Des tensions longtemps contenues qui explosent en décembre 2025
Les relations entre Riyad et Abou Dhabi ont toujours été marquées par une coopération étroite, notamment dans le cadre de la coalition contre les rebelles houthis au Yémen. Pourtant, des divergences stratégiques existaient en sourdine depuis plusieurs années. Fin 2025, ces désaccords ont pris une tournure publique et spectaculaire.
L’Arabie saoudite a accusé ouvertement son voisin émirati de menacer sa sécurité nationale en soutenant des forces séparatistes yéménites. Ces groupes, actifs dans le sud du pays, ont brièvement pris le contrôle de territoires proches de la frontière saoudienne. Pour Riyad, cette avancée représentait une ligne rouge infranchissable, car elle mettait en péril la stabilité de sa propre frontière sud.
Les Émirats, de leur côté, ont toujours nié soutenir explicitement une fragmentation du Yémen, mais leur appui logistique et politique à ces factions du sud était connu. L’escalade a culminé avec des incidents militaires qui ont révélé au grand jour l’ampleur du malaise entre les deux capitales.
Le rôle clé du Yémen dans la rivalité saoudo-émiratie
Le Yémen reste le théâtre principal de ces frictions. Depuis le début de la guerre civile en 2015, Riyad et Abou Dhabi ont investi massivement dans le conflit, mais avec des priorités différentes. L’Arabie saoudite vise avant tout à sécuriser sa frontière et à contrer l’influence iranienne via les Houthis. Les Émirats, eux, se concentrent sur le contrôle des routes maritimes stratégiques du golfe d’Aden et sur une influence accrue dans le sud yéménite.
Cette divergence d’intérêts a conduit à des situations où les deux pays soutiennent des acteurs locaux parfois opposés. Les séparatistes du sud, qui rêvent d’une restauration d’un État du Sud Yémen indépendant, ont bénéficié d’un soutien émirati marqué. Leur progression soudaine fin 2025 a provoqué une réaction ferme de Riyad, soucieuse de préserver l’intégrité territoriale yéménite – du moins telle qu’elle sert ses intérêts sécuritaires.
Depuis la fin décembre 2025, les contacts diplomatiques de haut niveau entre Riyad et Abou Dhabi sont au point mort. Aucune rencontre officielle n’a eu lieu au plus haut niveau, ce qui accentue le sentiment d’une crise latente.
Bahreïn entre en scène pour apaiser le jeu
Face à cette impasse, Bahreïn a pris l’initiative de jouer les médiateurs. Le royaume, voisin proche et allié historique des deux parties, a lancé des efforts discrets pour désamorcer les tensions. Un responsable régional a confirmé que Manama œuvre activement à combler le fossé et à rapprocher les points de vue.
Cette semaine, le prince héritier et Premier ministre bahreïni, Salmane ben Hamad Al-Khalifa, s’est rendu à Riyad pour rencontrer le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, puis à Abou Dhabi pour s’entretenir avec le président émirati Mohammed ben Zayed. Ces visites successives illustrent une diplomatie de navette classique, visant à transmettre des messages et à explorer des terrains d’entente.
L’approche bahreïnie insiste sur le caractère interne au Golfe de ce différend. Il s’agit d’une affaire du Golfe qui doit être réglée dans le Golfe, sans intervention extérieure ni via les institutions régionales comme le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Cette initiative reste donc bilatérale et informelle, ce qui permet plus de flexibilité.
L’Égypte s’implique discrètement pour faciliter le dialogue
Parallèlement, l’Égypte joue un rôle de facilitateur non négligeable. Le Caire, qui entretient d’excellentes relations avec Riyad et des liens économiques forts avec Abou Dhabi, transmet des messages entre les deux capitales. Cette médiation égyptienne s’appuie sur des canaux diplomatiques traditionnels.
Début janvier, le ministre saoudien des Affaires étrangères s’est rendu au Caire pour des entretiens avec son homologue égyptien et le président Abdel Fattah al-Sissi. Le lendemain, le chef de la diplomatie égyptienne a contacté son homologue émirati. Selon des sources régionales, des messages saoudiens ont ensuite été relayés vers Abou Dhabi via Le Caire.
Cette implication égyptienne n’est pas surprenante. Le pays partage avec l’Arabie saoudite une vision commune sur la préservation de l’intégrité territoriale des États et la stabilité en mer Rouge. Toute fragmentation au Yémen pourrait perturber les routes maritimes vitales pour le canal de Suez, source majeure de devises pour l’Égypte.
Les canaux directs persistent malgré le silence public
Malgré l’absence de contacts de haut niveau depuis fin décembre, une source proche du gouvernement saoudien a tenu à préciser qu’il n’y a pas besoin de médiation formelle. Les canaux de communication directs entre Riyad et Abou Dhabi restent ouverts, ce qui laisse espérer une résolution interne sans escalade supplémentaire.
Ni l’Arabie saoudite ni les Émirats n’ont rompu leurs relations diplomatiques. Les deux pays continuent de coopérer sur de nombreux dossiers régionaux et économiques. Le différend actuel semble circonscrit au Yémen et à des questions de perception sécuritaire, sans empiéter sur l’ensemble de leur partenariat stratégique.
Cette retenue est essentielle. Une rupture ouverte entre ces deux puissances du Golfe aurait des répercussions majeures sur la stabilité régionale, l’équilibre face à l’Iran, et même sur les marchés énergétiques mondiaux.
Les enjeux sous-jacents d’une rivalité croissante
Au-delà du Yémen, ces tensions reflètent des visions stratégiques divergentes. L’Arabie saoudite, sous la houlette de Mohammed ben Salmane, cherche à consolider son leadership régional et à sécuriser ses frontières pour soutenir sa Vision 2030. Les Émirats, dirigés par Mohammed ben Zayed, poursuivent une politique plus interventionniste, axée sur la projection de puissance et le contrôle de corridors stratégiques.
Ces approches peuvent se compléter dans certains cas, mais entrer en conflit dans d’autres, comme au Yémen où les priorités sécuritaires et économiques divergent. Le soutien émirati à des acteurs locaux autonomes est perçu à Riyad comme une menace à l’unité des coalitions anti-houthis et à la stabilité frontalière.
Les efforts de Bahreïn et de l’Égypte visent précisément à éviter que ces divergences ne s’élargissent à d’autres théâtres (Soudan, Corne de l’Afrique, etc.). En ramenant le dialogue au niveau bilatéral et régional, ils espèrent préserver l’unité du Golfe face aux défis communs.
Perspectives d’apaisement et défis à venir
Les médiations en cours montrent que les acteurs du Golfe sont conscients des risques. Une résolution rapide profiterait à tous : stabilité accrue au Yémen, renforcement des coalitions régionales, et préservation des investissements économiques croisés.
Cependant, les blessures d’amour-propre et les perceptions de menace sécuritaire persistent. Toute avancée nécessitera des concessions mutuelles, peut-être sur le rôle des acteurs locaux au Yémen ou sur une coordination accrue des politiques étrangères.
Pour l’instant, le silence diplomatique de haut niveau contraste avec les initiatives de proximité menées par Manama et Le Caire. Si ces efforts portent leurs fruits, le Golfe pourrait retrouver une unité de façade, essentielle dans un environnement régional volatile.
Restez attentifs : les prochains jours et semaines seront décisifs pour savoir si cette crise restera un épisode passager ou si elle marquera un tournant dans les relations intra-golfe. Le Yémen, une fois de plus, sert de baromètre aux ambitions et aux limites des puissances régionales.









