Imaginez un instant : dans une prairie indienne baignée par la lumière dorée du crépuscule, une mère guépard veille tendrement sur trois minuscules boules de poils qui se blottissent contre elle. Ce cliché, partagé récemment par les autorités indiennes, n’est pas une simple photo animalière. Il symbolise un véritable exploit écologique, une victoire que beaucoup pensaient impossible.
Après des décennies d’absence, le guépard revient fouler le sol indien. Et cette fois, ce ne sont pas seulement des adultes transplantés d’Afrique qui foulent ces terres : de nouveaux petits y voient le jour. La population croît, lentement mais sûrement, et chaque naissance renforce l’espoir d’un retour durable de cette espèce emblématique.
Un projet audacieux qui défie le temps
Le guépard a disparu de l’Inde en 1952. Officiellement éteint sur le territoire, l’animal mythique, capable de sprinter à plus de 100 km/h, n’était plus qu’un souvenir dans les livres d’histoire et les fresques anciennes. Pourtant, en 2022, le pays a décidé de changer le cours des choses.
Le lancement du projet a marqué un tournant. Pour la première fois dans l’histoire, des guépards africains ont été transportés sur un autre continent dans le but de repeupler une aire où leur sous-espèce locale avait disparu. Ce n’est pas une simple translocation régionale : c’est une expérience intercontinentale sans précédent.
Les premières étapes : l’arrivée des pionniers
Tout commence en septembre 2022. Huit guépards arrivent de Namibie et sont relâchés dans le parc national de Kuno, situé à environ 300 kilomètres au sud de New Delhi. Ce site n’a pas été choisi au hasard : vastes prairies, abondance de proies naturelles comme les antilopes et les cerfs, faible concurrence initiale avec d’autres grands prédateurs… Les conditions semblaient réunies.
L’année suivante, douze autres individus rejoignent le groupe, cette fois en provenance d’Afrique du Sud. Puis, en 2025, huit guépards supplémentaires arrivent du Botswana. Au total, 28 guépards adultes ou subadultes ont été introduits par vagues successives.
Chaque arrivée a été un événement médiatique. Les autorités ont suivi de près l’adaptation de ces félins à leur nouvel environnement, surveillant leur santé, leur comportement de chasse et leurs interactions sociales. Les premiers mois ont été cruciaux : les guépards devaient apprendre à chasser des proies différentes de celles de leur habitat d’origine, s’habituer aux températures et à la végétation locales.
Des naissances qui changent la donne
Le vrai tournant arrive avec les portées nées sur place. À ce jour, 27 petits ont vu le jour en Inde et ont survécu. La dernière née concerne trois bébés issus d’une femelle nommée Gamini, originaire d’Afrique du Sud. Il s’agit de sa deuxième portée depuis son installation dans le pays.
Ces naissances ne sont pas anodines. Elles prouvent que les guépards s’adaptent, se reproduisent et transmettent leur patrimoine génétique sur ce nouveau territoire. La population totale atteint désormais 38 individus, un chiffre modeste mais symbolique pour une espèce qui avait complètement disparu du pays.
Un nouveau chapitre rugissant
Ministre indien de l’Environnement
Cette phrase résume parfaitement l’enthousiasme officiel. Chaque nouveau petit représente une étape supplémentaire vers l’objectif affiché : réintroduire une centaine de guépards sur une dizaine d’années. Le projet vise à recréer une population viable à long terme.
Un contexte écologique complexe
Le guépard est le sprinter du règne animal, mais il reste le plus fragile des grands prédateurs. Contrairement aux lions ou aux tigres, il ne possède ni la force brute ni la puissance de mâchoire pour défendre ses proies contre d’autres carnivores. Il compte sur sa vitesse fulgurante pour chasser, mais doit ensuite manger rapidement avant que des concurrents plus imposants ne viennent voler son repas.
En Inde, les léopards sont déjà bien présents. Plus robustes, plus opportunistes, ils occupent souvent les mêmes niches écologiques. Certains experts craignent que cette compétition ne mette en péril les guépards nouvellement installés. La question de l’habitat disponible se pose également : les grands espaces ouverts nécessaires à cette espèce se raréfient.
