Imaginez une adolescente de 17 ans, paysanne illettrée, qui prétend entendre des voix célestes lui ordonner de prendre les armes pour libérer son pays d’une occupation étrangère. Cette histoire vraie a traversé les siècles pour devenir l’une des figures les plus fascinantes de l’histoire européenne. Aujourd’hui, à Glasgow, cette légende renaît sous les traits d’une jeune actrice écossaise qui fait ses premiers pas sur scène. Une audace qui interpelle et qui pose mille questions sur la manière dont nous revisitons nos héros du passé.
Dans un monde où les jeunes prennent de plus en plus la parole pour bousculer l’ordre établi, cette nouvelle production théâtrale arrive à point nommé. Elle condense une œuvre monumentale en une expérience intense et proche du public. Le choix de cette héroïne n’est pas anodin : elle incarne le courage brut, la foi inébranlable et la révolte contre l’autorité. Et si son message résonne encore si fort en 2026, c’est précisément parce qu’il parle de pouvoir, de genre et de transformation sociale.
Une Jeanne d’Arc réinventée pour le XXIe siècle
La pièce qui fait vibrer le Citizens Theatre en ce début d’année n’est pas une simple reprise. Elle s’appuie sur un projet oublié de l’auteur lui-même : un scénario qu’il avait écrit pour une adaptation cinématographique jamais tournée. Ce texte, plus resserré, permet une mise en scène épurée, centrée sur l’intime plutôt que sur le grand spectacle historique. Le résultat ? Une durée de 90 minutes sans entracte, où chaque mot porte, où chaque silence pèse.
Le metteur en scène a choisi de concentrer l’action sur les deux dernières années de la vie de l’héroïne. On suit donc la jeune fille depuis ses premières victoires militaires jusqu’à son procès et son destin tragique. Pas de grandes batailles reconstituées, mais des confrontations verbales tendues, des débats d’idées acérés et une tension dramatique constante. C’est dans ce huis clos que l’actrice principale déploie toute sa force.
Mandipa Kabana : un premier rôle qui marque les esprits
Originaire de Bathgate, près de Glasgow, cette jeune comédienne fait ici ses grands débuts sur les planches. Elle a déjà touché à l’écran, notamment dans une série pour la télévision britannique, mais le théâtre représente pour elle un tout nouveau défi. Interpréter une figure aussi mythique à son âge demande un mélange rare de fragilité et de détermination. Elle apporte à ce rôle une fraîcheur et une énergie qui collent parfaitement à l’adolescente enflammée décrite dans les chroniques historiques.
Ce choix de casting interpelle. Jeanne d’Arc est traditionnellement représentée comme une jeune Européenne aux traits clairs. Ici, la diversité enrichit le propos sans le trahir. L’héroïne devient un symbole universel de résistance, de foi et de contestation. Peu importe l’origine ethnique : ce qui compte, c’est la conviction intérieure qui pousse une personne ordinaire à défier les puissants. Cette approche élargit le regard sur l’histoire et parle directement aux nouvelles générations.
« C’est une histoire sur le pouvoir des jeunes à changer le monde, sur la façon dont une voix marginalisée peut bouleverser l’ordre établi. »
Cette phrase résume l’intention profonde de la production. En plaçant une jeune femme d’aujourd’hui dans la peau de Jeanne, on rappelle que les révoltes ne sont pas l’apanage d’une époque ou d’un peuple. Elles surgissent partout où l’injustice étouffe et où une étincelle suffit à allumer le feu.
Stewart Laing et l’art de la condensation
Le metteur en scène, récompensé par un Tony Award pour son travail précédent, connaît bien l’exercice de la réinvention. Il transforme une pièce fleuve de plus de trois heures et trente personnages en un spectacle resserré avec seulement six comédiens. Cinq hommes endossent tour à tour les rôles d’évêques, de soldats, de rois et de juges, créant un effet de chœur antique confronté à la solitude de l’héroïne.
Cette économie de moyens renforce l’intimité. Le studio du théâtre devient un espace mental où se jouent les luttes intérieures autant que les affrontements extérieurs. Une courte séquence filmée, réalisée par une artiste reconnue, vient enrichir le propos en offrant un regard contemporain sur certains moments clés. L’ensemble crée une expérience immersive qui ne laisse personne indifférent.
Pourquoi choisir ce format ? Parce que le public d’aujourd’hui est habitué aux récits rapides, aux formats courts sur les réseaux. En adaptant le texte à cette réalité, la production rend accessible une œuvre qui pourrait sembler intimidante. Elle prouve que les classiques restent vivants quand on ose les questionner et les dépoussiérer.
