Imaginez un instant : une technologie conçue pour être totalement neutre, sans maître, sans censure possible… mais dont l’un des principaux artisans refuse catégoriquement de rester neutre lui-même. C’est exactement la position que vient de réaffirmer publiquement Vitalik Buterin, cofondateur d’Ethereum, dans un message qui secoue actuellement la communauté crypto.
En quelques mots simples mais lourds de sens, il a posé une distinction essentielle : le réseau peut et doit rester impartial, mais les individus – et donc lui en premier – ont le droit, voire le devoir, d’exprimer des jugements tranchés. Une déclaration qui ne passe pas inaperçue à une période où les débats sur la commercialisation, la centralisation rampante et l’avenir idéologique de la crypto font rage.
Ethereum neutre, mais Vitalik engagé : une clarification nécessaire
Depuis plusieurs années, la question revient sans cesse : Ethereum appartient-elle encore à l’esprit cypherpunk originel ou s’est-elle vendue aux institutions et aux géants de la finance traditionnelle ? Vitalik a donc décidé de mettre les choses au clair, sans détour.
Il insiste sur un point fondamental : pour utiliser Ethereum, personne n’est obligé de partager ses opinions personnelles, qu’elles portent sur la finance décentralisée, la vie privée, l’intelligence artificielle, la politique ou même des sujets aussi triviaux que sa passion pour la cuisine berlinoise ou son attachement au format de date ISO.
« Vous n’avez pas besoin d’être d’accord avec moi sur quoi que ce soit pour déployer un smart contract ou envoyer des ETH. C’est ça, la beauté d’un système permissionless. »
Cette phrase résume parfaitement la philosophie qu’il défend pour le protocole lui-même : une infrastructure ouverte, aveugle aux opinions de ses utilisateurs, développeurs ou même fondateurs.
La neutralité appartient au protocole, pas aux personnes
La grande force d’Ethereum, selon Vitalik, réside justement dans cette neutralité inscrite au cœur du code. À l’image de protocoles historiques comme HTTP ou Bitcoin, la blockchain Ethereum ne fait pas de différence entre les usages : jeu, finance spéculative, outil de préservation de la vie privée, système de vote, tokenisation d’actifs réels… tout est permis.
Mais cette ouverture technique ne signifie pas que chacun doive approuver tous les projets qui y naissent. Au contraire, Vitalik revendique le droit le plus complet à la critique, même la plus virulente.
Qualifier un projet de « corposlop » – un mélange savoureux de « corporate » et « slop » signifiant bouillie ou camelote – n’est pas pour lui une forme de censure. C’est simplement l’exercice normal de la liberté d’expression dans un écosystème qui se veut ouvert.
« Si je dis que votre application est du corposlop, je ne vous censure pas. Je vous critique publiquement. C’est différent. La censure, c’est empêcher quelqu’un de publier. La critique, c’est dire ce qu’on pense de ce qui a été publié. »
Il développe même une analogie intéressante avec Linux : le noyau est neutre et accepte presque tout, mais la communauté n’hésite jamais à dire quand un logiciel construit dessus va à l’encontre de l’esprit du mouvement du logiciel libre.
Pourquoi cette mise au point maintenant ?
Le contexte actuel explique largement la sortie de Vitalik. Ces derniers mois, plusieurs tendances provoquent des frictions croissantes au sein de l’écosystème :
- Arrivée massive de structures très centralisées déguisées en DeFi
- Projets qui reproduisent les pires travers de la finance traditionnelle
- Intégration parfois très agressive d’outils d’IA opaques
- Multiplication des tokens lancés dans une logique purement spéculative sans valeur ajoutée réelle
- Débats sur la confidentialité financière et la surveillance
Face à cela, certains accusent les figures historiques comme Vitalik de vouloir imposer une vision unique et de trahir l’idéal de neutralité. Lui répond en substance : « Non, la neutralité est technique, pas morale ni esthétique. »
Il ne cherche pas à empêcher qui que ce soit de construire, mais il refuse de faire semblant d’approuver des initiatives qu’il juge contraires aux valeurs qu’il a toujours défendues : liberté individuelle, résistance à la censure, minimisation du pouvoir centralisé.
Le grand compromis de la liberté d’expression
Vitalik va même plus loin en parlant du « grand bargain » (grand compromis) de la liberté d’expression dans les systèmes ouverts :
- Personne ne peut vous empêcher de déployer votre application sur Ethereum.
- Mais personne ne peut non plus vous empêcher de dire publiquement ce que vous pensez de cette application.
- Et surtout : personne n’est forcé de l’utiliser ou d’y mettre son argent.
Ce triptyque forme selon lui le socle sur lequel repose toute communauté saine autour d’une technologie décentralisée.
Il rappelle que la censure technique est extrêmement difficile sur Ethereum, et c’est une bonne chose. Mais la censure sociale – le jugement public, la réputation, le retrait de confiance – reste un mécanisme puissant et légitime.
À retenir : la neutralité du réseau protège la liberté de construire ; la liberté d’expression protège la qualité des idées et des projets.
Quelles conséquences concrètes pour l’écosystème ?
Cette clarification de Vitalik pourrait avoir plusieurs impacts notables dans les mois à venir :
- Renforcer la légitimité des critiques ouvertes contre les projets jugés trop centralisés ou opportunistes
- Encourager les développeurs à assumer plus clairement les valeurs portées par leurs créations
- Inciter à une polarisation saine : plutôt que de prétendre à une fausse unanimité, assumer des divergences idéologiques
- Protéger Ethereum contre le reproche d’hypocrisie (« vous êtes décentralisés mais vous censurez les idées »)
En affirmant haut et fort qu’il n’est pas neutre, Vitalik enlève paradoxalement une arme rhétorique à ceux qui l’accusent de vouloir tout contrôler. Il montre que l’on peut être très engagé personnellement tout en défendant farouchement la neutralité du protocole.
Un rappel salutaire à l’heure de la maturité
La crypto entre dans une phase de maturité où les idéaux originels sont parfois mis à rude épreuve par les réalités économiques, les pressions réglementaires et l’appétit des gros acteurs institutionnels.
Dans ce contexte, la position de Vitalik agit comme un garde-fou. Il refuse que l’on confonde ouverture technique et relativisme moral. Ethereum peut accueillir tous les usages, mais cela ne signifie pas que tous les usages se valent.
Il invite chacun à construire selon ses convictions, à critiquer sans complexe les projets qui s’écartent selon lui de l’idéal d’émancipation par la technologie, et surtout à ne jamais sacrifier la liberté fondamentale du réseau sur l’autel d’un prétendu consensus mou.
« Ethereum est neutre. Moi pas. Et c’est très bien comme ça. »
Cette phrase pourrait bien devenir l’un des leitmotivs de l’année 2026 dans les cercles crypto francophones et internationaux. Elle résume une tension fertile : celle entre l’universalité d’une infrastructure et la singularité des visions qui s’y expriment.
Et vous, que pensez-vous de cette distinction entre neutralité du protocole et engagement personnel ? La critique publique est-elle un garde-fou nécessaire ou un risque de division ? Le débat ne fait que commencer.
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