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Berlinale : Animol, un regard poignant sur la violence juvénile

À la Berlinale, Ashley Walters dévoile "Animol", un premier film choc sur un ado de 15 ans en prison pour mineurs. Entre alliances forcées, tabous sexuels et quête de modèles masculins, le réalisateur tire de son propre passé une réflexion brute sur ce qui pousse les garçons vers la violence. Mais qu’est-ce qui a vraiment changé chez cette génération ?

Imaginez un adolescent de 15 ans, arraché à sa vie ordinaire, projeté dans l’univers impitoyable d’une prison pour mineurs. Chaque jour devient une question de survie : choisir son camp, éviter les coups, cacher ses failles. C’est précisément dans cet environnement oppressant que se déroule Animol, le premier long métrage réalisé par Ashley Walters, présenté en première mondiale à la Berlinale dans la section Perspectives.

Ce film ne se contente pas de montrer la dureté carcérale. Il cherche à comprendre pourquoi certains garçons basculent si tôt dans la violence. À travers le parcours de Troy, le jeune protagoniste, Walters invite le spectateur à regarder au-delà des actes pour voir la fragilité, la solitude et le manque cruel de repères masculins positifs.

Quand la prison devient un refuge inattendu

Dans Animol, Troy arrive en détention et doit immédiatement faire un choix décisif : à quel groupe se rattacher pour espérer une protection relative. La violence y est omniprésente, parfois aléatoire, souvent absurde. Pourtant, c’est aussi derrière ces murs que le garçon trouve une forme inattendue de réconfort auprès de Krystian, son codétenu.

Ce qui commence comme une alliance de circonstance évolue progressivement. La relation dépasse l’amitié conventionnelle et touche à un tabou majeur dans cet univers : l’homosexualité. Walters ne juge pas ses personnages. Il montre simplement la complexité des émotions humaines quand elles se heurtent à des codes rigides et à une éducation marquée par l’homophobie.

Ashley Walters : du vécu personnel à l’écran

Avant d’être réalisateur, Ashley Walters s’est fait connaître comme rappeur puis acteur. Il a incarné des rôles forts dans des séries qui explorent les réalités des quartiers populaires britanniques. Beaucoup se souviennent de lui dans Top Boy, où il incarnait déjà des trajectoires marquées par la précarité et les choix difficiles.

Début 2025, c’est son rôle dans la série Adolescence qui l’a propulsé sur la scène internationale. Il y jouait un policier confronté aux dérives de la jeunesse. Aujourd’hui, il passe derrière la caméra pour raconter une histoire qui lui tient particulièrement à cœur.

Le réalisateur confie avoir grandi dans un foyer monoparental, à la recherche désespérée de figures masculines positives. Cette absence l’a profondément marqué. Animol est, selon ses propres mots, l’œuvre de sa vie. Il espère que le film pourra aider d’autres jeunes qui traversent les mêmes épreuves que lui autrefois.

« Les enfants que je vois qui traversent la même chose que moi, je veux les aider. »

Ashley Walters

Plutôt que de condamner les garçons qui font de mauvais choix, Walters préfère mettre en lumière leur vulnérabilité. Pour lui, ces adolescents restent avant tout des enfants, parfois même des « bébés » émotionnellement, malgré les actes graves qu’ils ont commis.

L’homosexualité, un tabou persistant en milieu carcéral

Le film aborde frontalement la question de l’homosexualité en prison. Longtemps influencé par l’homophobie ambiante, Ashley Walters explique avoir évolué grâce à ses rencontres dans l’industrie du spectacle et grâce à certains amis qui ont eu du mal à assumer leur orientation sexuelle.

Malgré ces évolutions personnelles, le tabou demeure puissant. Le réalisateur révèle que plusieurs personnes impliquées dans le film n’ont pas osé dire à leurs parents qu’ils y participaient, par peur des réactions homophobes. Pour Walters, continuer à vivre dans le secret et la honte représente « une très mauvaise façon de vivre pour qui que ce soit ».

Dans le film, Stephen Graham incarne un travailleur social qui tente d’expliquer aux jeunes détenus les dangers de la honte refoulée. Ce personnage incarne une voix de raison dans un environnement où exprimer ses sentiments peut être perçu comme une faiblesse fatale.

Un réalisme cru au service du message

Le parti pris esthétique de Animol renforce son impact. Les dialogues sont parfois sous-titrés pour permettre de comprendre l’argot très local utilisé par les personnages. On voit également des plans de drones qui survolent les murs pour livrer de la contrebande, une réalité contemporaine des établissements pénitentiaires.

Ces détails ne sont pas là pour choquer gratuitement. Ils contribuent à immerger le spectateur dans un univers crédible, loin des clichés habituels sur la prison. Walters veut que l’on ressente le poids du quotidien, la tension permanente, mais aussi les rares moments d’humanité qui subsistent.

Tut Nyuot, qui interprète Troy, livre une performance saisissante. À 21 ans, il parvient à alterner entre une tendresse désarmante et une dureté de façade nécessaire à la survie. Son jeu donne corps à cette dualité que Walters souhaitait montrer : des garçons à la fois durs et extrêmement fragiles.

Une nouvelle génération moins attirée par le crime ?

Le réalisateur observe un changement dans les mentalités chez les jeunes issus des mêmes milieux que lui. Il estime que le « vernis de glamour » associé au trafic de drogue ou à la vie de rue s’est largement effrité. Les adolescents d’aujourd’hui désapprouveraient davantage ceux qui vendent de la drogue.

