Une ville paisible face à un projet controversé
Roxbury est connue pour sa sérénité, ses espaces verts et son atmosphère familiale. Avec environ 23 000 habitants, cette commune du nord-est des États-Unis a toujours été un havre de paix, loin des tumultes des grandes métropoles. Pourtant, depuis que les autorités fédérales ont jeté leur dévolu sur un vaste bâtiment blanc de près de 46 000 mètres carrés, tout a changé. Ce lieu, autrefois dédié au stockage de marchandises avec ses quais de chargement pour camions, pourrait bientôt accueillir des centaines, voire des milliers de personnes en attente d’expulsion.
La raison de ce choix ? L’explosion du nombre d’arrestations liées à la campagne d’expulsions massives lancée par l’administration Trump. Les besoins en capacités de rétention ont explosé, poussant les services d’immigration à repérer des infrastructures logistiques vacantes un peu partout dans le pays. Des entrepôts similaires ont déjà été acquis ou loués dans plusieurs États, du Texas à la Pennsylvanie, pour répondre à cette demande urgente.
Mais à Roxbury, les résidents refusent de voir leur quartier transformé en zone de rétention. Un habitant de 55 ans, qui mène la contestation locale, résume le sentiment général : cet endroit est conçu pour des colis et des marchandises, pas pour des êtres humains. Cette phrase, prononcée avec émotion, résonne chez beaucoup.
La mobilisation des habitants : de la rue au conseil municipal
La colère s’est cristallisée lors d’une manifestation rassemblant environ 500 personnes, soit une part significative de la population locale. Brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Pas une ville-prison » ou « ICE hors de notre quartier », les manifestants ont occupé les trottoirs pour faire entendre leur voix. Les klaxons de soutien des automobilistes passant par là contrastent avec les cris hostiles de certains opposants au mouvement.
Ce qui frappe, c’est le profil de ces protestataires. Dans une ville qui a voté majoritairement pour Trump, beaucoup expriment une opposition viscérale à ce projet précis, sans renier forcément l’ensemble de la politique migratoire. Une infirmière de 50 ans, préférant garder l’anonymat, évoque son refus de voir des « camps de concentration inhumains » s’installer près de chez elle. Elle fait référence à des incidents tragiques récents impliquant des agents fédéraux, qui ont amplifié l’indignation nationale.
Je ne veux pas de camps de concentration inhumains dans mon pays, encore moins ici, dans le New Jersey.
Le conseil municipal, entièrement républicain, n’est pas resté silencieux. Il a adopté une résolution symbolique s’opposant fermement à la transformation de l’entrepôt. Bien que cette mesure n’ait pas de portée juridique contraignante face aux pouvoirs fédéraux, elle envoie un message clair : même les élus locaux alignés politiquement refusent cette implantation.
Le contexte national : une explosion des centres de détention
Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, le paysage de la détention migratoire a radicalement changé. Selon des données provenant d’organisations spécialisées, le nombre de centres de détention pour migrants a quasiment doublé en moins d’un an. Ce qui était autour de 114 installations début 2025 est passé à plus de 200 fin novembre de la même année. Cette augmentation spectaculaire répond à la promesse électorale d’expulsions massives, qui nécessite des infrastructures adaptées pour traiter un volume important de personnes arrêtées.
Les entrepôts commerciaux, souvent vacants en raison des évolutions économiques, représentent une solution rapide et économique pour les autorités. L’agence ICE, en charge de l’application des lois sur l’immigration, a déjà converti plusieurs de ces bâtiments. Pourtant, des renoncements ont eu lieu lorsque l’opposition locale s’est faite trop forte. Cela montre que, malgré les ressources financières considérables, le soutien public n’est pas aussi unanime qu’on pourrait le penser.
Une experte en politiques publiques d’une organisation de défense des droits des migrants dénonce cette approche : traiter les gens comme des colis dans des entrepôts non adaptés pose de graves problèmes de sécurité et de dignité humaine. Elle insiste sur le fait que ces protestations locales révèlent un manque de consensus national autour de cette politique.
