Imaginez un pays où des champs verdoyants cachent l’une des matières premières les plus lucratives et les plus destructrices au monde. En Colombie, les feuilles de coca ne sont pas seulement une plante : elles représentent à la fois une source de survie pour certains agriculteurs et le moteur principal d’un trafic international qui empoisonne des millions de vies. Après des années d’interdiction, le gouvernement a décidé de reprendre une arme controversée contre cette culture illicite : le glyphosate.
Ce retour marque un tournant majeur dans la lutte contre le narcotrafic. Longtemps suspendue pour des raisons sanitaires et écologiques, la pulvérisation aérienne revient aujourd’hui sous une forme modernisée, grâce à l’utilisation de drones. Une décision qui soulève immédiatement de nombreuses interrogations : efficacité réelle, risques pour les populations, impact sur l’environnement, et surtout, conséquences diplomatiques avec les principaux partenaires internationaux.
Un retour annoncé sous haute pression internationale
Depuis plusieurs années, la Colombie fait face à une augmentation continue des surfaces cultivées en coca. Ce phénomène s’est accentué ces dernières années, plaçant le pays au rang de premier producteur mondial de cocaïne. Face à cette réalité préoccupante, les autorités ont progressivement revu leur stratégie initiale d’éradication manuelle pour envisager à nouveau des méthodes plus rapides et plus étendues.
Le durcissement de la position de Washington a joué un rôle déterminant. Les exigences américaines en matière de réduction drastique de la production de drogue se sont faites plus pressantes, accompagnées parfois de menaces implicites sur l’aide bilatérale. Après des mois de tensions, une rencontre récente entre les dirigeants des deux pays semble avoir permis un certain apaisement, ouvrant la voie à des mesures concrètes comme la reprise contrôlée des épandages.
Des drones plutôt que des avions : une technologie présentée comme plus sûre
L’innovation majeure réside dans l’utilisation de drones. Contrairement aux anciens épandages massifs réalisés par avion, ces appareils volent à très basse altitude – environ 1,5 mètre au-dessus des plants – et pulvérisent de manière extrêmement ciblée. L’objectif affiché est double : maximiser l’efficacité sur les cultures visées tout en minimisant drastiquement les retombées sur les zones habitées ou les cultures alimentaires voisines.
Les autorités insistent sur ce point : les drones permettent une précision chirurgicale. Chaque opération est planifiée en fonction des renseignements recueillis sur le terrain, ciblant prioritairement les zones où les groupes armés contraignent les paysans à cultiver la coca sous menace. Cette approche sélective vise à répondre aux critiques qui avaient conduit à l’interdiction totale en 2015.
Cette technologie pourrait être fondamentale : moins de cultures de coca, plus de sécurité en Colombie, moins de drogues mortelles qui arrivent dans les rues américaines.
Cette déclaration illustre parfaitement la communication officielle qui entoure le déploiement de ces nouveaux moyens : associer réduction de la production illicite, amélioration de la sécurité intérieure et diminution du flux de stupéfiants vers les marchés étrangers.
Retour sur les raisons de l’interdiction initiale en 2015
Pour comprendre l’ampleur du revirement actuel, il faut revenir une décennie en arrière. À l’époque, les pulvérisations aériennes massives étaient critiquées de toutes parts. Les communautés rurales rapportaient des problèmes respiratoires, des irritations cutanées, des pertes de récoltes alimentaires et même des cas de malformations congénitales chez les nouveau-nés dans les zones traitées.
L’Organisation mondiale de la Santé avait classé le glyphosate comme « probablement cancérogène pour l’homme » en 2015, un avis qui avait pesé lourd dans la décision colombienne de suspendre les épandages. Les organisations paysannes, les ONG environnementales et plusieurs partis politiques s’étaient mobilisés contre une pratique jugée à la fois inefficace à long terme et dangereuse pour la santé publique.
Les études scientifiques accumulées montraient également que le produit chimique pouvait contaminer les cours d’eau, affecter la biodiversité et perturber les équilibres écologiques fragiles des régions andines et amazoniennes. Face à cette accumulation de preuves et de plaintes, l’interdiction avait semblé inéluctable.
Un changement de posture du pouvoir actuel
Le président en exercice avait lui-même, lorsqu’il siégeait dans l’opposition, multiplié les critiques contre le glyphosate. Il dénonçait régulièrement ses effets sanitaires et environnementaux, plaidant pour des alternatives comme les programmes de substitution volontaire des cultures. Ce positionnement faisait partie intégrante de son discours progressiste et écologique.
Pourtant, confronté aux réalités du pouvoir et à la montée inexorable des indicateurs de production de cocaïne, le gouvernement a opéré un virage pragmatique. Dès décembre dernier, l’exécutif annonçait officiellement la reprise des pulvérisations, tout en promettant un encadrement strict et l’utilisation de technologies modernes pour limiter les dommages collatéraux.
