Imaginez une scène où la fatigue et la détermination se mêlent sous un soleil impitoyable. Devant l’entrée d’une prison à Caracas, une poignée de femmes reposent sur de simples matelas posés à même le sol. Leurs visages marqués par l’épuisement trahissent des nuits sans sommeil et des jours sans nourriture. Elles sont là depuis plusieurs jours, refusant toute alimentation solide pour faire entendre leur cri : libérer les détenus politiques enfermés derrière ces murs.
Une protestation radicale née de la frustration accumulée
Ce lundi marque le troisième jour de leur grève de la faim. Ces femmes, mères, épouses, sœurs ou belles-sœurs, ne supportent plus les reports successifs et les promesses non tenues. Leur geste extrême vise à forcer les autorités à agir rapidement sur une loi d’amnistie qui tarde à voir le jour. Chaque heure qui passe accentue leur faiblesse physique, mais renforce paradoxalement leur résolution.
Le mouvement n’est pas isolé. À l’intérieur de la prison dite « Zona 7 », une soixantaine de détenus ont également cessé de s’alimenter depuis le samedi matin. Cette solidarité entre l’extérieur et l’intérieur des murs illustre l’ampleur du désespoir qui règne autour de ces dossiers judiciaires sensibles.
Les origines d’une colère profonde
Tout commence avec l’annonce, il y a plusieurs semaines, d’une loi d’amnistie historique. Promise sous pression internationale, elle devait permettre la libération massive de personnes considérées comme prisonniers politiques. Les attentes étaient immenses après des mois de tension et d’attente. Pourtant, les semaines passent et les libérations se comptent au compte-gouttes.
Jeudi dernier, un nouveau report a été annoncé. Avec un début de semaine férié, l’examen du texte par l’Assemblée nationale n’est désormais attendu qu’en milieu de semaine suivante au mieux. Cette énième attente a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour ces familles déjà installées depuis janvier devant les établissements pénitentiaires.
« Plus de retard, plus de torture. Jusqu’à quand ? »
Evelin Quiaro, 46 ans
Cette phrase résume parfaitement l’état d’esprit général. Evelin Quiaro, allongée sur son matelas avec une petite bouteille d’eau enrichie en électrolytes à ses côtés, incarne cette lassitude mêlée de rage contenue. Son fils est incarcéré depuis novembre, accusé d’avoir participé à un attentat à la bombe que les autorités affirment avoir déjoué.
Des promesses officielles qui peinent à se concrétiser
Les annonces se sont multipliées ces dernières semaines. Dès le début du mois de janvier, des libérations massives avaient été promises pour le 8 du mois. Des dizaines de familles s’étaient alors rassemblées devant les prisons, espérant revoir leurs proches. Mais les sorties se sont faites de manière très progressive.
Plus récemment, le président de l’Assemblée nationale s’était rendu sur place. Il avait assuré que tous les détenus de la Zona 7 seraient libérés au plus tard le vendredi précédent. Finalement, seulement dix-sept personnes ont été relâchées. Ce décalage entre discours et réalité alimente la frustration et renforce le sentiment d’injustice.
Selon des données recueillies auprès d’organisations spécialisées dans la défense des droits humains, 444 personnes ont obtenu une libération conditionnelle ces derniers temps. Cependant, plus de 600 resteraient encore incarcérées pour des motifs politiques. Ces chiffres illustrent l’ampleur du problème et expliquent pourquoi tant de familles refusent désormais de rentrer chez elles.
La dure réalité physique d’une grève de la faim
Après seulement deux ou trois jours sans manger, le corps commence à montrer des signes de faiblesse importants. Vertiges, fatigue extrême dès le moindre mouvement, sensation de froid permanent : les grévistes décrivent ces symptômes avec précision. Pourtant, elles affirment que cela « en vaut la peine » et que leur sacrifice finira par porter ses fruits.
Un médecin local, figure reconnue dans le milieu médical vénézuélien, s’est rendu sur place pour apporter son soutien. Il insiste sur les dangers réels de cette action dans des conditions aussi précaires : poussière omniprésente, saleté, absence d’hygiène. L’immunité chute rapidement et les complications peuvent survenir sans prévenir.
« Faire une grève de la faim, c’est dangereux. D’autant plus vu les conditions : dans la rue, avec la poussière, la saleté. »
Docteur Rafael Arreaza
Une des participantes a déjà dû interrompre son jeûne à cause de problèmes de tension artérielle. Le médecin a tenté d’obtenir l’autorisation de visiter les détenus à l’intérieur, sans succès : un ordre judiciaire est requis pour pénétrer dans l’établissement.
