Tarique Rahman : de l’ombre à la lumière du pouvoir
Longtemps perçu comme le fils de Khaleda Zia, figure emblématique du Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), Tarique Rahman émerge aujourd’hui comme un leader à part entière. Son accession au pouvoir, officialisée mardi, intervient un an et demi après les violentes émeutes qui ont précipité la chute du régime autoritaire précédent. Le BNP a dominé les élections législatives avec une majorité écrasante, devançant largement la coalition islamiste du Jamaat-e-Islami.
Ce scrutin marque un changement profond pour un pays de 170 millions d’habitants, majoritairement musulman. Tarique Rahman, investi avec son gouvernement, promet de reconstruire un Bangladesh qu’il décrit comme profondément marqué par les années passées. Son parcours, semé d’embûches, illustre à lui seul les complexités de la politique bangladaise.
Un héritage familial lourd de sens
Né en 1967, Tarique Rahman grandit dans l’ombre de figures imposantes. Son père, le général Ziaur Rahman, fondateur du BNP et ancien président, est assassiné en 1981. Sa mère, Khaleda Zia, prend alors la relève et devient Première ministre à trois reprises, dominant la scène politique pendant des décennies.
Dès 1991, le jeune Tarique accompagne sa mère lors de sa campagne victorieuse. Il sillonne les circonscriptions, apprend les rouages du terrain et se familiarise avec les foules. C’est ainsi qu’il découvre progressivement les mécanismes du pouvoir.
Malgré cette proximité, il cultive une image discrète. Lunettes fines, ton posé, il évite les projecteurs excessifs. Pourtant, il devient rapidement une pièce maîtresse du BNP, influençant les décisions en coulisses. Certains le voient comme l’avenir du parti, d’autres comme une source de controverses.
Les années d’ombre et de soupçons
En 2006, des documents diplomatiques le décrivent déjà comme le dauphin présumé de sa mère, mais aussi comme une personnalité clivante. Des accusations de corruption et de pratiques autoritaires circulent. Ses détracteurs parlent d’une administration parallèle, opaque et kleptocratique.
2007 marque un tournant brutal. Arrêté par les militaires au pouvoir, il est détenu pour des malversations qu’il a toujours niées. Il affirme avoir subi des tortures durant cette période. Libéré en 2008, il part pour Londres sous prétexte de soins médicaux et y reste en exil pendant 17 ans.
Depuis Londres, il reste actif politiquement. Ses adversaires l’accusent d’orchestrer des manifestations violentes en 2013, causant de nombreuses victimes. En 2018, il est condamné par contumace à la réclusion à perpétuité pour un attentat présumé contre une réunion publique de son ennemie jurée.
Même si on ne le veut pas, on peut faire des erreurs (…), j’en suis désolé.
Cette phrase, prononcée récemment, reflète une volonté d’assumer certaines fautes sans entrer dans les détails. Marié à une cardiologue et père d’une fille, il mène une vie relativement discrète ces dernières années, partageant parfois des moments personnels sur les réseaux sociaux.
Le retour inattendu et la campagne victorieuse
La mort de Khaleda Zia en décembre dernier change tout. Tarique Rahman rentre au pays quelques jours avant le décès de sa mère. Il évoque des sentiments mêlés : la joie de retrouver ses proches, la douleur de ne pas avoir pu serrer sa mère dans ses bras une dernière fois.
À peine arrivé, il prend les commandes du BNP. Il lance une campagne intense, parcourt le pays, monte sur les estrades. Sa voix douce contraste avec l’énergie des foules. Il insiste sur sa différence : « Eux sont eux, je suis moi. J’essaierai de faire mieux qu’eux. »
Le timing est parfait. Le régime précédent s’est effondré sous la pression populaire. Le pays aspire au changement. Le BNP capitalise sur ce ras-le-bol et remporte une victoire large aux législatives. Tarique Rahman, exilé il y a encore trois mois, devient Premier ministre en un temps record.
Les défis immenses qui attendent le nouveau dirigeant
Diriger 170 millions d’habitants n’est pas une mince affaire. Le pays sort d’années difficiles : économie fragilisée, institutions affaiblies, tensions sociales persistantes. Tarique Rahman parle d’un Bangladesh « détruit » par l’ancien pouvoir et promet de le rebâtir.
Parmi les priorités : restaurer la confiance dans les institutions, lutter contre la corruption, relancer l’économie. Il appelle à l’unité nationale, conscient des divisions profondes. Son alliance avec des partenaires politiques pourrait poser des questions sur l’orientation future.
Son passé judiciaire reste un sujet sensible. Les accusations passées, même si contestées, pourraient resurgir. Il devra prouver par les actes sa volonté de tourner la page et d’instaurer une gouvernance plus transparente.
Une dynastie qui se perpétue
Le Bangladesh est habitué aux dynasties politiques. Le pouvoir se transmet souvent au sein des familles. Tarique Rahman incarne cette tradition, mais il cherche à s’en démarquer. Il refuse d’être réduit à « le fils de » et veut imposer sa marque.
Son style plus mesuré pourrait séduire une partie de l’électorat lassé des affrontements violents. Pourtant, les attentes sont immenses. La population veut des résultats concrets : emplois, stabilité, justice.
Le chemin sera semé d’embûches. Entre reconstruction économique, réconciliation nationale et gestion des relations régionales, le nouveau Premier ministre devra naviguer avec prudence. Son succès dépendra de sa capacité à transformer les promesses en réalités tangibles.
Vers un nouveau chapitre pour le Bangladesh ?
L’arrivée de Tarique Rahman symbolise un espoir de renouveau. Après des décennies de polarisation, le pays passe à une nouvelle génération. Ce passage de témoin familial pourrait apaiser certaines tensions historiques.
Mais les défis structurels restent énormes : pauvreté persistante, vulnérabilité climatique, pressions démographiques. Le nouveau dirigeant devra innover pour répondre aux aspirations d’une jeunesse qui a déjà prouvé sa capacité à faire tomber des régimes.
En attendant, le pays observe. Tarique Rahman a promis de faire mieux que ses parents. Les prochains mois diront si ce pari ambitieux se concrétise. Pour l’instant, le Bangladesh entre dans une ère nouvelle, portée par un homme qui, après des années d’exil, retrouve enfin sa place au cœur du pouvoir.
Ce retour au premier plan n’est pas seulement personnel. Il reflète les soubresauts d’une nation en quête de stabilité. Le chemin vers un Bangladesh plus juste et prospère commence maintenant, sous le regard attentif de millions de citoyens espérant un avenir meilleur.









