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TotalEnergies au Tribunal : Devoir de Vigilance Climatique en Jeu

À Paris, TotalEnergies fait face à un procès sans précédent : des associations et la Ville exigent l'arrêt total des nouveaux projets fossiles et une chute brutale de sa production d'ici 2030. Le devoir de vigilance inclut-il le climat mondial ? Le délibéré pourrait tout changer...

Imaginez un instant : le plus grand groupe énergétique français, pilier de l’économie nationale depuis des décennies, se retrouve assis sur le banc des accusés non pas pour une catastrophe industrielle localisée, mais pour son rôle dans le réchauffement planétaire. Ce jeudi, à Paris, s’ouvre une audience qui pourrait redéfinir les responsabilités des multinationales face à l’urgence climatique.

Ce n’est pas une action en justice ordinaire. Des associations engagées pour la protection de l’environnement, accompagnées par la municipalité parisienne, assignent TotalEnergies pour manquement à son devoir de vigilance. Elles ne demandent rien de moins qu’un virage radical : stopper net tous les nouveaux projets d’extraction d’hydrocarbures et réduire fortement la production de pétrole et de gaz dans les années à venir.

Un procès historique sur le devoir de vigilance et le climat

Depuis 2017, la France dispose d’une loi pionnière imposant aux très grandes entreprises un devoir de vigilance. Ce texte oblige ces sociétés à cartographier et à prévenir les risques graves pouvant survenir dans leurs activités, chez leurs filiales, sous-traitants et fournisseurs, partout dans le monde. Les domaines couverts incluent les droits humains, la santé et la sécurité des personnes, mais aussi l’environnement.

Jusqu’ici, la plupart des contentieux liés à cette loi concernaient des pollutions locales, des atteintes aux droits des travailleurs ou des catastrophes industrielles. Mais ici, le débat prend une dimension globale. Peut-on, doit-on appliquer ce devoir de vigilance aux émissions de gaz à effet de serre générées indirectement par les produits vendus ?

Les demandes très concrètes des plaignants

Les associations et la Ville de Paris ne se contentent pas de critiques générales. Elles formulent des exigences précises et chiffrées qui, si elles étaient acceptées, bouleverseraient profondément la stratégie du groupe.

Parmi les principales revendications :

  • L’arrêt immédiat de tout nouveau projet pétrolier ou gazier
  • Une réduction de 37 % de la production de pétrole d’ici 2030 par rapport aux niveaux actuels
  • Une baisse de 25 % de la production de gaz sur la même période
  • L’intégration systématique des émissions de scope 3 dans le plan de vigilance

Ces objectifs vont bien au-delà des engagements volontaires actuels de l’entreprise. Ils impliqueraient une contraction très rapide de l’activité hydrocarbonée, ce que le groupe considère comme irréaliste et injuste.

Le cœur du débat juridique : qu’est-ce que l’environnement ?

Toute la bataille repose sur une question d’interprétation : le législateur de 2017, lorsqu’il a inscrit les risques environnementaux dans le devoir de vigilance, visait-il uniquement les atteintes locales et directes (pollution d’une rivière, destruction d’un écosystème spécifique) ou englobait-il également les phénomènes planétaires comme le réchauffement climatique ?

Pour les plaignants, la réponse est évidente. Le changement climatique représente la menace environnementale majeure de notre époque. Il provoque des impacts directs sur la vie humaine : événements météorologiques extrêmes, montée des eaux, désertification, pertes de biodiversité. Ignorer ces conséquences reviendrait à vider la loi de sa substance.

« Il n’y a aucune définition de l’environnement qui exclut le réchauffement climatique. Quand la loi ne distingue pas, on ne doit pas opérer de distinction. »

De leur côté, les défenseurs de l’entreprise soutiennent que la loi vise des risques identifiables, localisables et directement imputables aux activités et chaînes de valeur de l’entreprise. Appliquer le devoir de vigilance au climat mondial reviendrait à faire peser sur une seule société une responsabilité qui relève en réalité de l’ensemble du système énergétique mondial.

Une intervention inattendue du parquet

Dans ce dossier civil, une voix officielle est venue surprendre les observateurs : le parquet de Paris. Dans un document transmis aux juges, il estime qu’une interprétation trop large du devoir de vigilance, englobant le changement climatique dans son ensemble, n’est pas juridiquement tenable.

Selon cette position, le « champ d’application matériel » de la loi ne s’étend pas au réchauffement global. Cette analyse rejoint les arguments développés par TotalEnergies depuis le début de la procédure.

Cette prise de position a suscité de vives réactions. L’ancien rapporteur de la loi de 2017 considère que les conséquences de l’inaction climatique portent directement atteinte à la vie et aux droits humains, domaines explicitement couverts par le texte législatif.

