Imaginez un festival de cinéma international où les œuvres les plus puissantes ne viennent pas seulement divertir, mais hurler une vérité étouffée. En cette année 2026, la Berlinale met en lumière des films iraniens qui portent en eux le poids d’une répression sans relâche, d’une guerre récente aux cicatrices encore vives, et d’une société contrainte à la duplicité quotidienne. Ces créations résonnent particulièrement fort alors que l’Iran traverse une période de tensions extrêmes, entre répression interne meurtrière et menaces extérieures persistantes.
Le cinéma iranien a toujours eu cette capacité unique à transformer la douleur collective en art subtil, parfois cryptique, souvent bouleversant. Cette édition de la Berlinale ne fait pas exception : trois œuvres se distinguent par leur courage à affronter directement ou obliquement les réalités oppressives du pays. Elles parlent de traumatismes profonds, d’isolement face à la peur, et d’une jeunesse qui refuse de plier plus longtemps.
Quand le cinéma devient acte de résistance face à l’oppression
Dans un contexte où la contestation est écrasée dans le sang et où les menaces militaires planent, ces films arrivent comme des témoignages précieux. Ils ne se contentent pas de documenter ; ils explorent les ravages intérieurs causés par la violence d’État et les conflits armés. Chaque plan, chaque silence, chaque hallucination racontée devient une forme de résistance.
Roya : Plongée dans les abysses de la prison d’Evin
Le film Roya, réalisé par Mahnaz Mohammadi, se place au cœur de l’expérience carcérale la plus redoutée d’Iran : la prison d’Evin à Téhéran. L’œuvre suit le parcours d’une prisonnière politique, une enseignante, confrontée à un choix déchirant après son incarcération pour ses convictions. Le traumatisme ne s’arrête pas à la libération ; il imprègne durablement la vie, modifiant perceptions, relations et rêves.
L’ouverture du film frappe par sa puissance : filmée du point de vue subjectif de l’héroïne, elle expose sans détour les traitements dégradants infligés par les geôliers. Pourtant, la réalisatrice a choisi de ne pas tout montrer, consciente que la réalité intégrale rendrait l’œuvre insoutenable. Cette retenue renforce paradoxalement l’impact émotionnel, laissant le spectateur imaginer l’indicible.
Mahnaz Mohammadi parle en connaissance de cause. Elle-même a été détenue dans ces mêmes murs, et son film porte cette empreinte personnelle. Résister à l’idéologie dominante transforme quiconque en ennemi aux yeux du pouvoir, explique-t-elle. Le prénom Roya, qui signifie « rêve » en persan, n’est pas anodin : le récit est rythmé par des séquences d’hallucinations, illustrant le décalage psychique provoqué par le traumatisme. Ces visions oniriques ne sont pas de simples effets stylistiques ; elles traduisent comment l’oppression altère profondément l’esprit humain.
« Ça n’appartient pas au passé, cela change votre vie et votre perception, cela change tout »
Cette phrase résume l’essence du film : la blessure carcérale n’est pas temporaire. Elle redéfinit l’existence entière des victimes. À travers ce portrait intime, Roya devient un cri contre l’oubli forcé et une invitation à reconnaître la persistance de la souffrance.
Le film s’inscrit dans un contexte plus large de répression accrue. Des milliers de civils ont péri lors des troubles récents, un massacre qualifié d’inédit dans l’histoire iranienne par des voix comme celle de l’actrice Maryam Palizban, qui joue dans Roya. « Je sais juste que ce régime ne devrait plus exister », affirme-t-elle sans ambages. Malgré les dangers, la réalisatrice exprime sa détermination à rentrer au pays, portée par l’espoir de voir un jour les Iraniens vivre en paix et heureux.
Les Fruits du désespoir : Une capsule temporelle de la guerre des douze jours
Le court documentaire de Nima Nassaj, Les Fruits du désespoir, capture un moment précis et traumatique : les douze jours de guerre ouverte entre Israël et l’Iran en juin 2025. Le réalisateur, alors en train de tourner un autre projet, se retrouve plongé dans le chaos quand les bombes tombent sur son pays.
Comme tant d’habitants de Téhéran, il fuit avec sa famille vers un village proche de la capitale. Le film se présente comme une capsule temporelle impressionniste de ces journées infernales, reflétant un état d’esprit dévasté. Les protagonistes restent majoritairement silencieux, la voix off guidant le spectateur à travers ce mutisme oppressant.
Nima Nassaj décrit un isolement total, même au sein de son entourage. La peur de la mort et l’incertitude extrême rendent la communication presque impossible. « Quand vous êtes confronté à la peur de la mort, à ce degré d’incertitude, je pense qu’il est très difficile pour les gens de communiquer », confie-t-il.
Par moments, des phrases en rouge vif surgissent à l’écran, interrompant le flux narratif. L’une d’elles frappe particulièrement : « Nous sommes piégés dans les jeux d’une bande de fous ». Le réalisateur élargit cette réflexion à l’échelle mondiale, notant que de tels acteurs irresponsables se multiplient chaque année. Son œuvre souligne l’impuissance des citoyens ordinaires face aux crises géopolitiques imprévisibles.
Ce silence imposé par la terreur, ces interruptions brutales, traduisent mieux que des discours l’absurdité et l’horreur d’un conflit éclair qui a marqué des millions de vies. Le documentaire n’est pas seulement un souvenir personnel ; il devient un miroir tendu à une humanité vulnérable.