Le gouvernement traite les gens comme des colis.
Les craintes locales : sécurité, économie et impact humain
À Roxbury, les inquiétudes vont au-delà de la simple opposition idéologique. Certains habitants craignent une augmentation massive de la présence d’agents fédéraux dans les rues, avec des interpellations quotidiennes qui pourraient créer un climat de peur. Un jeune employé de restaurant mexicain, âgé de 20 ans, exprime son angoisse : même ceux qui possèdent les bons papiers se sentent vulnérables face à des opérations rapides et parfois imprévisibles.
Aujourd’hui, même si vous avez vos papiers – ce qui est leur cas –, tout peut arriver.
D’autres voix, minoritaires mais présentes, soutiennent le projet. Dans un supermarché local, un ancien directeur d’usine de 71 ans voit dans cette installation une opportunité de « remettre de l’ordre » dans la région, estimant qu’il y a probablement de nombreuses personnes en situation irrégulière. Cette division d’opinions reflète la complexité du débat migratoire aux États-Unis, même dans des communautés homogènes politiquement.
Les limites de l’opposition locale face au pouvoir fédéral
Malgré la mobilisation, les outils à disposition des opposants restent limités. Les municipalités ne peuvent pas empêcher directement l’acquisition d’un entrepôt privé par une agence fédérale. La pression sur ICE et sur les propriétaires reste le principal levier. Des élus de tous bords, y compris républicains, s’opposent parfois à ces implantations, mais pour des raisons différentes : les uns mettent l’accent sur les droits humains, les autres sur les impacts économiques ou sur la qualité de vie locale.
Le recours à des entrepôts pose également des questions pratiques. Ces bâtiments ne sont pas conçus pour héberger des personnes sur le long terme : absence d’espaces de vie dignes, problèmes de ventilation, de sécurité incendie, et manque d’accès à des soins médicaux adaptés. Des experts soulignent que transformer un lieu de stockage en centre de détention sans adaptations majeures risque de créer des conditions inhumaines.
Un symbole plus large du débat sur l’immigration
Ce qui se passe à Roxbury dépasse largement les frontières de cette petite ville. C’est un microcosme des tensions nationales autour de l’immigration sous l’administration actuelle. D’un côté, la volonté d’appliquer une politique ferme promise aux électeurs ; de l’autre, la réalité humaine des familles, des travailleurs, et des communautés affectées par les arrestations et les détentions.
Les protestations montrent que même dans des zones favorables au durcissement migratoire, il existe des limites à ce que les gens acceptent sur leur propre sol. La peur de voir sa ville devenir synonyme de « prison pour migrants » l’emporte souvent sur l’abstraction des politiques nationales.
À mesure que les expulsions s’intensifient, d’autres villes risquent de connaître le même scénario. Les oppositions locales pourraient ralentir le déploiement, forçant les autorités à chercher des alternatives ou à adapter leurs méthodes. Mais pour l’instant, à Roxbury, la bataille continue, entre pancartes, résolutions municipales et inquiétudes quotidiennes.
Ce conflit illustre parfaitement comment une décision venue de Washington peut bouleverser une communauté entière. Les habitants ne se contentent pas d’observer : ils agissent, parlent, manifestent. Et dans leurs voix, on entend à la fois la fidélité à leurs valeurs et la crainte de perdre ce qui fait le charme de leur ville : la tranquillité.
Le projet n’est pas encore définitivement enterré, mais la mobilisation a déjà eu un effet : elle a mis en lumière les failles d’une approche qui privilégie la quantité sur la qualité des conditions de détention. Reste à savoir si cette résistance locale suffira à changer la donne, ou si l’entrepôt blanc deviendra malgré tout le symbole d’une politique implacable.
En attendant, Roxbury reste divisée, mais unie dans son refus de devenir une « ville-prison ». Et cette unité, même fragile, porte en elle une leçon plus grande sur la démocratie locale face aux décisions fédérales.