Jeanne d’Arc : une héroïne qui traverse les époques
Pour comprendre l’impact de cette nouvelle version, il faut revenir à la source. Au XVe siècle, pendant la Guerre de Cent Ans, une jeune Lorraine affirme recevoir des messages divins. Elle convainc le dauphin Charles de la laisser mener l’armée française contre les Anglais. En quelques mois, elle remporte des victoires décisives, permet le sacre du roi et redonne espoir à un royaume au bord de l’effondrement.
Mais son ascension fulgurante attire la jalousie et la méfiance. Capturée, vendue aux Anglais, elle est jugée pour hérésie par un tribunal ecclésiastique. Condamnée au bûcher en 1431, elle n’a que 19 ans. Vingt-cinq ans plus tard, elle sera réhabilitée, puis canonisée en 1920. Son parcours fascine parce qu’il mêle mysticisme, politique, féminisme avant l’heure et tragédie humaine.
George Bernard Shaw, prix Nobel de littérature, s’empare de cette histoire en 1923. Sa pièce n’est pas une biographie pieuse. Il présente Jeanne comme une protestante avant l’heure, une individualiste qui défie l’autorité établie au nom d’une vérité personnelle. Il la montre intelligente, courageuse, mais aussi naïve et parfois arrogante. Ce portrait nuancé a valu à l’œuvre un succès durable.
Thèmes contemporains au cœur de la pièce
En 2026, les questions soulevées par Jeanne restent brûlantes. Que se passe-t-il quand une jeune personne issue d’un milieu modeste ose défier les élites ? Comment la société réagit-elle face à une femme qui revendique le pouvoir ? Quelle place accordons-nous aux voix qui prétendent venir d’ailleurs, qu’il s’agisse de foi ou de conviction profonde ?
La production met en lumière le pouvoir transformateur de la jeunesse. À une époque où des mouvements menés par des adolescents secouent le monde sur le climat, les inégalités ou les droits humains, Jeanne apparaît comme une ancêtre spirituelle. Elle n’attend pas la permission : elle agit. Cette radicalité inspire et dérange à la fois.
Le genre est également central. Une adolescente qui commande des armées d’hommes au XVe siècle ? Un scandale. Aujourd’hui encore, les femmes doivent souvent prouver doublement leur légitimité. En confiant ce rôle à une jeune comédienne, la mise en scène souligne la continuité de cette lutte pour la reconnaissance.
Une tournée qui va faire parler
Après Glasgow, le spectacle part en tournée à travers l’Écosse. Perth, Aberdeen, Édimbourg : plusieurs villes accueilleront cette version revisitée. Chaque représentation offre l’occasion de débats passionnés. Certains saluent le courage du casting et la modernité du propos. D’autres s’interrogent sur la fidélité historique. Mais n’est-ce pas le rôle du théâtre que de provoquer, de questionner, de faire réfléchir ?
Le Citizens Theatre, institution emblématique de la scène écossaise, confirme une fois de plus sa volonté d’oser. En associant des coproducteurs locaux, la pièce s’ancre dans le paysage culturel régional tout en rayonnant au-delà. Elle prouve que les grandes questions historiques peuvent trouver un écho dans un contexte très contemporain.
Pourquoi cette histoire nous touche encore
Jeanne d’Arc n’est pas seulement une sainte ou une guerrière. Elle est un miroir. Elle renvoie à chacune et chacun d’entre nous la question de la conviction personnelle face à l’adversité. Sommes-nous prêts à écouter notre voix intérieure quand tout le monde crie au délire ? Avons-nous le courage de nous lever quand l’injustice semble invincible ?
Dans cette adaptation, la simplicité du dispositif scénique renforce cette introspection. Pas d’effets spéciaux, pas de décor grandiose : juste des mots, des regards, des silences. Le public est si proche qu’il ressent presque la tension dans l’air. C’est cette proximité qui rend l’expérience inoubliable.
Enfin, cette production rappelle une vérité essentielle : les mythes vivent tant qu’ils sont réinterprétés. Chaque époque se choisit ses héros et leur donne sa voix. En 2026, Jeanne parle à travers une jeune Écossaise. Et cette rencontre entre passé et présent crée une alchimie particulière, pleine de promesses et d’émotions.
Si vous êtes dans la région, ne manquez pas cette occasion unique de redécouvrir une figure légendaire sous un jour nouveau. Une soirée qui pourrait bien changer votre regard sur l’histoire… et sur le monde d’aujourd’hui.
Article mis à jour le 17 février 2026 – Tous droits réservés









