Imaginez une mégapole bouillonnante où l’histoire coloniale côtoie les gratte-ciel futuristes, où les souvenirs douloureux d’attentats terroristes se mêlent à l’effervescence de Bollywood et aux ambitions technologiques les plus audacieuses. C’est dans ce décor unique qu’Emmanuel Macron a posé ses valises pour retrouver Narendra Modi. Bombay, cœur économique et culturel de l’Inde, devient le théâtre d’une rencontre qui pourrait redessiner durablement les équilibres géopolitiques et technologiques mondiaux.
Derrière les images protocolaires et les sourires officiels se dessine un agenda particulièrement dense : armement, aéronautique civile, intelligence artificielle, coopération multilatérale… Autant de dossiers qui montrent que la relation franco-indienne est entrée dans une nouvelle phase, beaucoup plus concrète et ambitieuse.
Un partenariat qui s’intensifie à grande vitesse
La France et l’Inde ne se contentent plus de discours convenus sur leur « partenariat stratégique ». Les deux pays passent désormais aux actes, et de manière spectaculaire. La rencontre de Bombay illustre parfaitement cette accélération.
Hommage solennel aux victimes des attentats de 2008
Dès son arrivée dans la nuit, le président français s’est rendu au Taj Mahal Palace, l’un des lieux les plus symboliques de la tragédie qui a frappé Bombay en novembre 2008. Durant trois jours, des commandos ont semé la terreur dans la ville, faisant 166 morts, dont deux ressortissants français.
Ce geste n’est pas seulement protocolaire. Il rappelle que la lutte contre le terrorisme reste un point commun majeur entre Paris et New Delhi, même si les menaces ont évolué depuis.
Bollywood à la conquête de la France ?
Avant même de retrouver Narendra Modi, Emmanuel Macron a déjeuné avec plusieurs figures majeures du cinéma indien. L’objectif affiché : explorer les coopérations possibles et vanter l’attractivité de la France pour les tournages internationaux.
Bollywood produit chaque année des centaines de films qui touchent des milliards de spectateurs. Imaginer des coproductions franco-indiennes ou des superproductions tournées en Provence, à Paris ou sur la Côte d’Azur n’a rien d’utopique. La France dispose d’un savoir-faire, de décors variés et d’incitations fiscales qui pourraient séduire les grands studios de Bombay.
La méga-commande de Rafale officialisée
Le dossier qui attire tous les regards reste bien entendu la vente de 114 chasseurs Rafale supplémentaires. Après les 36 puis 26 appareils déjà commandés, cette nouvelle tranche porterait à plus de 200 le nombre total d’avions de combat français achetés par l’Inde.
Il s’agit tout simplement de la plus grosse commande jamais enregistrée par Dassault Aviation pour son fleuron. Au-delà des chiffres impressionnants, cette décision politique forte envoie un message clair : New Delhi fait désormais confiance à Paris pour une partie essentielle de sa supéreté aérienne future.
« Les discussions permettront de consolider le partenariat stratégique et de le diversifier dans des secteurs nouveaux et émergents. »
Services du Premier ministre indien
Cette diversification est précisément au cœur des échanges actuels. La défense ne suffit plus ; les deux capitales veulent construire une relation beaucoup plus large.
Première ligne d’assemblage d’hélicoptères Airbus en Inde
Autre symbole fort : l’inauguration à distance d’une chaîne de montage d’hélicoptères H125 près de Bangalore. Gérée par le conglomérat Tata Group, cette ligne doit produire à terme la version militaire H125M, mais commence par la variante civile très prisée.
Le premier hélicoptère « Made in India » devrait effectuer son vol inaugural avant la fin de l’année. Ce transfert de technologie et cette implantation industrielle locale correspondent parfaitement à la doctrine indienne actuelle : attirer les grands groupes étrangers tout en développant un écosystème national autonome.
Intelligence artificielle : le nouveau terrain de jeu commun
Après Bombay, Emmanuel Macron se rend à New Delhi pour participer au Sommet mondial pour l’Impact de l’IA. Ce rendez-vous, qui fait suite au sommet de Paris de l’année précédente, réunit une quinzaine de chefs d’État et de gouvernement autour des grands enjeux de l’intelligence artificielle.
Investissement, recherche scientifique d’intérêt général, accès démocratique aux outils technologiques… Les thèmes abordés sont cruciaux pour l’avenir de la planète. La France et l’Inde entendent jouer un rôle moteur dans la définition de règles communes et équitables.
À cette occasion, le président français doit inaugurer le Centre franco-indien de l’IA en santé globale. Ce projet vise à mettre les avancées de l’IA au service de la médecine et de la santé publique, domaines dans lesquels les deux pays peuvent mutualiser leurs forces : expertise française en recherche médicale et puissance indienne en data et en informatique.