Gestes symboliques et confrontations tendues
Parmi les moments les plus marquants, on retient celui où une manifestante s’est enroulée dans une chaîne pour bloquer l’accès à un agent pénitentiaire. Elle lui a interdit d’entrer avec de la nourriture, arguant que si les prisonniers ne mangent pas, personne ne devrait le faire. L’agent a finalement rebroussé chemin sous les cris de « Ça suffit ! » répétés avec force.
Ces scènes traduisent un ras-le-bol profond. Les larmes coulent, les voix se brisent, mais la détermination reste intacte. Personne ne souhaite rester là, couchée sur un matelas dans la rue, mais elles estiment n’avoir plus d’autre moyen d’action.
L’impact sur les familles et les enfants
Maria Escalona, 41 ans, raconte combien cette situation pèse sur ses deux enfants de 8 et 9 ans. Son mari est détenu depuis septembre. Le stress permanent, l’absence du père, la précarité du quotidien : tout cela crée un climat familial très lourd. Elle avoue être déjà épuisée par la grève elle-même, mais refuse de baisser les bras.
Comme beaucoup d’autres, elle espère que la loi sera enfin examinée jeudi prochain. Pourtant, elle ne veut plus attendre : « Je veux qu’ils sortent tout de suite. Ça doit être avant jeudi. » Cette urgence ressentie par toutes les participantes explique l’intensité de leur mobilisation actuelle.
Un soutien venu de l’exil
Depuis Madrid, où il vit en exil, Edmundo Gonzalez Urrutia, candidat de l’opposition qui revendique la victoire à l’élection présidentielle de 2024, a tenu à réagir publiquement. Sur les réseaux sociaux, il a salué le courage de ces familles : « Derrière chaque prisonnier politique, il y a une famille qui résiste. Des familles en grève de la faim ! Elles le font parce qu’elles estiment qu’on ne leur laisse pas d’autre choix. »
Il évoque la douleur et l’angoisse qui accompagnent ce type d’action. Son message rappelle que cette lutte dépasse les murs de la prison et touche des milliers de personnes à travers le pays. Il souligne également que ces gestes désespérés naissent du sentiment d’être abandonnées par les institutions.
Une situation qui interroge sur les droits humains
Cette mobilisation met en lumière des questions essentielles sur le respect des droits fondamentaux, la justice et la liberté d’expression. Les détenus concernés sont accusés de délits graves, souvent liés à des tentatives présumées de déstabilisation. Les autorités parlent régulièrement de complots déjoués. Les familles, elles, affirment qu’il s’agit de persécutions politiques.
Entre ces deux versions, le fossé semble immense. Les grévistes de la faim espèrent que leur sacrifice extrême obligera à un dialogue ou à une accélération des procédures. Elles veulent croire que leur voix portera enfin jusqu’aux décideurs.
Quelles perspectives pour les jours à venir ?
La santé des participantes reste la principale inquiétude. Chaque jour supplémentaire sans nourriture augmente les risques. Le médecin présent sur place continue de surveiller leur état, mais les moyens restent limités dans ce contexte de rue.
L’examen du texte législatif est attendu en milieu de semaine. Si un vote positif intervient, il pourrait ouvrir la voie à des libérations plus rapides. Dans le cas contraire, la mobilisation risque de s’intensifier encore, avec peut-être de nouveaux participants ou des actions plus visibles.
Ces femmes répètent inlassablement qu’elles ne souhaitent pas être là. Elles aspirent simplement à retrouver une vie normale, avec leurs proches à leurs côtés. Leur combat, aussi douloureux soit-il, témoigne d’un attachement profond à la justice et à la liberté.
La suite dépendra largement de la réponse des autorités dans les prochains jours. En attendant, sous le ciel de Caracas, ces matelas posés devant la grille continuent de symboliser une résistance silencieuse mais déterminée. Une résistance portée par des corps affaiblis, mais par des cœurs qui refusent d’abandonner.
Ce mouvement rappelle que, parfois, lorsque les voies institutionnelles semblent bouchées, certains choisissent de mettre leur propre santé en jeu pour faire bouger les lignes. Reste à savoir si ce sacrifice suffira à faire plier les lenteurs administratives et politiques. L’avenir proche apportera sans doute des éléments de réponse.
Pour l’instant, les grévistes tiennent bon, malgré la fatigue qui gagne du terrain et la colère qui ne faiblit pas. Leur message est clair : elles ne partiront pas tant que leurs proches ne seront pas libres. Un cri du cœur lancé depuis le bitume, sous les yeux impassibles d’une prison qui garde jalousement ses occupants.









