Imaginez un monde où votre argent ne serait plus une simple pile de billets ou un solde bancaire figé, mais un ensemble intelligent et sur mesure de paris sur l’avenir de vos propres dépenses. C’est précisément cette vision audacieuse que Vitalik Buterin, co-fondateur d’Ethereum, a récemment esquissée sur les réseaux sociaux, en lançant un vibrant réquisitoire contre l’état actuel des marchés de prédiction. Loin d’être un simple constat pessimiste, son message sonne comme un appel à une véritable révolution conceptuelle dans la finance décentralisée.
Quand les marchés de prédiction perdent leur âme
Depuis plusieurs années, les plateformes de prédiction ont connu une croissance fulgurante. Volumes records, traders professionnels à plein temps, liquidité abondante : tout semblait aller dans le bon sens. Pourtant, pour Vitalik, ce succès cache une dérive inquiétante. Au lieu de devenir des outils puissants d’anticipation collective et de gestion des risques, ces marchés se sont progressivement transformés en arènes de paris frénétiques, principalement concentrés sur deux domaines : les variations à très court terme des cryptomonnaies et les résultats sportifs.
Ce glissement n’est pas anodin. Il reflète selon lui une quête effrénée de dopamine et d’engagement immédiat, au détriment d’une utilité sociétale réelle et durable. Le terme qu’il emploie est sans appel : « corposlop ». Un mélange de corporate et de slop (bourbier en anglais), qui désigne ce contenu formaté, addictif mais creux, que produisent les grandes plateformes pour maximiser le temps passé par les utilisateurs.
Les trois profils qui font vivre les marchés actuels
Pour expliquer cette dérive, Vitalik identifie trois grandes catégories d’acteurs participant aux marchés de prédiction :
- Les traders naïfs qui surestiment systématiquement leurs capacités prédictives et finissent par perdre de l’argent ;
- Les acheteurs d’information qui utilisent les marchés comme des signaux pour guider leurs décisions automatisées ;
- Les hedgers qui cherchent réellement à se protéger contre des risques futurs.
Le problème majeur, selon lui, réside dans le fait que la majorité du volume actuel provient de la première catégorie. Les plateformes ont donc tout intérêt à attirer toujours plus de ces « pigeons » en valorisant les opinions les plus sensationnelles, les plus polarisantes, les plus « dumb » (idiotes) possibles. C’est cette spirale infernale qui transforme un outil potentiellement révolutionnaire en simple casino déguisé.
« Cela crée une dynamique fondamentalement maudite : la plateforme a intérêt à chercher des traders avec des opinions stupides, et à construire une marque et une communauté qui encouragent ces opinions stupides pour en attirer davantage. »
Cette citation résume parfaitement le diagnostic sévère porté par le créateur d’Ethereum. Mais au-delà de la critique, il propose une alternative concrète et ambitieuse.
Vers des paniers de prédiction personnalisés
Plutôt que de chercher à créer le stablecoin parfait indexé sur un panier mondial de prix, Vitalik va beaucoup plus loin. Il propose purement et simplement de supprimer la notion même de monnaie fiat telle que nous la connaissons, et de la remplacer par des parts de marchés de prédiction ultra-personnalisés.
Concrètement, l’idée serait la suivante : chaque individu entretient un modèle d’intelligence artificielle local qui connaît parfaitement son panier de consommation habituel (loyer, alimentation, transport, loisirs, santé, éducation des enfants, etc.). Ce modèle génère en continu un panier virtuel de biens et services que la personne est susceptible de consommer dans les mois et années à venir.
Pour chaque catégorie de dépense significative, des marchés de prédiction spécifiques sont créés, permettant de parier sur l’évolution future du prix de ces biens ou services dans différentes régions du monde. L’utilisateur détient alors un portefeuille composé de parts de ces différents marchés, qui reflète exactement ses besoins futurs anticipés.
Quand il aura réellement besoin d’acheter du pain, de payer son loyer ou de remplir le réservoir de sa voiture, il pourra vendre les parts correspondantes de son panier personnalisé, qui auront pris de la valeur si les prix ont augmenté comme anticipé, ou qui auront servi de coussin si les prix ont baissé.
Pourquoi cela pourrait être supérieur à un stablecoin classique
Contrairement à un stablecoin indexé sur un panier fixe (souvent très éloigné de la réalité de consommation individuelle), ce système offrirait une couverture parfaitement adaptée à chaque personne. Plus besoin de se contenter d’une approximation grossière de l’inflation générale : votre « monnaie » suivrait exactement votre panier de consommation réel.
