Imaginez deux pays aux liens historiques profonds, mais qui, depuis plusieurs mois, semblaient s’éloigner inexorablement l’un de l’autre. Puis, soudain, un geste concret : un ministre français atterrit à Alger pour discuter sécurité avec son homologue. Ce lundi marque-t-il le début d’une véritable désescalade entre Paris et Alger ? Beaucoup d’observateurs retiennent leur souffle.
Un voyage attendu pour relancer un dialogue essentiel
Laurent Nuñez, actuel ministre de l’Intérieur français, entame un déplacement de deux jours en Algérie. Cette visite, hautement symbolique, intervient dans un climat diplomatique particulièrement tendu depuis plus d’un an et demi. L’invitation avait été lancée il y a plusieurs mois par le ministre algérien de l’Intérieur Saïd Sayoud, mais sa concrétisation avait tardé, alimentant les spéculations sur l’état réel des relations bilatérales.
Aujourd’hui, ce déplacement apparaît comme un premier signe tangible de dégel. Les préparatifs techniques entre les services des deux pays ont permis de poser les bases d’une discussion politique franche. Le ministre français l’a lui-même souligné : il s’agit de passer de la phase technique à la phase politique.
Les priorités affichées : sécurité et coopération
Sur le papier, l’agenda semble clair. Les discussions doivent porter sur l’ensemble des questions de sécurité qui préoccupent les deux capitales. Parmi les dossiers majeurs :
La lutte contre le terrorisme reste une priorité absolue dans une région où les menaces persistent. Les deux pays partagent un intérêt commun à empêcher toute résurgence de groupes extrémistes.
Le trafic de stupéfiants constitue un autre axe majeur de coopération. Les routes passant par le Sahel affectent directement les deux territoires.
Enfin, la question migratoire, et plus précisément la gestion des flux irréguliers, occupe une place centrale dans les échanges.
« J’ai toujours été confiant dans le rétablissement des relations sécuritaires avec l’Algérie. Cette visite est l’aboutissement de cette position : continuer à dialoguer sur les questions de sécurité me paraît indispensable. »
Ces mots prononcés juste avant le départ traduisent une volonté affichée de maintenir le canal ouvert, même quand les sujets deviennent brûlants.
Le dossier le plus sensible : les réadmissions
Au cœur des crispations actuelles se trouve la question des réadmissions. Il s’agit du retour forcé vers l’Algérie des ressortissants algériens placés sous OQTF (obligation de quitter le territoire français) et en situation irrégulière sur le sol français.
Jusqu’à présent, Alger n’a accepté aucun retour de ce type, selon plusieurs sources proches du dossier. Ce blocage total constitue l’un des principaux points de friction entre les deux ministères de l’Intérieur depuis des années.
Le sujet est d’autant plus épineux qu’il touche à la fois à la souveraineté nationale algérienne et aux impératifs de gestion migratoire française. Toute avancée concrète sur ce point serait perçue comme un signal fort de part et d’autre.
Contexte : une relation dégradée depuis l’été 2024
Pour comprendre l’importance de cette visite, il faut remonter aux racines de la crise. L’été 2024 a constitué un tournant particulièrement douloureux dans les relations bilatérales.
La décision française de reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental a été vécue à Alger comme une trahison majeure. Ce territoire au statut non défini selon l’ONU oppose depuis un demi-siècle le Maroc au Front Polisario, soutenu par l’Algérie.
À partir de ce moment, les incidents se sont multipliés :
- Enlèvement d’un influenceur algérien opposant au régime en avril 2024
- Arrestation en novembre 2024 de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, finalement gracié un an plus tard
- Inculpation d’un agent consulaire algérien en avril 2025
- Expulsion, quelques jours plus tard, de douze agents de l’ambassade de France à Alger
Chaque événement a ajouté une couche supplémentaire de méfiance mutuelle.
Signaux récents de possible désescalade
Malgré ce passif lourd, plusieurs gestes intervenus ces dernières semaines laissent entrevoir une possible sortie de crise.
Le transfert de Christophe Gleizes – journaliste sportif français arrêté en mai 2024 en Kabylie et condamné en appel à sept ans de prison pour apologie du terrorisme – vers un établissement pénitentiaire plus proche d’Alger a été interprété comme un geste d’apaisement.
Par ailleurs, des déclarations du président algérien indiquant une volonté de reprendre « tous ses ressortissants » ont été accueillies avec intérêt à Paris.
