Imaginez une gare bondée où chaque seconde compte, où un simple billet de train peut transformer des semaines d’attente en joie immense. C’est la réalité que vivent des centaines de millions de Chinois en ce moment précis, au cœur de la plus grande migration humaine annuelle sur Terre. Alors que le Nouvel An lunaire approche, les trains sont pris d’assaut, les applications de réservation saturées, et pourtant, une lueur d’espoir persiste pour ceux qui, comme un jeune étudiant de 19 ans, parviennent à décrocher leur place in extremis.
La plus grande migration humaine au monde s’intensifie cette année
Les autorités chinoises anticipent pas moins de 9,5 milliards de déplacements interzones durant les 40 jours que dure ce pic traditionnel autour du Nouvel An lunaire. Ce chiffre dépasse déjà le record établi l’année précédente, qui s’élevait à 9,02 milliards. Cette augmentation reflète à la fois la croissance démographique, l’urbanisation continue et le désir profond de millions de personnes de retrouver leur famille pour célébrer ensemble cette fête ancestrale.
Pour beaucoup, ce retour au pays natal représente bien plus qu’un simple voyage. Il s’agit d’un rituel annuel chargé d’émotions, où les sacrifices du quotidien cèdent temporairement la place aux traditions et aux liens familiaux. Les gares deviennent des théâtres vivants où se jouent des histoires personnelles au milieu d’une foule immense.
Un étudiant chanceux raconte son parcours
Gao Yemiao, un jeune de 19 ans aspirant coach sportif, fait partie des heureux élus. Valise à la main et veste d’hiver sur le dos, il patiente en gare de Baoding, située à environ cent kilomètres au sud de Pékin. Il n’avait pas réussi à acheter son billet plusieurs semaines plus tôt via l’application mobile, un classique de cette période où la concurrence est féroce.
Mais grâce à la liste d’attente, il a finalement obtenu ce précieux sésame. « J’ai été mis sur liste d’attente et, heureusement, j’ai réussi à obtenir un ticket ! », explique-t-il avec soulagement. Son trajet le ramène vers Langfang, sa ville natale, pour quelques jours précieux en famille.
« Je vais aider à faire un grand ménage, tirer des pétards et, comme le veut la tradition, manger des raviolis le matin du premier jour de l’année. »
Ces gestes simples résument l’essence de la fête pour beaucoup : nettoyer la maison pour chasser la malchance, faire exploser des pétards pour éloigner les mauvais esprits, et partager un repas symbolique riche en significations. Les raviolis, par leur forme évoquant les lingots d’or anciens, portent des vœux de prospérité.
Des congés prolongés pour stimuler l’économie
Cette année, les autorités ont décidé d’allonger exceptionnellement les congés à neuf jours consécutifs, une durée jamais vue auparavant. L’objectif affiché est clair : relancer une consommation qui reste atone depuis plusieurs années. En offrant plus de temps libre, on espère encourager les dépenses, les sorties et les voyages internes.
Mais pour une grande partie de la population, cette parenthèse ne se traduira pas forcément par des achats massifs ou des escapades touristiques. Les priorités restent centrées sur la famille, le repos et la recharge des batteries avant la reprise du travail. Beaucoup préfèrent rester chez eux, loin du stress quotidien, plutôt que de dépenser dans des loisirs coûteux.
- Passer du temps avec les parents et grands-parents
- Préparer et partager des repas traditionnels
- Respecter les rituels ancestraux comme l’accrochage de banderoles rouges
- Éviter les foules touristiques pendant les pics de déplacement
Ces choix illustrent une réalité contrastée : alors que le gouvernement mise sur la relance par la consommation, les citoyens placent souvent le bien-être familial au-dessus des impératifs économiques.
Les traditions qui perdurent malgré le rythme moderne
Chai Lihong, une femme de 47 ans originaire de Xingtai dans la province du Hebei, est venue jusqu’à Baoding pour célébrer avec sa fille, qui s’est installée là après son mariage. Comme le veut la coutume, elle prévoit d’accrocher de grandes bandes verticales rouges de chaque côté de la porte, ornées de phrases porte-bonheur destinées à attirer la bonne fortune pour l’année à venir.
Le dîner de réveillon occupera une place centrale, réunissant les proches autour d’une table abondante. Mais la tradition impose aussi d’autres visites : après avoir fêté avec sa mère, la fille et sa belle-famille devront se rendre chez les beaux-parents pour respecter l’équilibre familial.
« Une fois qu’ils auront célébré le Nouvel An avec moi, ma fille et sa famille devront aussi se rendre dans la ville de son mari pour voir ses beaux-parents. Après ça, on sera déjà au cinquième jour de l’année, et en Chine ça signifie déjà la reprise progressive du travail. »
Cette organisation serrée montre comment les obligations sociales s’entremêlent avec le calendrier festif. Même avec neuf jours de congé, le temps semble filer à toute vitesse, et la vie professionnelle reprend rapidement ses droits.
Retour difficile pour les travailleurs des grandes villes
Hua Lei, 34 ans, employée dans le commerce en ligne à Pékin, incarne bien cette réalité des migrants urbains. Sa ville natale, Anguo, se trouve à 190 kilomètres au sud de la capitale. Malgré l’existence de TGV sur cet axe, obtenir un billet relève souvent du parcours du combattant.
