Une foule immense pour défendre les « héros » de la libération
La neige tombait doucement sur la capitale kosovare, mais rien n’a freiné l’élan des manifestants. Drapeaux rouges ornés de l’aigle noir de l’Armée de libération du Kosovo (UCK), portraits géants et slogans scandés : l’atmosphère était électrique. Cette journée, qui célèbre la proclamation d’indépendance de 2008, a pris une tournure particulière avec ce rassemblement en faveur de quatre figures emblématiques.
Les organisateurs, issus du parti politique lié à l’un des accusés, tablaient sur une affluence exceptionnelle, jusqu’à 200 000 personnes selon leurs estimations. Si les chiffres exacts varient, les images montrent une place centrale bondée et des cortèges défilant dans les artères principales de la ville. Même la présidente du Kosovo a été aperçue parmi la foule, renforçant le caractère officiel de cette expression populaire.
Les accusés au cœur de la controverse
Les quatre hommes visés par ce procès sont d’anciens hauts responsables de l’UCK. Le plus connu reste sans doute l’ex-président, âgé de 57 ans, qui fut chef politique de la guérilla pendant la guerre de 1998-1999 contre les forces serbes. À ses côtés comparaissent trois anciens officiers de haut rang, tous ayant plaidé non coupables aux accusations portées contre eux.
Le tribunal spécial, installé à La Haye et composé exclusivement de personnel international, juge ces faits depuis trois ans. Les plaidoiries finales se déroulaient précisément ces jours-ci, coïncidant symboliquement avec la fête nationale. Le parquet avait requis, début février, une peine de 45 ans de prison pour chacun des accusés.
« Aujourd’hui, en ce jour de notre indépendance, nous adressons un message clair à ceux qui sont à La Haye. Pour eux : vous ne serez pas seuls. Derrière vous, il y a notre Histoire, notre sacrifice et notre lutte ! »
Un des organisateurs du rassemblement
Cette citation résume parfaitement l’esprit du mouvement. Pour beaucoup de Kosovars, ces hommes incarnent la résistance face à l’oppression serbe et la conquête de la liberté. Le procès est perçu par une large partie de la population comme une injustice ciblée.
Un conflit encore vif dans les mémoires
La guerre de 1998-1999 a laissé des traces profondes. Environ 13 000 personnes ont perdu la vie, dont une grande majorité d’Albanais du Kosovo, souvent des civils. L’UCK, mouvement de guérilla indépendantiste, a affronté les forces serbes dans un conflit marqué par des exactions des deux côtés.
Si plusieurs anciens responsables serbes ont été condamnés par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pour des crimes commis au Kosovo, le tribunal actuel se concentre exclusivement sur d’anciens membres de l’UCK. Cette spécificité alimente le sentiment d’un traitement inégal, voire biaisé.
Parmi les accusations : assassinats, tortures, persécutions et détentions illégales visant des centaines de civils et non-combattants. Les victimes incluent des Serbes, des Roms et même des Albanais du Kosovo soupçonnés d’être des opposants politiques. Ces actes auraient eu lieu dans de nombreux sites au Kosovo et en Albanie voisine.
La voix du peuple : héros ou criminels ?
Dans les rues de Pristina, les témoignages spontanés étaient unanimes. Un jeune étudiant en architecture expliquait que ces hommes sont des héros et que le pays a encore besoin d’eux. Un retraité venu du sud du pays dénonçait un tribunal qui ne jugerait que les Albanais, oubliant selon lui les crimes les plus graves commis pendant la guerre.
Cette perception est largement partagée. Les accusés sont vus comme des symboles de la lutte pour l’indépendance. Leur mise en cause judiciaire touche à l’identité nationale elle-même. Pour beaucoup, condamner ces figures reviendrait à remettre en question la légitimité même de la naissance du Kosovo indépendant.
- Les accusés sont considérés comme des libérateurs par une majorité de la population.
- Le tribunal est critiqué pour son origine internationale et son focus exclusif sur l’UCK.
