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Soudan : L’Ouganda Accueille le Chef des RSF, un Affront Diplomatique

Le chef des paramilitaires soudanais a été reçu en grande pompe à Entebbe par le président ougandais. Khartoum parle d’un véritable affront à l’humanité. Pourquoi cette invitation divise-t-elle autant l’Afrique alors que la guerre ravage le Soudan depuis bientôt trois ans ? La réponse pourrait changer la donne...

Imaginez un instant : au cœur de l’Afrique de l’Est, alors que des millions de personnes fuient les bombes et les massacres, un général accusé des pires atrocités est accueilli en grande pompe dans un palais présidentiel. Cette scène, qui semble tout droit sortie d’un thriller géopolitique, s’est pourtant déroulée récemment. Elle met en lumière les fractures profondes qui traversent le continent face à la guerre qui ensanglante le Soudan depuis presque trois ans.

Une invitation qui choque le Soudan officiel

Dimanche dernier, le ministère des Affaires étrangères soudanais a publié un communiqué cinglant. Il y condamne avec la plus grande fermeté l’accueil réservé par les autorités ougandaises au général Mohamed Daglo, commandant des Forces de soutien rapide (FSR). Pour Khartoum, cette visite constitue rien de moins qu’un affront à l’humanité entière.

Pourquoi une telle virulence ? Parce que les FSR sont accusées, documents internationaux à l’appui, d’avoir commis des exactions massives depuis le début du conflit en avril 2023. Massacres, viols systématiques, pillages : les rapports s’accumulent et désignent souvent les paramilitaires comme principaux responsables des pires violences.

Le communiqué rappelle que ces accusations ont été documentées par les Nations unies, condamnées par l’Union africaine et l’IGAD – deux organisations dont l’Ouganda est membre. Recevoir leur chef revient, aux yeux du gouvernement soudanais, à cautionner implicitement ces crimes.

Le contexte explosif du conflit soudanais

Pour bien comprendre la gravité de cette visite, il faut revenir aux origines de la guerre. En avril 2023, une rivalité latente entre deux hommes explose en affrontements armés généralisés : le général Abdel Fattah al-Burhane, à la tête de l’armée régulière et dirigeant de fait du pays, et le général Mohamed Daglo, dit « Hemetti », patron des Forces de soutien rapide.

Les FSR, initialement créées comme milice pour combattre les rebellions au Darfour, ont progressivement gagné en puissance. Elles contrôlent aujourd’hui de vastes pans du territoire, notamment à l’ouest, et ont même mis en place une administration parallèle dans certaines régions.

Malgré cela, aucune reconnaissance internationale n’a été accordée à cette structure parallèle. C’est précisément ce statut ambigu que la tournée diplomatique de Daglo cherche à faire évoluer.

La rencontre d’Entebbe en détail

Vendredi, le général Daglo a été reçu au palais présidentiel d’Entebbe par le président Yoweri Museveni. Cette rencontre n’est pas la première : les deux hommes s’étaient déjà vus en décembre 2023 dans le cadre d’une tournée régionale visant à consolider la légitimité du chef des FSR auprès de dirigeants africains.

Cette fois, Daglo a expliqué que sa venue répondait à une sollicitation ougandaise pour une médiation. Il a rappelé que Museveni avait reçu, deux semaines plus tôt, Malik Agar, un proche collaborateur du général al-Burhane. L’Ouganda se positionnerait donc en médiateur potentiel entre les deux camps.

« Dès le premier jour de la guerre, nous avons dit que les négociations devaient être africaines. La paix doit être conclue en Afrique : l’IGAD et l’UA. »

Le général Mohamed Daglo, le 21 février 2026

Cette déclaration illustre une stratégie claire : contourner les médiations internationales menées par le Quartet (États-Unis, Égypte, Arabie saoudite, Émirats arabes unis), jugées inefficaces, pour privilégier des acteurs régionaux.

Les déclarations musclées du chef des paramilitaires

Lors de son séjour ougandais, le général Daglo n’a pas mâché ses mots. Il a promis la victoire à ses partisans dans ce qu’il qualifie de « guerre existentielle ». Selon lui, ses troupes auraient déjà pris Khartoum et Port-Soudan si elles n’avaient pas été freinées par des drones fournis par des pays voisins.

Plus frappant encore : il affirme que les FSR sont passées de 160 000 à 500 000 hommes depuis le début du conflit. Une croissance fulgurante qui pose question sur les sources de recrutement et de financement des paramilitaires.

Il a également évoqué des avancées significatives dans la région du Nil Bleu, au sud-est du pays, près de la frontière éthiopienne. Les combats s’y sont intensifiés ces dernières semaines, confirmant que le conflit s’étend bien au-delà de la capitale et du Darfour.

Une crise humanitaire d’ampleur inédite

Derrière les manœuvres diplomatiques et les déclarations martiales, la réalité sur le terrain est terrifiante. L’ONU qualifie la situation au Soudan de « pire crise humanitaire au monde ».

