Imaginez : vous suivez depuis des mois un influenceur qui vante les mérites d’une nouvelle cryptomonnaie prometteuse. Il crie au « moon » imminent, partage des graphiques impressionnants, et vous finissez par investir vos économies. Quelques jours plus tard, le cours s’effondre brutalement. L’influenceur ? Silencieux… ou déjà passé à la promotion suivante. Ce scénario, malheureusement trop courant, pourrait bientôt devenir beaucoup plus risqué en Corée du Sud.
Le pays, déjà connu pour son cadre réglementaire parmi les plus stricts au monde en matière de cryptomonnaies, franchit aujourd’hui une nouvelle étape. Une proposition de loi ambitieuse cible directement les finfluenceurs – ces créateurs de contenu qui conseillent sur les actions et les actifs numériques via les réseaux sociaux, YouTube, Twitch ou TikTok.
Le texte déposé par un député du parti démocrate vise à modifier simultanément deux lois majeures : celle sur les marchés de capitaux et celle sur la protection des utilisateurs d’actifs virtuels. L’objectif affiché est clair : mettre fin aux pratiques opaques qui permettent à certains influenceurs de manipuler les cours à leur seul profit.
Dès qu’un créateur de contenu recommande publiquement l’achat ou la vente d’une action ou d’un token crypto, il devra obligatoirement publier plusieurs informations précises :
Ces disclosures devront apparaître de manière visible et compréhensible au moment même de la recommandation, que ce soit dans la description d’une vidéo, en overlay pendant un live, ou épinglé en haut d’un post.
Le projet ne plaisante pas avec les sanctions. Les infractions seraient traitées avec la même sévérité que les cas d’abus de marché ou de manipulation classique : amendes très lourdes pouvant atteindre plusieurs millions d’euros, voire peines de prison dans les cas les plus graves.
Une telle fermeté n’est pas anodine. Elle place les influenceurs dans une catégorie proche des acteurs institutionnels soumis aux règles de transparence financière stricte.
« Nous voulons éviter que des individus profitent de leur audience pour gonfler artificiellement le prix d’un actif avant de revendre massivement. La transparence est la seule arme efficace contre ces pratiques. »
Cette citation résume parfaitement l’état d’esprit des promoteurs du texte.
Depuis plusieurs années, Séoul multiplie les initiatives pour encadrer le secteur crypto. Interdiction des comptes anonymes sur les exchanges, obligation de déclaration fiscale stricte, traçage renforcé des flux vers les portefeuilles étrangers… le pays n’a jamais caché sa volonté de domestiquer cet écosystème volatil.
En 2026, les autorités ont franchi un cap supplémentaire avec le déploiement massif d’outils d’intelligence artificielle dédiés à la surveillance en temps réel des marchés. Ces algorithmes scrutent les volumes, les carnets d’ordres, les corrélations inhabituelles entre comptes, et même les publications sur les réseaux sociaux pour détecter des schémas suspects.
L’ajout d’une obligation de disclosure pour les influenceurs vient donc compléter un arsenal déjà impressionnant.
Le pays abrite l’une des communautés retail crypto les plus actives et les plus passionnées au monde. Les volumes échangés sur Upbit et Bithumb rivalisent souvent avec ceux des plus grosses plateformes internationales. Cette ferveur s’accompagne malheureusement d’un nombre élevé de scams, de pump & dump organisés et de pertes dramatiques pour les particuliers.
Les autorités estiment que les influenceurs, par leur portée massive et leur apparente indépendance, constituent aujourd’hui l’un des principaux vecteurs de ces dérives. En les obligeant à dévoiler leurs positions et leurs intérêts financiers, elles espèrent assainir considérablement le discours public sur les cryptomonnaies et les actions.
Si le texte est adopté en l’état, la Corée du Sud deviendrait l’un des premiers pays – sinon le premier – à imposer une telle obligation spécifique aux créateurs de contenu financier sur les réseaux sociaux.
Certains pays occidentaux ont déjà commencé à s’intéresser au sujet. Aux États-Unis, la SEC a multiplié les actions contre des influenceurs impliqués dans des promotions non déclarées. En Europe, le règlement MiCA contient des dispositions sur la communication commerciale, mais elles restent bien moins précises que ce que propose Séoul.
Cette avance réglementaire pourrait donc inspirer d’autres juridictions qui constatent l’impact croissant des finfluenceurs sur les marchés retail.
Malgré ses intentions louables, le projet soulève plusieurs interrogations légitimes :
Ces questions devront être tranchées lors des débats parlementaires et dans les décrets d’application.
À court terme, une telle mesure pourrait provoquer une certaine défiance envers les influenceurs les plus agressifs. Certains pourraient même choisir de réduire leur activité ou de migrer vers des audiences étrangères moins régulées.
Paradoxalement, cela pourrait aussi renforcer la crédibilité des créateurs qui acceptent de jouer le jeu de la transparence totale. Ceux qui publient systématiquement leurs portefeuilles et leurs partenariats pourraient gagner en confiance auprès d’une communauté échaudée par les scandales passés.
En les obligeant à se comporter comme des conseillers financiers réglementés, la Corée du Sud pourrait indirectement professionnaliser le secteur. Finis les conseils lancés à la va-vite entre deux jeux vidéo ou pendant un mukbang. Les influenceurs sérieux devront adopter des process rigoureux : vérification des projets, analyse fondamentale et technique, gestion claire des conflits d’intérêts.
Cette évolution, bien que contraignante, pourrait à terme élever le niveau global d’information disponible pour les investisseurs particuliers.
Même si la loi ne s’applique pas directement en dehors de la Corée du Sud, son adoption aurait des répercussions mondiales. Les influenceurs internationaux qui comptent une part significative d’audience coréenne pourraient choisir d’appliquer les mêmes règles partout pour simplifier leur compliance.
Par ailleurs, le précédent sud-coréen pourrait accélérer les réflexions en Europe et aux États-Unis. L’AMF et l’ACPR surveillent déjà de près les promotions crypto sur les réseaux sociaux. Une réglementation aussi précise que celle proposée à Séoul pourrait arriver plus vite qu’on ne le pense.
En attendant, la meilleure protection reste la prudence : diversifiez vos sources d’information, vérifiez les antécédents des projets, et méfiez-vous systématiquement des promesses de gains faciles relayées par des comptes très suivis.
La Corée du Sud envoie un message fort : l’époque où l’on pouvait vanter n’importe quel token sans rendre de comptes touche peut-être à sa fin. En combinant obligation de disclosure, sanctions sévères et surveillance algorithmique massive, le pays entend reprendre la main sur un marché qu’il considère comme trop important pour être laissé aux seules lois du buzz et de la viralité.
Reste à savoir si cette approche très interventionniste parviendra réellement à réduire la manipulation sans tuer l’innovation et l’enthousiasme qui font la force de l’écosystème crypto. Réponse dans les prochains mois, lorsque le texte sera débattu, amendé, puis – probablement – adopté.
Une chose est sûre : les influenceurs crypto qui touchent le public sud-coréen ont intérêt à relire attentivement leurs prochaines publications. La transparence n’est plus une option… elle devient une obligation.
Le paysage de l’influence financière est en train de changer. Rapidement. Et durablement.
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