Imaginez un instant : un ring éclairé sous les néons d’une salle thaïlandaise bondée, la chaleur moite de Phuket enveloppant les corps, et au centre, un homme de 31 ans qui respire profondément avant le gong. Cet homme n’est pas n’importe qui. Il porte sur ses épaules un parcours hors norme, fait de combats intérieurs autant que sur le ring. Maho Bah-Villemagne s’apprête à écrire une page inédite de la boxe française en disputant son premier combat professionnel chez les hommes, loin de chez lui, dans un pays où la boxe est une religion.
Ce moment, il l’attend depuis longtemps. Après des années à boxer dans une catégorie qui ne correspondait plus à son identité, après une transition assumée et officialisée, après des défaites qui auraient pu décourager n’importe qui, il choisit de relever un défi immense : prouver qu’il a sa place parmi les hommes sur un ring professionnel. Et pour cela, il a traversé le monde.
Un parcours atypique vers les sommets de la boxe
Avant de devenir ce boxeur déterminé que l’on suit aujourd’hui, Maho a connu une carrière déjà riche en émotions. Dans la catégorie des moins de 52 kg chez les femmes, il a accumulé des expériences précieuses. Il a notamment atteint la finale des championnats de France amateurs, où il s’est incliné de justesse face à une adversaire talentueuse. Ce parcours n’était pas anodin : il témoignait d’une discipline de fer et d’une passion brûlante pour ce sport exigeant.
Mais au fond de lui, quelque chose ne collait plus. L’identité qu’il portait ne reflétait pas qui il était vraiment. La transition de genre est devenue une évidence, un chemin nécessaire pour se sentir enfin aligné. En décembre 2023, un jugement rectifie officiellement son état civil. C’est un tournant majeur. Désormais, il peut demander une licence adaptée à sa réalité.
Les premiers pas dans la catégorie masculine
Une fois la transition actée, la quête d’une licence amateur chez les hommes commence. Après plusieurs démarches, il obtient gain de cause. Premier combat officiel dans cette nouvelle catégorie : une expérience intense, mais formatrice. En 2024, il dispute quatre rencontres à Marseille. Les résultats ne sont pas ceux espérés – quatre défaites – mais chaque affrontement apporte son lot d’enseignements. Il découvre la puissance des coups, la différence physiologique parfois perceptible, et surtout, il gagne en confiance.
« Je ne suis pas illégitime », répète-t-il souvent. Ces mots résonnent comme un mantra. Malgré les revers, il refuse de baisser les bras. Il sait que le chemin vers le professionnalisme est semé d’embûches, mais il y croit dur comme fer. La fédération française, attentive à son palmarès, ne lui ouvre pas encore les portes du statut pro. Alors, il décide de prendre les devants.
Je me sens fier de pouvoir montrer à ceux et celles qui croient en moi que je ne suis pas en Thaïlande pour rigoler, mais que je suis très sérieux dans mon projet.
Cette phrase résume parfaitement son état d’esprit. Pas question de reculer. Il faut avancer, coûte que coûte.
Pourquoi la Thaïlande ? Un choix stratégique et symbolique
La Thaïlande n’est pas choisie au hasard. Ce pays est le berceau du Muay Thai, mais aussi un lieu où la boxe professionnelle est accessible, même pour les étrangers. Les camps d’entraînement foisonnent, les opportunités de combats sont nombreuses, et les règles sont souvent plus souples qu’en Europe. Pour quelqu’un qui cherche à accumuler de l’expérience rapidement, c’est l’endroit idéal.
Maho arrive à Phuket début février 2026. Il s’installe dans un camp réputé, encadré par un entraîneur français expérimenté. Les journées sont rythmées par deux séances intenses : shadowboxing, sac, leçons techniques, et depuis peu, des sparrings exigeants. La chaleur est étouffante – 33 degrés et un taux d’humidité élevé – mais il s’acclimate vite. Après quelques jours difficiles côté cardio, son corps s’adapte. Il monte progressivement en puissance.
Il partage le camp avec des combattants de diverses nationalités, majoritairement tournés vers le Muay Thai. Les échanges avec eux enrichissent sa préparation. Il apprend à gérer les coudes, les genoux, même s’il reste fidèle à la boxe anglaise. Cette immersion totale est précieuse. Elle forge le mental autant que le physique.
Le premier combat : un quatre-rounds sous le signe de la confiance
Vendredi soir, c’est le grand jour. Un combat en quatre rounds, dans la catégorie des 57 kg. Pas de pesée officielle : tout repose sur la confiance mutuelle. Maho a demandé un adversaire de son niveau, et il semble que les organisateurs aient respecté sa requête. Thaïlandais ou étranger, peu importe : l’essentiel est de monter sur le ring et de donner le meilleur.