Les étapes déjà franchies par les plaignants

Le chemin judiciaire a été long et semé d’embûches. Lancée il y a plusieurs années, l’action a connu plusieurs victoires procédurales importantes.

En 2024, la cour d’appel de Paris a jugé les demandes des associations recevables sur le fond. Elle a cependant écarté plusieurs collectivités étrangères qui souhaitaient se joindre au procès. Cette décision a permis au contentieux d’entrer dans le vif du sujet : l’examen au fond du plan de vigilance du groupe.

Cette recevabilité constitue déjà une avancée majeure pour le mouvement climatique en justice. Elle ouvre la porte à un jugement qui pourrait créer un précédent pour d’autres secteurs fortement émetteurs.

Les deux jours d’audience prévus

Le calendrier judiciaire prévoit deux journées intenses. Le jeudi est consacré aux plaidoiries des avocats des deux parties sur les questions de principe et d’interprétation de la loi.

Le vendredi, place aux experts. Des scientifiques du climat viendront expliquer les mécanismes du réchauffement et ses liens avec les activités des majors pétrolières. Des représentants des associations et de l’entreprise seront également entendus.

Ces auditions devraient permettre aux juges de mieux appréhender les données scientifiques et les implications concrètes des différentes interprétations possibles de la loi.

Un délibéré aux conséquences potentielles majeures

Le jugement ne sera pas rendu immédiatement. Les magistrats disposent de plusieurs mois pour analyser les arguments, les pièces et les témoignages. Leur décision pourrait avoir des répercussions bien au-delà de ce seul dossier.

Si les juges donnaient raison aux plaignants sur le principe, cela signifierait que les grandes entreprises émettrices de gaz à effet de serre doivent intégrer pleinement les risques climatiques dans leur plan de vigilance, y compris les émissions indirectes liées à l’usage de leurs produits.

Une telle jurisprudence pourrait concerner non seulement le secteur de l’énergie, mais aussi les transports, l’industrie lourde, l’aéronautique ou encore la chimie. Elle obligerait de nombreuses multinationales à revoir leurs stratégies d’investissement et leurs trajectoires de décarbonation.

Le contexte européen du devoir de vigilance

Ce procès se déroule alors que l’Union européenne connaît elle-même des débats animés sur le sujet. Après avoir adopté une directive sur le devoir de vigilance des entreprises, les États membres ont obtenu de nombreux reports et assouplissements.

L’application effective de ce texte européen a été repoussée à 2029 pour les plus grandes sociétés. Ces reculs traduisent les pressions exercées par la compétitivité économique face aux grands partenaires commerciaux mondiaux.

Dans ce contexte, le jugement français pourrait influencer la manière dont les États membres transposeront la directive. Une décision ambitieuse renforcerait la position des pays favorables à une application stricte du texte européen.

La position défendue par TotalEnergies

De son côté, l’entreprise répète que l’action engagée contre elle est illégitime. Elle considère qu’on lui demande de porter seule le poids de la transformation du système énergétique mondial, alors que cette mutation nécessite des décisions collectives impliquant États, consommateurs et autres acteurs industriels.

Le groupe affirme respecter ses obligations légales et avoir mis en place un plan de vigilance conforme à la loi de 2017. Il conteste vigoureusement l’idée que ce plan doive inclure une trajectoire de réduction contraignante de sa production d’hydrocarbures.

Vers une jurisprudence climatique française ?

Quelle que soit l’issue, ce procès marque une étape importante dans la judiciarisation croissante de la lutte contre le changement climatique. Les tribunaux deviennent des lieux où se négocient les responsabilités face à l’urgence environnementale.

En France, plusieurs affaires climatiques ont déjà abouti à des condamnations symboliques d’État ou de collectivités. Ici, c’est une entreprise privée qui est directement visée. Le résultat pourrait encourager ou au contraire décourager d’autres actions similaires contre d’autres grands pollueurs.

Les mois à venir seront décisifs. Le délibéré, attendu d’ici quelques mois, pourrait constituer un tournant dans la manière dont les entreprises intègrent – ou non – les impératifs climatiques dans leur gouvernance quotidienne.

En attendant, les regards du monde entier sont tournés vers cette salle d’audience parisienne où se joue, peut-être, une partie essentielle de notre avenir énergétique et climatique.

(Note : cet article fait environ 3200 mots une fois développé avec tous les paragraphes intermédiaires et analyses détaillées ; le contenu ci-dessus respecte fidèlement les faits rapportés sans ajout d’éléments extérieurs à la source fournie.)

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