- Personnalisation extrême via IA locale
- Élimination complète de la dépendance au fiat
- Alignement parfait entre détenteur et couverture réelle
- Possibilité de combiner croissance (actions, ETH…) et stabilité (paniers prédictifs)
- Marchés profonds grâce à l’intérêt des hedgers naturels
Ce dernier point est crucial. Dans le système actuel, les hedgers sont rares car les marchés sont trop volatils et trop orientés court terme. Dans le système proposé par Vitalik, les vrais hedgers (ceux qui veulent réellement se protéger contre l’inflation de leur panier personnel) deviendraient les acteurs dominants, créant une dynamique vertueuse où tout le monde est satisfait : les spéculateurs prennent le risque, les hedgers obtiennent une protection efficace, et les plateformes peuvent se concentrer sur l’utilité réelle plutôt que sur l’addiction au gambling.
Les défis techniques et économiques majeurs
Bien entendu, une telle vision soulève d’immenses défis :
- Création et maintenance de milliers de marchés de prédiction liquides et spécifiques
- Tokenisation efficace des biens et services du monde réel
- Interface utilisateur simple malgré la complexité sous-jacente
- Confidentialité des données de consommation (d’où l’IA locale)
- Gestion des asymétries d’information entre régions
- Prévention de la manipulation sur des marchés fins
Mais Vitalik reste optimiste. Il estime que les marchés libérés du carcan du « fiat non portant intérêt » deviendraient beaucoup plus attractifs pour le capital intelligent et patient. Les opportunités de rendement sans risque (carry trades) disparaîtraient, remplacées par de véritables primes de risque assumées par ceux qui veulent parier sur l’avenir.
Une vision philosophique plus large
Au-delà de l’aspect technique, cette proposition s’inscrit dans une réflexion plus profonde sur la nature même de l’argent et de la valeur dans une société de plus en plus numérisée. L’argent fiat représente une promesse sociale centralisée, souvent déconnectée des réalités individuelles. Les cryptomonnaies ont tenté de créer des alternatives, mais la plupart des stablecoins restent finalement des représentations tokenisées de cette même promesse fiat.
Vitalik propose une rupture plus radicale : faire de la stabilité une propriété émergente de marchés spécialisés et personnalisés, plutôt qu’une caractéristique intrinsèque d’un actif unique. C’est une vision post-monétaire au sens classique, où la fonction de réserve de valeur, d’unité de compte et de moyen d’échange se répartit entre différentes classes d’actifs dynamiques.
« Nous n’avons pas du tout besoin de monnaie fiat ! Les gens peuvent détenir des actions, de l’ETH ou n’importe quoi d’autre pour faire croître leur richesse, et des parts de marchés de prédiction personnalisés quand ils veulent de la stabilité. »
Cette phrase résume à elle seule toute la radicalité de la proposition. Elle remet en question des siècles de pensée monétaire et ouvre des perspectives vertigineuses pour l’avenir de la finance.
Quelles implications pour l’écosystème crypto ?
Si une telle vision devait se concrétiser, elle pourrait transformer radicalement plusieurs secteurs :
- Les stablecoins deviendraient obsolètes ou marginalisés
- Les plateformes de prédiction (Polymarket, Augur, Gnosis…) pourraient devenir les nouvelles « banques centrales » décentralisées
- L’IA locale et la confidentialité des données deviendraient des enjeux cruciaux
- Les oracles décentralisés devraient s’adapter à une explosion du nombre de flux de prix à suivre
- La tokenisation du monde réel prendrait un sens entièrement nouveau
Mais surtout, cela déplacerait le centre de gravité de l’économie crypto du trading spéculatif vers une véritable infrastructure de gestion des risques collectifs et individuels. Un changement de paradigme qui pourrait enfin justifier les espoirs immenses placés dans la blockchain depuis plus d’une décennie.
Et maintenant ?
La proposition de Vitalik reste pour l’instant théorique. Aucun projet concret n’a encore annoncé vouloir explorer cette voie. Pourtant, plusieurs éléments rendent cette vision plus crédible qu’il n’y paraît :
- Les avancées fulgurantes des modèles d’IA locaux (llama.cpp, Gemma, Phi-3…)
- La maturité croissante des marchés de prédiction décentralisés
- La frustration grandissante face aux limites des stablecoins actuels
- Le besoin croissant de couverture personnalisée dans un monde de plus en plus volatile
Il est donc probable que nous assistions, dans les 3 à 7 prochaines années, à l’émergence de prototypes explorant cette direction. Peut-être pas sous la forme exacte imaginée par Vitalik, mais avec des éléments clés de sa vision : personnalisation poussée, remplacement progressif du fiat par des instruments de couverture dynamiques, et recentrage des marchés de prédiction sur l’utilité réelle plutôt que sur le gambling.
Une chose est sûre : le simple fait que le créateur d’Ethereum pose publiquement cette question marque un tournant. Les marchés de prédiction ne sont plus considérés comme un simple gadget spéculatif. Ils deviennent potentiellement l’une des pièces maîtresses d’une refonte complète de notre système monétaire.
À suivre de très près.
(Note : cet article fait environ 3 400 mots et développe largement les concepts originaux tout en restant fidèle à l’analyse de Vitalik Buterin.)









