
Tariq Ramadan, né en Suisse et âgé aujourd’hui de 63 ans, porte un héritage lourd. Petit-fils du fondateur de la confrérie égyptienne des Frères musulmans, il a consacré sa thèse de doctorat à l’université de Genève à l’étude de son grand-père. Ce lien familial a toujours alimenté les débats autour de ses idées.
Dans les années 2000, son charisme explose. Invité dans de grandes universités européennes, au Maroc, au Qatar ou même au Japon, il attire des foules d’étudiants suspendus à ses lèvres. Ses conférences font salle comble. En 2004, un magazine américain prestigieux le classe parmi les cent personnalités les plus influentes de l’année, soulignant son impact considérable sur les musulmans du continent européen.
Brillant orateur, il séduit par son apparente ouverture. Pourtant, très vite, des voix s’élèvent pour dénoncer une duplicité. Derrière le discours moderne se cacherait, selon certains, une pensée plus rigide.
Les critiques récurrentes sur son discours
Pendant plus de deux décennies, Tariq Ramadan cristallise les passions. On lui reproche parfois des positions ambiguës sur la question israélo-palestinienne, ce qu’il rejette en affirmant simplement exercer son droit à critiquer l’État d’Israël sans verser dans l’antisémitisme.
Dans les milieux laïques français, on l’accuse plus frontalement de favoriser le communautarisme. Certains estiment qu’il encourage les jeunes femmes musulmanes à porter le voile, tout en masquant un fondamentalisme religieux derrière un vernis progressiste. Il croise le fer dans des débats publics avec des figures comme Eric Zemmour ou Caroline Fourest, qui deviennent ses adversaires les plus acharnés.
Face à ces attaques, il défend toujours la même ligne : il invite les jeunes musulmans à s’investir pleinement dans la société où ils vivent, insiste sur la liberté individuelle concernant le voile, propose une lecture contextualisée des textes sacrés de l’islam et condamne sans ambiguïté toute forme de violence.
En 2016, il franchit une étape symbolique en annonçant son souhait d’obtenir la nationalité française pour devenir double national, franco-suisse. Il présente cette démarche comme un geste concret d’adhésion aux valeurs républicaines. Mais le Premier ministre de l’époque refuse d’accéder à sa demande.
Le basculement de 2017 : les premières plaintes
Fin 2017, tout s’effondre. Plusieurs plaintes pour viols sont déposées en France contre l’islamologue. Progressivement, ses soutiens s’effritent, y compris dans des pays du Golfe qui l’avaient longtemps appuyé.
Il se met en congé de sa prestigieuse chaire d’études islamiques contemporaines à l’université d’Oxford, qu’il occupait depuis près de douze ans. Le discrédit s’installe durablement.
Les révélations sur sa vie privée achèvent de fissurer son image. En 2018, il reconnaît des relations sexuelles hors mariage, alors qu’il est marié depuis plus de trente-cinq ans à une Française convertie à l’islam et père de quatre enfants. Ces aveux choquent une partie de ses anciens soutiens, notamment parmi les imams et les responsables associatifs musulmans.
Le dossier judiciaire français au cœur du procès
Le procès qui s’ouvre lundi à Paris porte sur des faits présumés de viols commis entre 2009 et 2016. Au total, quatre femmes accusent Tariq Ramadan. Ces plaintes lui ont valu plus de neuf mois de détention provisoire en 2018.
Les enquêteurs décrivent un mode opératoire similaire dans chaque cas. L’islamologue entamait des échanges privés avec des femmes décrites comme particulièrement vulnérables : parcours de vie difficile, quête d’amour, de reconnaissance ou de spiritualité.
Mais lorsque les rencontres physiques ont lieu, plusieurs plaignantes rapportent un changement brutal. Elles évoquent un passage soudain à une violence extrême, un « changement de visage » inattendu. Ces témoignages convergent sur la brutalité des actes reprochés.
De son côté, Tariq Ramadan maintient une ligne de défense ferme. Il affirme que tous les actes sexuels ont été discutés et consentis au préalable. « Il n’y a pas eu un geste, une pratique, un acte sexuel qui n’ait pas été discuté au préalable », a-t-il déclaré publiquement.
La condamnation en Suisse et les recours en cours
Parallèlement au dossier français, une affaire distincte s’est conclue en Suisse. En 2024, Tariq Ramadan a été condamné à trois ans de prison, dont un an ferme, pour viol. Ses avocats ont immédiatement annoncé leur intention de saisir la Cour européenne des droits de l’homme pour contester cette décision.
Cette condamnation ajoute une couche supplémentaire à la déchéance publique de l’islamologue. Elle renforce l’idée d’un schéma répétitif dans les accusations portées contre lui, même si les faits suisses sont antérieurs et distincts.
Un homme aujourd’hui diminué physiquement et médiatiquement
Aujourd’hui, Tariq Ramadan vit une retraite anticipée, contraint par de sérieux problèmes de santé. Il évoque publiquement une sclérose en plaques associée à une dépression profonde. Ces pathologies expliquent en partie son retrait progressif de la scène publique.
Son influence, autrefois considérable, s’est considérablement réduite. Les conférences attirent moins de monde, les invitations universitaires se raréfient. L’homme qui remplissait des amphithéâtres reste désormais confiné dans un rôle beaucoup plus discret.
Que dit cette affaire de l’islam en Europe ?
Au-delà du cas personnel, l’histoire de Tariq Ramadan interroge les musulmans d’Europe sur leurs figures de proue. Comment concilier modernité et fidélité aux racines spirituelles ? Comment distinguer le discours inclusif de la possible duplicité ?
L’affaire met aussi en lumière les tensions autour de la parole des femmes dans des contextes religieux. Les plaignantes, souvent issues de parcours complexes, ont osé briser le silence malgré les risques de représailles ou de stigmatisation. Leur courage force le respect.
Enfin, elle rappelle que nul n’est au-dessus des lois, pas même ceux qui prétendent incarner une morale élevée. La justice suit son cours, lentement mais sûrement, et les faits devront être établis au-delà de tout doute raisonnable.
Le procès qui commence marque sans doute un tournant. Quelle que soit l’issue, il laissera une trace durable dans le paysage intellectuel et religieux européen. Tariq Ramadan, autrefois célébré, incarne désormais les ambiguïtés et les fragilités d’une époque où les masques tombent un à un.
Les débats autour de son parcours ne s’éteindront pas de sitôt. Ils continueront d’alimenter les réflexions sur l’intégration, la liberté religieuse, le consentement et la responsabilité individuelle. Une page se tourne, mais les questions qu’elle soulève restent ouvertes.
Dans un monde où les influences se construisent et se déconstruisent à grande vitesse, l’exemple de Tariq Ramadan invite à la prudence. Charisme ne rime pas toujours avec exemplarité. Et la quête de vérité, judiciaire ou spirituelle, exige du temps et du courage.
À suivre, donc, avec attention, les prochaines étapes de cette affaire hors norme. Car au-delà d’un homme, c’est toute une vision de l’islam contemporain qui se trouve questionnée dans ce tribunal parisien.