« Je trouve qu’il y a des signaux positifs qui se déclenchent des deux côtés. Peut-être qu’on est dans un moment de désescalade de la crise. »
Députée écologiste ayant rencontré récemment des responsables algériens
Ces éléments, même s’ils restent modestes, contribuent à créer un climat légèrement plus favorable au dialogue.
Une approche prudente et réaliste
Contrairement à certains de ses prédécesseurs qui avaient adopté une posture plus frontale, Laurent Nuñez semble privilégier une approche mesurée. Aucun objectif spectaculaire n’est affiché publiquement.
L’enjeu premier reste de renouer le fil du dialogue sécuritaire, même s’il doit être ténu au départ. Les sources diplomatiques insistent sur ce point : l’important est de rétablir un contact direct et régulier.
Il n’est pas prévu, à ce stade, de rencontre avec le président algérien. Toutefois, le ministre français n’a pas totalement exclu cette possibilité en fonction de l’évolution des discussions sur place.
Historique des visites ministérielles
Le dernier déplacement d’un ministre de l’Intérieur français en Algérie remonte à la fin de l’année 2022. Depuis, les relations se sont considérablement dégradées, rendant chaque contact de haut niveau particulièrement scruté.
Le prédécesseur immédiat de Laurent Nuñez avait multiplié les prises de position fermes, notamment autour de la libération de personnalités détenues en Algérie. Cette stratégie de bras de fer n’avait pas produit les résultats escomptés.
Aujourd’hui, l’approche semble plus pragmatique : privilégier le dialogue sectoriel sur la sécurité plutôt que les déclarations publiques à forte connotation politique.
Enjeux régionaux et implications plus larges
La coopération sécuritaire entre la France et l’Algérie dépasse largement le cadre bilatéral. Elle s’inscrit dans un contexte régional marqué par l’instabilité au Sahel, la menace terroriste persistante et les routes migratoires complexes.
Une meilleure coordination sur le contrôle des frontières sud de l’Algérie, sur le partage de renseignements ou sur les opérations conjointes contre les réseaux criminels aurait des répercussions positives pour toute la région méditerranéenne.
De même, une avancée sur la question des réadmissions pourrait débloquer d’autres dossiers migratoires et faciliter la gestion des flux en Europe.
Perspectives : vers une normalisation progressive ?
Personne ne s’attend à ce que deux jours de discussions suffisent à effacer des mois de tensions accumulées. Le chemin sera nécessairement long et semé d’embûches.
Cependant, le simple fait que ce déplacement ait lieu constitue déjà un élément positif. Il démontre que, malgré les divergences profondes, les deux capitales considèrent le maintien d’un dialogue sécuritaire comme une nécessité stratégique.
Les prochaines semaines seront décisives pour évaluer si cette visite marque réellement le début d’une nouvelle séquence ou si elle restera un épiphénomène dans une relation toujours très fragile.
En attendant les conclusions officielles de ces échanges, une chose est sûre : les regards sont tournés vers Alger, où se joue peut-être l’un des premiers chapitres d’une possible réconciliation pragmatique entre deux partenaires historiques.
La suite des événements dira si ce déplacement aura été un simple geste diplomatique ou le véritable point de départ d’un réchauffement durable. Pour l’instant, l’espoir prudent domine chez ceux qui suivent de près ces relations complexes.
Ce voyage intervient à un moment où la stabilité régionale est plus que jamais nécessaire. Les deux pays, conscients des défis communs, semblent prêts à faire un pas, même modeste, dans la bonne direction.
Reste à savoir si ce pas sera suivi d’un second, puis d’un troisième. L’histoire des relations franco-algériennes nous a appris que la patience et la persévérance sont souvent les clés d’une coopération réussie.
En ce mois de février 2026, alors que Laurent Nuñez foule le sol algérien, une page nouvelle pourrait timidement s’ouvrir. Une page écrite non pas avec des grands discours, mais avec des réunions de travail, des échanges techniques et, espérons-le, des résultats concrets sur les dossiers qui comptent vraiment pour les citoyens des deux rives de la Méditerranée.
Les relations entre la France et l’Algérie ont toujours été faites de hauts et de bas. Aujourd’hui, un ministre se déplace pour parler sécurité : signe que, malgré tout, le dialogue reste possible quand la survie des intérêts communs l’exige.
À suivre donc, avec la vigilance et l’espoir que suscite tout premier pas dans la bonne direction après une longue période de froid.









