Le duel emblématique de Jhapa : tradition contre renouveau
Le district de Jhapa, situé dans le sud-est du Népal, est devenu le théâtre d’une bataille politique intense. Cette circonscription, traditionnellement fidèle à KP Sharma Oli, voit aujourd’hui s’affronter deux personnalités aux profils radicalement opposés. D’un côté, un vétéran de 73 ans ancré dans la politique depuis des décennies ; de l’autre, un homme de 35 ans porté par l’énergie de la jeunesse et les échos de la révolte populaire.
La campagne a démarré sur les chapeaux de roues. Les rues se parent des symboles des deux camps : cloche bleue d’un côté, soleil rouge de l’autre. Les militants s’activent, les discours fusent et les électeurs observent avec attention ce qui pourrait devenir un indicateur national du changement en cours au Népal.
KP Sharma Oli : le bastion inébranlable ?
KP Sharma Oli connaît parfaitement Jhapa. Élu pour la première fois en 1991 dans cette région, il y a construit une solide base électorale. Il a remporté la majorité de ses scrutins ici, souvent avec des marges confortables. Pour lui, ce territoire représente bien plus qu’une simple circonscription : c’est son fief, son point d’ancrage politique.
L’ancien chef du gouvernement se montre confiant. Il affirme que les habitants sont bien informés et conscients des réalisations accomplies sous ses mandats. Il met en avant son travail local, persuadé que les électeurs sauront reconnaître ses efforts. Malgré les turbulences récentes, il refuse d’envisager une défaite dans ce qui reste son domaine.
Cette assurance transparaît dans ses déclarations publiques. Il balaie les doutes et insiste sur la loyauté de ses militants. Pourtant, certains observateurs notent une nervosité inhabituelle chez cet homme habitué aux victoires. Pour la première fois, il s’engage dans une campagne de proximité intensive, allant jusqu’au porte-à-porte pour convaincre.
Ici, le peuple, les électeurs et les militants du parti sont bien informés. Il n’y a aucune raison de douter, aucune raison de penser que ça va être difficile.
Ces mots reflètent une stratégie défensive face à un adversaire qui ose défier directement son autorité. Oli mise sur son expérience et sur les réseaux établis pour conserver son influence.
Balendra Shah : le vent de la jeunesse
Balendra Shah, souvent appelé Balen, incarne une nouvelle génération en politique. Ancien maire de Katmandou, il a quitté son poste pour se lancer dans cette bataille risquée. Populaire auprès des jeunes, il se présente comme le porte-voix de ceux qui en ont assez des élites traditionnelles.
Sa candidature dans Jhapa n’est pas anodine. En choisissant le terrain d’Oli, il transforme l’élection locale en symbole national. Une victoire ici ouvrirait la voie à des ambitions plus grandes, notamment le poste de Premier ministre qu’il convoite ouvertement. Il assume le défi avec une assurance affichée.
En me présentant devant une telle personnalité, je n’ai pas choisi la facilité. Si je l’emporte à Jhapa, le symbole sera beaucoup plus fort.
Balen s’appuie sur l’élan de la Génération Z. Il dénonce la corruption, le manque d’emplois et les pratiques des vieux partis. Son discours résonne particulièrement chez les jeunes, qui voient en lui un espoir de réformes concrètes et de transparence.
Le contexte explosif de septembre
Pour comprendre l’intensité de ce duel, il faut revenir aux événements de septembre. Une vague de manifestations a secoué le pays, menée par des jeunes opposés à la corruption et à des restrictions sur les réseaux sociaux imposées par le gouvernement d’alors.
Les protestations ont dégénéré en violences. La police a ouvert le feu, causant de nombreuses victimes. Le bilan est tragique : au moins 77 morts et des centaines de blessés en deux jours. Des bâtiments symboliques du pouvoir ont été attaqués, incendiés ou pillés avant que l’armée ne reprenne le contrôle.