« Il y a des TGV qui font la liaison mais je n’arrive généralement pas à obtenir de billet », confie-t-elle après avoir opté pour un train classique plus lent jusqu’à Baoding, avant de finir le trajet en voiture. Comme beaucoup d’autres voyageurs interrogés dans la même gare, elle ne prévoit ni tourisme ni grosses dépenses durant cette période.
« Je préfère rester chez moi », affirme-t-elle simplement, soulignant son envie de profiter pleinement de sa famille sans agitation extérieure. Ses vœux pour l’Année du Cheval ? « J’aimerais devenir riche et que tout roule dans ma vie, et puis rester en bonne santé ! » Des souhaits universels, modestes et touchants, qui résonnent chez des millions de personnes.
Pourquoi cette migration fascine-t-elle le monde entier ?
Le chunyun, comme on l’appelle en chinois, n’est pas seulement un pic de transports. Il symbolise le lien indéfectible entre la modernité urbaine et les racines rurales ou provinciales. Des millions de jeunes actifs, partis chercher du travail dans les mégapoles, reviennent temporairement dans leur village ou petite ville natale. Ce va-et-vient annuel met en lumière les contrastes d’une société en pleine transformation.
Les infrastructures se sont considérablement améliorées ces dernières décennies : le réseau de trains à grande vitesse est l’un des plus étendus au monde, permettant de relier des distances énormes en quelques heures. Pourtant, la demande dépasse toujours l’offre pendant ces 40 jours, créant des scènes de cohue mémorables dans les gares.
Les applications mobiles ont révolutionné la réservation, mais la rapidité d’exécution reste décisive. Ceux qui hésitent quelques minutes peuvent se retrouver sans place, d’où l’importance des listes d’attente ou des solutions de secours comme les trains plus lents.
Les rituels qui unissent les générations
Au-delà des voyages, ce sont les coutumes qui donnent tout leur sens à cette période. Le grand ménage de printemps prépare symboliquement la maison à accueillir la nouvelle année. Les décorations rouges, couleur de la chance, envahissent les portes et les intérieurs. Les pétards, malgré les restrictions dans certaines villes pour des raisons de pollution et de sécurité, restent un symbole fort dans de nombreuses régions.
Le repas du réveillon, souvent composé de plats porte-bonheur (poisson pour l’abondance, poulet pour la complétude, etc.), réunit familles élargies. Les enfants reçoivent des enveloppes rouges contenant de l’argent, signe de bénédiction des aînés. Ces gestes, répétés année après année, renforcent le tissu social dans un pays où la pression professionnelle est intense.
- Nettoyage approfondi de la maison
- Décoration avec calligraphies et banderoles rouges
- Dîner familial copieux le soir du réveillon
- Visites protocolaires aux beaux-parents
- Repas de raviolis le matin du jour de l’An
Ces étapes structurent les journées et offrent un cadre rassurant au milieu du tumulte des transports.
Un moment de pause avant la reprise
Pour Gao Yemiao, les neuf jours de congé ne seront pas synonymes de vacances prolongées. Étudiant, il doit préparer des examens et des entraînements. « Mes études passent avant tout », insiste-t-il. Cette discipline reflète l’importance accordée à l’éducation et à la réussite personnelle dans la société chinoise contemporaine.
De même, les parents comme Chai Lihong voient dans ces retrouvailles un moment rare mais fugace. Le cinquième jour marque déjà le début du retour à la normale, avec la reprise progressive des activités professionnelles. Cette brièveté accentue la valeur de chaque instant passé ensemble.
Des vœux simples pour une année meilleure
Derrière les statistiques impressionnantes et les images de foules, ce sont des aspirations très humaines qui émergent. Devenir riche, voir la vie s’améliorer, rester en bonne santé : ces souhaits, exprimés par Hua Lei, résonnent chez de nombreux Chinois confrontés aux défis économiques et à la pression sociale.
Le Nouvel An lunaire reste un moment d’optimisme, où l’on tire un trait sur l’année écoulée et où l’on projette de l’espoir sur celle qui commence. Dans les gares, dans les trains, dans les maisons familiales, c’est cette énergie positive qui traverse le pays entier.
Alors que les trains filent à travers la Chine, emportant avec eux des millions d’histoires personnelles, cette migration record nous rappelle que, même dans un monde ultra-connecté et rapide, le besoin de racines et de liens familiaux demeure plus fort que tout. Une leçon universelle au cœur de cette fête millénaire.
Le chunyun n’est pas seulement un défi logistique ; c’est le pouls vivant d’une civilisation qui honore ses traditions tout en se projetant dans l’avenir.
Avec plus de 9,5 milliards de déplacements prévus, cette édition 2026 s’annonce historique à tous les niveaux. Elle témoigne de la résilience et de l’attachement profond des Chinois à leurs coutumes, même au prix d’efforts considérables. Une belle illustration de ce que signifie vraiment « rentrer chez soi » pour des centaines de millions de personnes.