Le bilan humain est effroyable : plusieurs dizaines de milliers de morts, plus de 11 millions de personnes déracinées. Des familles entières errent à travers le pays ou vers les pays voisins, à la recherche de sécurité et de nourriture.

Les infrastructures de santé sont détruites, les récoltes compromises, les prix des denrées explosent. La famine menace des régions entières, tandis que les épidémies se propagent dans les camps de déplacés surpeuplés.

Les efforts de paix piétinent

Les négociations internationales patinent depuis des mois. Le Quartet peine à imposer une trêve humanitaire durable. Les deux camps se renvoient la responsabilité des échecs successifs.

Face à cette impasse, certains acteurs, comme Daglo, appellent à une solution purement africaine. L’idée n’est pas nouvelle, mais elle prend une résonance particulière après l’échec relatif des médiations extra-africaines.

L’IGAD et l’Union africaine ont multiplié les initiatives, sans parvenir à un cessez-le-feu global. Les intérêts divergents des États voisins compliquent encore la donne.

Les implications régionales de cette visite

L’accueil de Daglo par Museveni soulève de nombreuses interrogations. L’Ouganda a-t-il choisi un camp ? Souhaite-t-il vraiment jouer les médiateurs impartiaux ? Ou cherche-t-il à renforcer son influence dans la région au détriment d’autres puissances ?

Cette initiative unilatérale risque de fragiliser davantage les efforts collectifs de l’IGAD. Elle pourrait aussi encourager d’autres capitales africaines à recevoir le chef des FSR, renforçant sa légitimité de facto.

Pour le camp de l’armée régulière, c’est une provocation directe. Khartoum accuse déjà certains voisins de soutenir militairement les paramilitaires. Cette visite risque d’envenimer les relations régionales déjà tendues.

Vers une balkanisation du Soudan ?

Certains observateurs craignent que la poursuite du conflit ne mène à une partition de facto du pays. Les FSR contrôlent déjà une grande partie de l’ouest et progressent à l’est et au sud-est.

L’administration parallèle mise en place au Darfour préfigure peut-être une forme de gouvernance autonome. Si elle gagnait en reconnaissance, même limitée, elle pourrait consolider cette division.

Le Soudan a déjà connu la sécession du Soudan du Sud en 2011. Une nouvelle fragmentation aurait des conséquences dramatiques pour la stabilité de toute la Corne de l’Afrique.

Le rôle controversé des acteurs extérieurs

Le général Daglo a accusé des « pays voisins » de fournir des drones à l’armée régulière. Bien que non nommés, ces accusations visent probablement des États qui soutiennent ouvertement ou discrètement le camp de Burhane.

À l’inverse, les FSR bénéficieraient du soutien logistique et financier de certains pays du Golfe. Ces ingérences extérieures compliquent encore la résolution du conflit.

La guerre au Soudan est devenue le théâtre d’une rivalité régionale plus large, où se jouent des intérêts économiques, stratégiques et idéologiques.

Que peut-on attendre dans les prochains mois ?

La visite en Ouganda pourrait marquer un tournant. Si d’autres pays suivent l’exemple de Kampala, le général Daglo renforcerait considérablement sa position sur la scène diplomatique.

Inversement, la condamnation virulente de Khartoum pourrait pousser certains États à prendre leurs distances avec les FSR pour ne pas être accusés de complicité.

Dans tous les cas, le conflit semble loin d’être terminé. Les avancées militaires revendiquées par les deux camps, les recrutements massifs, l’intensification des combats dans de nouvelles régions : tout indique que 2026 sera une année décisive, mais pas nécessairement celle de la paix.

Pour les millions de Soudanais pris en étau, chaque jour compte. Chaque échec diplomatique prolonge leur calvaire. Chaque provocation, comme cette visite ougandaise, risque de repousser encore un peu plus l’espoir d’une solution négociée.

La guerre au Soudan n’est pas seulement une tragédie nationale. Elle est devenue un test pour la capacité de l’Afrique à résoudre ses propres conflits, loin des ingérences extérieures. Jusqu’ici, ce test semble être en train d’être échoué.

Espérons que la pression internationale et régionale finira par prévaloir sur les intérêts particuliers. Car au-delà des généraux et des présidents, ce sont des peuples entiers qui paient le prix fort de cette rivalité destructrice.

Quelques chiffres clés du conflit (estimations ONU et ONG)

  • Plus de 11 millions de déplacés
  • Several dizaines de milliers de morts
  • Plus de 25 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë
  • Plus de 3 millions d’enfants malnutris
  • Plus de 70% des infrastructures de santé détruites ou endommagées dans les zones de combat

Ces chiffres, aussi impressionnants soient-ils, ne rendent pas justice à la souffrance humaine individuelle. Chaque personne déplacée est une histoire, chaque mort une tragédie, chaque enfant affamé un avenir compromis.

Pendant que les généraux négocient leur légitimité et que les présidents jouent aux médiateurs, le peuple soudanais continue de payer le prix le plus lourd. Il est temps que la communauté internationale et régionale passe des mots aux actes concrets pour mettre fin à ce cauchemar.

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