Rencontres de haut niveau en marge du sommet
Le programme est chargé. Outre Narendra Modi, Emmanuel Macron doit s’entretenir avec Luiz Inacio Lula da Silva, président du Brésil. Les deux hommes président respectivement le G7 et les BRICS cette année : l’occasion rêvée d’explorer des convergences sur le multilatéralisme, alors que celui-ci est fragilisé par de multiples crises.
Le dirigeant français rencontrera également les patrons de Google et d’Anthropic, deux géants (ou futurs géants) de l’IA américaine. Ces échanges privés montrent que Paris cherche à rester dans la course technologique mondiale, même face aux mastodontes d’outre-Atlantique.
Contexte géopolitique complexe
Les discussions ne peuvent ignorer les bouleversements mondiaux actuels. La politique commerciale agressive de certains dirigeants, la montée en puissance chinoise, la guerre en Ukraine… Tous ces sujets influencent directement les choix stratégiques de New Delhi et de Paris.
L’Inde n’a jamais condamné explicitement l’invasion russe en Ukraine. Elle continue d’importer massivement du pétrole et des armes de Moscou. Mais la donne change : les pressions internationales s’intensifient et les besoins en technologies occidentales deviennent incontournables.
La France, membre permanent du Conseil de sécurité, membre du G7, partenaire privilégié de l’Indopacifique, apparaît comme un interlocuteur équilibré, ni aligné aveuglément sur Washington, ni complaisant avec Pékin ou Moscou.
Pourquoi ce rapprochement est historiquement significatif
Depuis l’indépendance de l’Inde, la France a toujours maintenu une relation particulière avec New Delhi. Ventes d’armes, coopération spatiale, nucléaire civil, échanges culturels… Les domaines de coopération n’ont cessé de s’élargir.
Mais jamais la relation n’avait atteint un tel niveau d’intensité et de diversité. La décision indienne d’acheter massivement des Rafale, de produire des hélicoptères Airbus sur son sol et de coprésider des initiatives mondiales sur l’IA avec la France marque un tournant.
Il ne s’agit plus seulement d’une relation bilatérale classique. C’est la construction d’un axe stratégique qui vise à peser sur les grands équilibres du XXIe siècle : multipolarité, technologies de rupture, souveraineté numérique et énergétique.
Les défis qui attendent les deux pays
Malgré les annonces spectaculaires, plusieurs obstacles demeurent. La mise en œuvre effective des transferts de technologie, la localisation industrielle réelle, la protection de la propriété intellectuelle, les questions de prix et de calendrier… Tous ces points nécessiteront des négociations parfois ardues.
Sur le plan géopolitique, l’Inde doit jongler entre ses partenariats historiques (Russie), ses relations économiques vitales (Chine), son rapprochement avec les États-Unis et désormais cet approfondissement avec l’Europe, et singulièrement avec la France.
Paris, de son côté, doit convaincre ses partenaires européens que miser sur l’Inde ne signifie pas se détourner du reste du continent asiatique ou ignorer les autres priorités stratégiques.
Vers une alliance technologique et stratégique durable ?
Si les engagements pris à Bombay et à New Delhi se concrétisent, la France et l’Inde pourraient devenir des acteurs incontournables dans plusieurs domaines stratégiques : aéronautique de défense, mobilité aérienne civile, intelligence artificielle responsable, santé globale numérique.
Ce partenariat va bien au-delà d’une simple addition d’intérêts commerciaux. Il s’inscrit dans une vision partagée d’un monde multipolaire, où les grandes puissances moyennes refusent la bipolarisation et entendent peser sur les règles du jeu mondial.
Dans un contexte où les institutions multilatérales sont fragilisées, où les chaînes d’approvisionnement sont contestées, où les technologies de rupture redessinent les hiérarchies de puissance, la capacité de Paris et de New Delhi à coopérer étroitement pourrait s’avérer décisive.
La rencontre de Bombay n’est donc pas seulement un nouveau chapitre dans une longue histoire d’amitié. Elle marque peut-être le début d’une véritable alliance stratégique du XXIe siècle, ancrée dans la défense, l’industrie et l’innovation technologique.
À suivre de très près.
Points clés à retenir
- Confirmation de la vente de 114 Rafale supplémentaires → plus grosse commande jamais passée à Dassault
- Inauguration d’une ligne d’assemblage d’hélicoptères H125 Airbus gérée par Tata Group
- Lancement de l’année franco-indienne de l’innovation
- Création du Centre franco-indien de l’IA en santé globale
- Participation au Sommet mondial pour l’Impact de l’IA avec de nombreux chefs d’État
- Entretiens avec Lula, Google, Anthropic
- Exploration de convergences G7-BRICS sur le multilatéralisme
Les prochains mois diront si ces annonces se traduisent par des réalisations concrètes. Mais une chose est sûre : la relation franco-indienne vit actuellement l’un de ses moments les plus intenses et les plus prometteurs depuis l’indépendance de l’Inde.