Ce revirement a suscité des réactions contrastées. Certains y voient une capitulation face aux exigences étrangères, d’autres une prise de conscience réaliste de l’ampleur du problème et de l’échec relatif des stratégies alternatives mises en place ces dernières années.
Les arguments des opposants restent très vifs
Malgré les assurances officielles, de nombreuses voix s’élèvent toujours contre le retour du glyphosate. Les communautés paysannes soulignent que même avec des drones, le risque de dérive du produit reste réel, surtout dans des zones montagneuses où les vents peuvent être imprévisibles.
Elles rappellent également que la destruction des cultures de coca s’accompagne souvent de la destruction simultanée de cultures vivrières plantées à proximité. Pour des familles déjà vulnérables, perdre à la fois la coca (source de revenu) et les aliments de base représente une catastrophe économique immédiate.
- Risque sanitaire persistant malgré la précision des drones
- Contamination potentielle des sols et des eaux
- Destruction accidentelle de cultures alimentaires légales
- Absence de solutions économiques viables immédiates pour les cultivateurs
- Manque de confiance envers les institutions après des décennies de promesses non tenues
Ces arguments, maintes fois répétés, continuent d’alimenter la mobilisation de plusieurs secteurs de la société civile colombienne. Pour beaucoup, revenir au glyphosate, même modernisé, revient à rouvrir une boîte de Pandore dont les effets à moyen et long terme restent mal connus.
Quel avenir pour les programmes de substitution des cultures ?
La stratégie officielle combine désormais répression chimique ciblée et accompagnement des cultivateurs vers des alternatives légales. Cependant, les expériences passées ont montré que la transition est extrêmement complexe : accès au crédit, formation, débouchés commerciaux stables, infrastructures de transport, sécurité sur le territoire… autant de conditions rarement réunies simultanément.
Dans de nombreuses régions, les groupes armés imposent la culture de coca comme une forme d’impôt révolutionnaire ou comme moyen de financement direct. Tant que cette emprise territoriale persiste, les paysans se retrouvent piégés dans un système dont ils ne peuvent sortir sans risquer des représailles violentes.
Les défenseurs des épandages estiment que la destruction des cultures constitue justement un levier pour affaiblir économiquement ces organisations et créer les conditions d’une transition plus sereine. Leurs opposants rétorquent que sans protection réelle et sans alternatives concrètes immédiatement disponibles, on ne fait que déplacer le problème vers d’autres zones.
Un équilibre délicat entre santé, sécurité et diplomatie
La reprise des pulvérisations illustre parfaitement les dilemmes auxquels est confrontée la Colombie. D’un côté, la nécessité de répondre aux attentes des partenaires internationaux et de freiner un trafic qui finance violence et corruption. De l’autre, la protection de la santé des populations rurales et la préservation d’écosystèmes uniques au monde.
Le recours aux drones vise à trouver un compromis technique : plus de précision, moins de dommages collatéraux. Reste à savoir si cette technologie suffira à rassurer les opposants et à produire des résultats durables sur le terrain. Les prochains mois seront déterminants pour évaluer l’efficacité réelle de cette nouvelle approche et ses conséquences sanitaires, sociales et environnementales.
En attendant, le débat reste vif et passionné. Entre ceux qui y voient une capitulation nécessaire face à une menace existentielle et ceux qui dénoncent un retour en arrière dangereux pour la santé publique et l’environnement, la Colombie est loin d’avoir tranché définitivement la question du glyphosate et de la lutte contre la coca.
Ce qui est certain, c’est que cette décision dépasse largement le cadre technique ou agricole. Elle touche à des questions profondes de souveraineté, de développement rural, de santé publique, de relations internationales et de modèle économique dans les zones les plus reculées du pays. Un sujet qui continuera d’alimenter les discussions, les manifestations et les négociations pendant de longues années encore.
Points clés à retenir
- Reprise des pulvérisations de glyphosate après une interdiction de dix ans
- Utilisation de drones pour une application ultra-ciblée à basse altitude
- Contexte de forte pression des États-Unis sur la réduction de la production de cocaïne
- Préoccupations persistantes concernant les effets sanitaires et environnementaux
- Combinaison annoncée entre répression chimique et programmes d’accompagnement des cultivateurs
Le chemin vers une réduction significative et durable des cultures de coca reste semé d’embûches. Entre avancées technologiques, impératifs diplomatiques et impératifs sanitaires, la Colombie cherche encore la formule qui permettra de sortir durablement de ce cercle vicieux. Une chose est sûre : les regards du monde entier sont tournés vers ce laboratoire grandeur nature de la lutte antidrogue au XXIe siècle.