Les critiques des spécialistes
Le projet n’a pas fait l’unanimité dans la communauté scientifique. De nombreux biologistes spécialisés dans la réintroduction d’espèces estiment que les taux de survie dans ce type de programme sont souvent inférieurs à 50 % lors des premières années. Le stress du transport, le changement radical d’environnement, les maladies potentielles et la concurrence alimentaire constituent autant de risques.
D’autres soulignent que le guépard africain introduit n’est pas identique au guépard asiatique disparu. Même s’ils appartiennent à la même espèce, des différences génétiques et comportementales existent. Certains spécialistes auraient préféré concentrer les efforts sur la sauvegarde du dernier noyau de guépards asiatiques encore présents en Iran.
Malgré ces réserves, les autorités indiennes maintiennent que le projet est un succès. Les naissances successives et le faible taux de mortalité observé jusqu’ici contredisent, pour l’instant, les scénarios les plus pessimistes.
Pourquoi ce projet fascine autant ?
Le retour du guépard touche une corde sensible. Il renvoie à l’idée de réparation écologique, de correction des erreurs du passé. L’Inde, qui abrite déjà le tigre, le lion asiatique (dans le Gujarat) et de nombreux autres grands mammifères, veut ajouter le guépard à sa liste d’espèces emblématiques protégées.
Ce projet dépasse le cadre strictement écologique. Il véhicule un message politique fort : celui d’un pays capable de relever des défis environnementaux ambitieux, de mobiliser des ressources considérables et de réussir là où d’autres ont échoué.
Les défis à venir
Maintenir une population viable demande plus que des naissances. Il faut surveiller la santé génétique pour éviter la consanguinité, gérer les conflits potentiels avec les communautés locales, contrôler les braconniers et surtout agrandir les zones protégées.
Le parc de Kuno reste le cœur du projet, mais d’autres sites pourraient être envisagés à terme. La dispersion géographique permettrait de réduire les risques liés à une catastrophe locale (épidémie, incendie, sécheresse prolongée).
La sensibilisation des populations riveraines constitue un autre enjeu majeur. Les guépards ne s’attaquent pas aux humains, mais peuvent occasionnellement s’en prendre au bétail. Des programmes d’indemnisation et d’éducation environnementale sont essentiels pour garantir une coexistence pacifique.
Un symbole pour la conservation mondiale
Ce qui se joue en Inde dépasse les frontières du pays. Si le projet réussit durablement, il pourrait inspirer d’autres nations à tenter des réintroductions audacieuses. À l’heure où de nombreuses espèces glissent vers l’extinction, chaque succès compte.
Le guépard, avec sa silhouette élancée et son regard intense, incarne à lui seul la fragilité et la beauté du monde sauvage. Le voir courir à nouveau dans les plaines indiennes, élever ses petits sous le même ciel que ses ancêtres asiatiques disparus, procure une émotion rare.
Les trois bébés récemment nés ne sont que le début d’une longue histoire. Leur mère Gamini, allongée dans l’herbe haute, les protège de son corps chaud. Derrière cette scène paisible se cache un travail colossal : des années de planification, des millions investis, des équipes de vétérinaires, d’écologues, de gardes forestiers mobilisés jour et nuit.
Mais au-delà des chiffres et des polémiques, reste cette image : une mère guépard et ses trois petits, blottis l’un contre l’autre. Un espoir tangible, une preuve que parfois, contre toute attente, le vivant peut reprendre ses droits.
Le chemin est encore long. Les prochaines années diront si cette population atteindra une taille suffisante pour être considérée comme viable à long terme. En attendant, chaque nouveau rugissement, chaque nouveau pas dans la poussière indienne, rappelle que la nature, quand on lui donne une chance, sait parfois nous surprendre.
Et dans ce coin du Madhya Pradesh, au cœur du parc de Kuno, trois petites vies viennent d’ouvrir les yeux sur un monde qu’ils découvrent pour la première fois. Un monde où leur espèce, jadis effacée des cartes, recommence à écrire son histoire.