- La date du rassemblement, jour de l’indépendance, renforce le message politique.
- Des personnalités officielles ont rejoint ou soutenu implicitement le mouvement.
Ces éléments montrent à quel point le sujet reste sensible. Le Kosovo, jeune nation, cherche encore à concilier sa mémoire héroïque avec les exigences de la justice internationale.
Le rôle du gouvernement et des institutions
Le Premier ministre, dans une allocution matinale pour marquer l’anniversaire, a tenu à souligner la contribution précieuse de ces hommes à la liberté et à l’indépendance. Il a ajouté que l’Histoire rendrait le juste jugement, une formule prudente mais significative.
Le tribunal lui-même, créé par le Parlement kosovar mais doté d’un personnel entièrement international, vise à juger des crimes attribués à d’anciens membres de la guérilla. Cette hybridité institutionnelle suscite débats et suspicions au sein de la société kosovare.
La dernière audience était prévue pour le lendemain du rassemblement. Les juges devraient rendre leur verdict dans un délai d’un mois, éventuellement prolongé de deux mois supplémentaires. L’issue de ce procès pourrait marquer un tournant dans la perception de la guerre et de ses acteurs.
Au-delà du procès : une nation en quête d’unité
Ce rassemblement dépasse le simple soutien à des individus. Il reflète les tensions entre justice internationale et souveraineté nationale, entre mémoire collective et accountability. Le Kosovo, indépendant depuis 2008 mais toujours non reconnu par la Serbie, navigue entre affirmation identitaire et pressions extérieures.
Les drapeaux agités sous la neige, les chants pour l’UCK, les portraits brandis haut : tout cela raconte une histoire de résilience. Mais cela pose aussi des questions sur la réconciliation régionale et sur la capacité du pays à affronter son passé sans nier les souffrances de toutes les communautés.
Dans ce contexte, la mobilisation du 17 février 2026 restera sans doute comme un moment fort. Elle illustre la profondeur des sentiments attachés à la lutte pour l’indépendance et la difficulté à accepter que ses artisans puissent être jugés pour des actes commis dans ce contexte.
Le Kosovo continue d’écrire son histoire. Entre fierté nationale et exigence de vérité judiciaire, le chemin reste long et semé d’embûches. Ce jour anniversaire, au lieu d’être seulement festif, a pris des allures de résistance symbolique.
Les mois à venir diront si ce message porté par la foule aura un écho auprès des juges de La Haye. En attendant, la nation kosovare a rappelé, avec force et émotion, qu’elle n’oublie pas ceux qu’elle considère comme ses libérateurs.
Le conflit kosovar reste un sujet brûlant, où l’Histoire et la justice se confrontent quotidiennement dans le cœur des habitants.
Pour comprendre pleinement cet événement, il faut se plonger dans le contexte historique. La guerre de 1998-1999 n’était pas seulement un affrontement militaire ; elle était porteuse d’aspirations profondes à la liberté pour une population qui se sentait opprimée depuis des décennies. L’UCK, malgré ses méthodes controversées, a incarné pour beaucoup cette quête d’émancipation.
Aujourd’hui, alors que le pays célèbre ses 18 ans d’indépendance, cette manifestation montre que la page n’est pas tournée. Les cicatrices sont encore vives, et la justice internationale est perçue par certains comme une menace à l’unité nationale plutôt qu’un outil de réconciliation.
Les organisateurs ont su mobiliser autour d’un discours clair : défendre ces hommes, c’est défendre l’histoire du Kosovo. Cette stratégie a porté ses fruits, avec une participation massive malgré les conditions météo difficiles.
Il reste maintenant à voir comment les autorités kosovares gèreront les suites du procès. Le pays doit jongler entre ses engagements internationaux et les attentes de sa population. Un équilibre délicat dans une région toujours instable.
Ce rassemblement historique révèle les fractures persistantes d’une société qui cherche à se construire tout en honorant son passé combattant. Les échos de cette journée résonneront longtemps dans le débat public kosovar et au-delà.