Selon lui, les réseaux sociaux ont joué un rôle déterminant. Pourquoi risquer sa liberté et sa vie dans le deal quand on peut gagner plusieurs milliers de livres par mois simplement en publiant des vidéos sur TikTok ? Walters y voit un espoir : les jeunes cherchent désormais d’autres voies pour réussir et être reconnus.

« Si tu peux gagner 5.000 livres par mois avec des vues sur TikTok, pourquoi diable irais-tu traîner dehors ? »

Ashley Walters

Cette évolution ne signifie pas que tous les problèmes sont résolus. La pauvreté, le manque de perspectives et l’absence de modèles positifs restent des réalités lourdes pour beaucoup. Mais les codes changent, les aspirations aussi.

Jack Thorne et l’adaptation de Sa Majesté des mouches

À la Berlinale, un autre projet britannique aborde également la violence chez les jeunes garçons. Jack Thorne, scénariste prolifique et créateur d’Adolescence, présente une adaptation télévisée inédite du roman Sa Majesté des mouches de William Golding.

Dans cette première version télévisée du classique de 1954, un groupe de garçons se retrouve livré à lui-même après le crash de leur avion sur une île déserte. Réalisée par Marc Munden, cette adaptation explore le passé de chaque personnage pour mieux comprendre comment ils basculent progressivement dans la sauvagerie.

Présentée en première européenne dans la section Special Series, cette série fait écho aux thématiques d’Animol : l’absence d’autorité adulte, la formation de hiérarchies violentes, la perte progressive de l’humanité quand les structures sociales s’effondrent.

Pourquoi ces œuvres résonnent-elles autant aujourd’hui ?

La récurrence du thème de la violence juvénile masculine dans les œuvres britanniques contemporaines n’est pas un hasard. Au Royaume-Uni comme ailleurs, les pouvoirs publics, les associations et les familles s’interrogent sur les facteurs qui poussent certains adolescents vers des comportements destructeurs.

Manque de figures paternelles stables, exposition précoce à la violence, pression des pairs, absence de perspectives d’avenir : les causes sont multiples et souvent cumulatives. Ce qui frappe dans Animol, c’est la volonté de ne pas réduire les personnages à leurs actes. Walters refuse la posture du juge. Il préfère celle du témoin empathique.

De la même manière, l’adaptation de Sa Majesté des mouches par Jack Thorne ne cherche pas à moraliser. Elle montre simplement ce qui se passe quand des enfants sont privés de cadre et livrés à leurs instincts primaires. Les deux œuvres, bien que très différentes dans leur forme, posent la même question essentielle : qu’est-ce qui fait qu’un garçon devient violent ?

Un message d’espoir malgré la noirceur

Malgré la dureté du sujet, Animol n’est pas un film uniquement sombre. Il contient des moments de tendresse, de solidarité, de prise de conscience. Le personnage du travailleur social incarné par Stephen Graham apporte une lueur d’espoir : quelqu’un qui écoute, qui comprend, qui n’abandonne pas.

Ashley Walters croit en la possibilité du changement. Il observe que les jeunes générations sont moins fascinées par le crime organisé qu’auparavant. Les réseaux sociaux, malgré leurs travers, offrent de nouvelles perspectives de réussite légale et visible.

Le réalisateur espère que son film pourra ouvrir des discussions, faire évoluer certains regards, peut-être même empêcher certains drames. Il ne prétend pas avoir toutes les réponses, mais il pose les bonnes questions.

Un premier film qui marque les esprits

Pour un coup d’essai, Animol est une œuvre d’une maturité impressionnante. Ashley Walters réussit le pari difficile de parler d’un sujet grave sans verser dans le voyeurisme ni dans le misérabilisme. Il filme ses personnages avec respect, même quand ils commettent l’irréparable.

La prestation de Tut Nyuot est remarquable. Il porte le film sur ses épaules et parvient à rendre crédible cette oscillation permanente entre dureté et vulnérabilité. La mise en scène, précise et immersive, ne laisse jamais le spectateur indifférent.

Présenté à la Berlinale, ce premier long métrage confirme le talent d’Ashley Walters dans un nouveau rôle : celui de metteur en scène. On ne peut qu’espérer le revoir bientôt derrière la caméra, tant sa voix semble nécessaire dans le paysage cinématographique actuel.

Réflexions finales sur l’adolescence en danger

Que ce soit dans la prison surpeuplée d’Animol ou sur l’île déserte revisitée par Jack Thorne, une même idée traverse ces œuvres : l’adolescence est une période de tous les dangers quand elle se déroule sans encadrement, sans amour, sans perspectives.

Mais ces récits montrent aussi que rien n’est jamais totalement perdu. Une rencontre, une écoute attentive, un modèle positif peuvent parfois suffire à changer une trajectoire. C’est ce fragile espoir que portent ces deux projets britanniques présentés à Berlin.

Dans une société qui a tendance à condamner rapidement les jeunes délinquants, Animol nous rappelle qu’avant d’être des criminels, ce sont d’abord des enfants en souffrance. Et tant qu’on n’aura pas répondu à cette souffrance, les drames continueront de se répéter.

Le cinéma, quand il est sincère, peut contribuer à ouvrir les yeux. Ashley Walters et Jack Thorne le prouvent avec force à la Berlinale 2026. Reste à espérer que leurs films trouveront un large public et ouvriront de vrais débats.

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