Ces drames ont conduit à la chute du gouvernement. L’ancien Premier ministre a toujours nié avoir ordonné l’usage de la force létale, pointant du doigt des infiltrés ou des éléments anarchiques. Mais le doute s’est installé dans l’opinion publique, y compris dans des bastions traditionnels comme Jhapa.
Les électeurs partagés entre fidélité et doute
Dans les rues de Jhapa, les opinions divergent. Certains restent fidèles à Oli, convaincus de ses positions en faveur de l’intérêt national. Un vendeur de tickets de bus, par exemple, affirme sans hésiter son soutien, soulignant la clarté de son engagement.
Les positions d’Oli au service de l’intérêt national sont claires, je voterai pour lui.
D’autres expriment un tiraillement. Une électrice de longue date avoue hésiter pour la première fois, influencée par les conseils de son fils expatrié. Les jeunes, eux, penchent massivement vers le changement. Un étudiant de 24 ans dénonce ouvertement la corruption et place ses espoirs dans un renouveau politique.
La circonscription compte environ 163 000 électeurs. Une partie significative, surtout les plus âgés, reste attachée à l’expérience d’Oli. Mais l’insurrection a ébranlé les certitudes, ouvrant une brèche que Balen exploite habilement.
Un symbole plus large pour le Népal
Ce combat dépasse les frontières de Jhapa. Il oppose deux visions : celle d’un système politique dominé par des figures établies depuis des décennies, et celle d’une génération qui réclame des réformes profondes. Les observateurs locaux notent un changement d’humeur palpable chez les électeurs.
Un journaliste expérimenté relève qu’Oli n’a jamais paru aussi nerveux. Une collègue ajoute que l’impact de la révolte et l’espoir suscité par le nouveau venu pourraient pousser certains à franchir le pas. Ce n’est plus seulement une élection locale ; c’est un test pour l’avenir politique du pays entier.
Les enjeux sont énormes. Une victoire d’Oli conforterait la continuité des partis traditionnels. Un succès de Balen marquerait un tournant, validant les aspirations de la jeunesse et fragilisant les vieux leaders. Le résultat influencera la formation du prochain gouvernement et les priorités nationales.
Les thèmes au cœur de la campagne
La corruption reste le sujet brûlant. Les jeunes accusent les élites de s’enrichir au détriment du pays. Le manque d’emplois, la lenteur des réformes et la dépendance aux influences extérieures alimentent le mécontentement. Balen capitalise sur ces frustrations pour mobiliser.
Oli défend son bilan, insistant sur les avancées en infrastructure et en diplomatie. Il présente son expérience comme un atout face à l’inexpérience supposée de son rival. Mais dans un contexte post-révolte, ces arguments peinent parfois à convaincre.
Les deux camps multiplient les meetings, les distributions de tracts et les discussions de porte-à-porte. La mobilisation est intense, avec des foules importantes aux rassemblements. Les réseaux sociaux amplifient les messages, particulièrement chez les jeunes.
Perspectives et incertitudes
À l’approche du scrutin, la tension monte. Les sondages informels montrent un resserrement. Oli conserve un avantage structurel grâce à ses réseaux, mais l’élan de Balen surprend. Les indécis, influencés par les événements récents, pourraient faire basculer le résultat.
Les observateurs s’accordent : personne n’imaginait un tel défi il y a quelques mois. Jhapa est devenu le baromètre du changement au Népal. Le 5 mars révélera si la révolution de septembre a véritablement transformé le paysage politique ou si les forces établies reprendront le dessus.
Ce duel captive l’attention nationale. Il pose des questions fondamentales sur la démocratie, la représentation des jeunes et la lutte contre la corruption. Quel que soit le vainqueur, il marquera un moment clé dans l’histoire récente du pays himalayen.
Les semaines à venir seront décisives. Les campagnes s’intensifient, les débats s’enflamment et les électeurs pèsent leurs choix. Jhapa, petite circonscription rurale, porte aujourd’hui les espoirs et les craintes d’une nation entière.