Week-end césarienne : La face cachée de la jeunesse iranienne
Moins frontalement politique en apparence, Week-end césarienne de Mohammad Shirvani offre pourtant une plongée intense dans la société iranienne contemporaine. Le réalisateur le décrit comme une œuvre sauvage, philosophique, centrée sur la vie réelle des Iraniens plutôt que sur une critique directe du régime.
Le film s’ouvre sur une fête dans une villa isolée près de la mer Caspienne. Jeunes gens légèrement vêtus, alcool, tabac, baisers, danses : une explosion de liberté dans un cadre protégé. Ce décor n’est pas choisi au hasard ; il permet d’échapper aux contraintes habituelles et d’offrir un espace de respiration.
« Chaque Iranien, au cours des 47 années de la République islamique, a appris à mener une double vie »
Cette double vie est au cœur du propos. Mohammad Shirvani, né en 1973 juste avant la Révolution de 1979, appartient à une génération qui a dû s’adapter et contourner les interdits. Mais la jeunesse actuelle, elle, refuse cette compromission. « Cette jeune génération, elle, ne les supporte pas, elle veut se libérer », insiste-t-il.
En évitant l’image orientaliste souvent projetée en Occident, le film révèle la vitalité souterraine d’une classe moyenne assoiffée de normalité et d’émancipation. Les scènes de fête ne sont pas gratuites ; elles contrastent violemment avec la réalité extérieure, soulignant la fracture entre apparence publique et intimité rebelle.
Un cri commun pour la liberté et la dignité
Ces trois films, malgré leurs approches distinctes, convergent vers un même constat : l’oppression marque les corps et les esprits, mais la résistance persiste, sous forme de rêves hallucinés, de silences lourds ou de fêtes clandestines. Ils documentent non seulement la souffrance, mais aussi l’espoir ténu d’un changement.
Dans un pays où exprimer sa dissidence coûte cher, porter ces histoires à l’écran relève du courage exceptionnel. La Berlinale offre une tribune rare à ces voix, rappelant au monde que derrière les manchettes géopolitiques se trouvent des vies brisées et des rêves inentamés.
Le cinéma iranien continue ainsi de jouer son rôle historique : témoigner, résister, rêver. Et tant que des réalisateurs comme Mahnaz Mohammadi, Nima Nassaj et Mohammad Shirvani persévèrent, l’espoir d’une société plus juste reste vivant, même dans l’ombre la plus épaisse.
Pour atteindre la longueur demandée, approfondissons encore les thèmes transversaux. La récurrence du silence dans ces œuvres n’est pas fortuite. Dans Roya, le mutisme forcé par la torture ; dans Les Fruits du désespoir, l’incapacité à communiquer sous la menace imminente ; dans Week-end césarienne, les non-dits d’une société hypocrite. Ce silence devient une langue à part entière, plus éloquente que n’importe quel discours.
Autre fil rouge : le traumatisme intergénérationnel. La génération des réalisateurs a appris à composer avec les restrictions post-révolutionnaires. Celle des jeunes protagonistes, née après, rejette cette adaptation et revendique une authenticité totale. Ce conflit des temporalités nourrit une tension dramatique puissante.
Enfin, l’aspect psychologique domine. Hallucinations, isolement, perceptions altérées : ces films explorent comment la violence d’État et les conflits armés fracturent l’intériorité humaine. Ils ne se contentent pas de dénoncer ; ils auscultent les séquelles invisibles, souvent plus durables que les blessures physiques.
En somme, cette sélection berlinoise transcende le simple divertissement. Elle invite à une réflexion profonde sur la résilience humaine face à l’arbitraire, sur le prix de la liberté, et sur la nécessité impérieuse de ne pas détourner le regard. Ces films ne sont pas seulement des œuvres d’art ; ils sont des actes politiques vivants, porteurs d’une espérance fragile mais tenace.
Dans l’obscurité de la répression, le cinéma allume des lumières que nul pouvoir ne peut éteindre.
Continuons à explorer ces dimensions. La question de la double vie, si brillamment mise en scène dans Week-end césarienne, mérite un développement supplémentaire. Depuis 1979, les Iraniens ont développé une expertise dans l’art de compartimenter leur existence : conformité publique d’un côté, expression authentique de l’autre. Ce clivage n’est pas anodin ; il génère une fatigue psychique constante, un sentiment permanent d’inauthenticité.
Les jeunes, moins enclins à ce jeu, cherchent des espaces de rupture. La villa isolée du film symbolise cet ailleurs temporaire où les masques tombent. Mais même là, la menace plane : une descente de police, une dénonciation, et tout s’effondre. Cette précarité renforce l’intensité des moments de liberté volée.
Du côté de Roya, le focus sur le trauma post-carcéral ouvre une réflexion sur la mémoire. Comment reconstruire une vie quand les souvenirs oppressifs reviennent sans cesse ? Les hallucinations ne sont pas des échappatoires romantiques ; elles sont des intrusions violentes du passé dans le présent. Le film pose ainsi une question universelle : comment guérir d’une injustice institutionnalisée ?
Quant à Les Fruits du désespoir, il rappelle que la guerre moderne n’est pas seulement militaire ; elle est existentielle. Douze jours ont suffi pour bouleverser des existences entières. Le choix du format court et impressionniste renforce cette idée : parfois, la vérité tient en fragments, en sensations fugaces, en phrases jetées comme des cris.
Ces œuvres collectives forment un tableau cohérent de l’Iran contemporain : un pays où la créativité artistique devient le dernier refuge de la dignité humaine. Elles nous rappellent que tant que des voix s’élèvent, même au prix du risque, l’espoir d’un avenir différent demeure possible.
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