Il est accompagné d’une amie fidèle et d’une équipe de tournage qui documente son aventure. Ce n’est pas seulement un combat sportif ; c’est une aventure humaine. Chaque uppercut, chaque esquive portera une charge symbolique. Il veut montrer qu’un parcours comme le sien n’est pas un frein, mais une force.
« Je suis hyper excité, mais je reste sérieux », confie-t-il. Être étranger dans un pays où la boxe est reine demande de l’humilité. Il ne sous-estime personne. Il sait que le moindre relâchement peut coûter cher. Mais il est prêt. Les sparrings récents l’ont rassuré : il tient la distance, il encaisse, il riposte.
Les défis physiologiques et les questions sociétales
Personne ne peut nier que la transition de genre pose des questions dans les sports de combat. La testostérone, administrée dans le cadre d’un traitement hormonal, modifie la masse musculaire, la récupération, la puissance. Mais dans le cas d’une transition femme vers homme, les avantages physiologiques ne sont pas toujours aussi marqués qu’on pourrait le penser. Maho le sait, et il assume pleinement.
« Peu de gens s’inquiètent du fait que je sois né femme et que je puisse me faire frapper par des hommes », déclarait-il dans une interview récente. Cette phrase est révélatrice. Elle pointe du doigt une forme d’hypocrisie dans certains débats sur l’inclusion. Quand la transition va dans l’autre sens, les discussions sont souvent plus vives. Ici, le risque semble inversé, et pourtant, il est rarement évoqué avec la même intensité.
Maho ne cherche pas la polémique. Il veut simplement boxer. Être traité comme n’importe quel autre combattant. C’est sa plus grande revendication : la normalité. Sur le ring, il n’y a pas de genre, il y a des poings, de la stratégie et du courage.
Un projet à long terme : trois combats et un retour en force
Phuket n’est qu’une étape. Maho prévoit de rester jusqu’à fin mars. Deux autres combats professionnels sont au programme. Trois au total : c’est le sésame pour espérer une licence pro en France, selon les règles actuelles. Peu importe les résultats bruts ; l’expérience compte. Chaque minute passée sur le ring le rapproche de son objectif.
Il change d’hébergement : fini l’hôtel à quinze minutes à pied du camp. Il emménage dans un bungalow juste à côté. Plus pratique pour récupérer, pour se concentrer. Côté alimentation, il mise sur la simplicité : fruits au petit-déjeuner, street food thaïlandaise équilibrée pour les autres repas. Pas de superflu. Tout est pensé pour optimiser la performance.
À son retour, il espère intégrer un gala en juin, peut-être à Marseille. La boucle serait bouclée : partir pour mieux revenir, plus fort, plus légitime.
Un symbole d’inclusion et de persévérance
L’histoire de Maho dépasse largement le cadre sportif. Elle interroge notre société sur l’inclusion, sur le droit de chacun à pratiquer le sport qu’il aime, dans la catégorie qui correspond à son identité. Dans un monde où les débats sur le genre et le sport sont souvent polarisés, son parcours apporte une nuance précieuse.
Il n’est pas là pour révolutionner les règles. Il est là pour boxer. Pour gagner, si possible. Pour inspirer, surtout. À tous ceux qui doutent, à tous ceux qui traversent une transition, à tous ceux qui rêvent malgré les obstacles, il dit : « Continuez. Le ring attend. »
Ce vendredi soir à Phuket, quand le gong retentira, ce ne sera pas seulement un combat de boxe. Ce sera une déclaration. Celle d’un homme qui refuse de se cacher, qui choisit d’avancer, gants levés, regard fixé sur l’horizon. Et quoi qu’il arrive, cette histoire continuera d’écrire l’avenir de la boxe inclusive.
Le parcours de Maho Bah-Villemagne ne fait que commencer. Et il promet d’être passionnant à suivre.
La boxe n’est pas seulement un sport de force ; c’est aussi une école de vie. Pour Maho, elle est devenue le miroir de sa résilience.
Dans les mois à venir, chaque combat apportera son lot de leçons. Chaque victoire – ou chaque défaite – nourrira son évolution. Mais une chose est sûre : il ne lâchera rien. Et c’est précisément cette ténacité qui fait de lui un athlète à part.
Alors, ce vendredi, où que vous soyez, pensez à lui quand le gong sonnera. Pensez à ce Marseillais de 31 ans qui, à des milliers de kilomètres, défend non seulement ses chances de victoire, mais aussi son droit d’exister pleinement sur le ring. Un droit qu’il a conquis à force de courage et de détermination.
Et qui sait ? Peut-être que ce premier combat professionnel marquera le début d’une belle carrière. Peut-être que d’autres suivront ses traces. Peut-être que la boxe, grâce à des parcours comme le sien, deviendra un peu plus inclusive. En tout cas, une chose est certaine : Maho Bah-Villemagne a déjà gagné une bataille essentielle. Celle de l’authenticité.








