Imaginez un instant : des agents de police, chargés de faire respecter la loi, se retrouvent face à une perte embarrassante. Pas des billets ou des bijoux, mais des actifs virtuels qui valent des millions. En Corée du Sud, un événement récent secoue le monde de la cryptomonnaie et pose de sérieuses questions sur la capacité des institutions à sécuriser des biens numériques saisis. 22 Bitcoin, équivalant à environ 1,6 million de dollars américains, ont purement et simplement disparu des coffres de la police. Et le plus troublant ? Personne ne s’en est aperçu pendant plusieurs années.
Un cold wallet intact, mais des fonds envolés : le mystère sud-coréen
Le 13 février 2026, les autorités du poste de police de Gangnam, quartier chic et animé de Séoul, ont officiellement confirmé une nouvelle qui fait tâche dans le paysage sécuritaire. Lors d’un audit national lancé suite à un précédent incident similaire, les enquêteurs ont découvert que 22 Bitcoin saisis en 2021 n’étaient plus dans le portefeuille froid censé les protéger. Le dispositif physique – un simple USB sécurisé – était toujours là, intact, sans trace d’effraction visible. Pourtant, les cryptomonnaies avaient été transférées hors du wallet sans aucune autorisation apparente.
Cette disparition n’est pas anodine. Elle intervient dans un contexte où la Corée du Sud est l’un des pays les plus actifs en matière de régulation et de répression des crimes liés aux cryptomonnaies. Les autorités y ont multiplié les saisies ces dernières années, notamment dans des affaires de fraude, de blanchiment ou de jeux en ligne illégaux. Mais si même la police ne parvient pas à garder en sécurité ce qu’elle confisque, quelle crédibilité reste-t-il à ces opérations ?
Retour sur les faits : une saisie oubliée dans les tiroirs
Tout commence en novembre 2021. Dans le cadre d’une enquête criminelle (dont les détails précis n’ont pas été rendus publics), des suspects remettent volontairement 22 Bitcoin aux enquêteurs du poste de Gangnam. À l’époque, la valeur était bien moindre qu’aujourd’hui, mais cela représentait déjà une somme conséquente. Les pièces sont placées dans un cold wallet, ce type de stockage hors ligne censé être le summum de la sécurité : pas de connexion internet, pas de risque de piratage distant.
L’enquête est ensuite suspendue. Les Bitcoin restent dans le wallet, rangé quelque part dans les locaux sécurisés du poste. Pendant plus de quatre ans, personne ne vérifie régulièrement le solde. C’est seulement grâce à un vaste audit déclenché après une autre perte massive – 320 Bitcoin égarés par le bureau des procureurs de Gwangju en 2025 – que l’anomalie est détectée. Les logs d’accès et les historiques de transactions sur la blockchain montrent clairement que les fonds ont été déplacés. Mais quand exactement ? Et surtout, par qui ?
« Le wallet physique n’a pas bougé, mais les actifs ont été transférés sans autorisation. Nous examinons tous les accès internes et les procédures de gestion des clés. »
Porte-parole de la police provinciale du Gyeonggi du Nord
Cette déclaration officielle laisse entrevoir une possible implication interne. Car pour accéder à un cold wallet et signer une transaction, il faut obligatoirement la clé privée. Si le dispositif n’a pas été volé, cela signifie que quelqu’un a réussi à extraire ou à utiliser cette clé sans que cela soit détecté immédiatement.
Les failles de la gestion des actifs numériques par les forces de l’ordre
La Corée du Sud n’est pas le seul pays à se heurter à ces problèmes. Partout dans le monde, les autorités judiciaires peinent à adapter leurs protocoles à la réalité des cryptomonnaies. Contrairement à l’argent liquide ou aux lingots d’or, les Bitcoin ne peuvent pas être simplement placés dans un coffre-fort. Ils exigent une gestion rigoureuse des clés privées, des sauvegardes multiples, des audits réguliers et une traçabilité absolue.
Voici quelques-unes des erreurs les plus fréquentes observées dans les institutions :
- Manque de formation spécialisée pour les officiers chargés des preuves numériques.
- Absence de double vérification pour les mouvements sur les wallets saisis.
- Stockage sur un seul support physique sans redondance.
- Audits trop espacés ou inexistants quand une affaire est en sommeil.
- Mauvaise séparation des rôles : une même personne peut avoir accès à la clé et au wallet.
Dans le cas de Gangnam, l’enquête suspendue a créé un angle mort parfait. Personne ne pensait à vérifier un wallet « dormant ». Résultat : une perte qui aurait pu être détectée bien plus tôt si des contrôles périodiques avaient été mis en place.
Un précédent alarmant : la perte des 320 Bitcoin à Gwangju
Ce n’est pas la première fois que les autorités sud-coréennes font face à ce genre de fiasco. En 2025, le bureau des procureurs du district de Gwangju a perdu 320 Bitcoin, soit environ 28 à 30 millions de dollars à l’époque. Là aussi, les actifs provenaient d’une saisie liée à des activités illégales en ligne. Les enquêteurs ont parlé d’une possible attaque par phishing ayant compromis l’accès aux wallets hors ligne. Une enquête interne a été ouverte, mais les fonds n’ont jamais été récupérés.
Ces deux affaires, survenues à moins d’un an d’intervalle, montrent un problème systémique. Les forces de l’ordre et les parquets sud-coréens saisissent de plus en plus de cryptomonnaies, mais elles n’ont pas encore développé les outils et les compétences nécessaires pour les gérer correctement. Résultat : des pertes financières énormes pour l’État, et une perte de confiance du public.
Que dit la blockchain ? La traçabilité au cœur de l’enquête
L’un des avantages (et paradoxes) des cryptomonnaies est leur transparence. Chaque transaction est enregistrée de manière immuable sur la blockchain Bitcoin. Les enquêteurs peuvent donc théoriquement retracer le parcours des 22 BTC disparus. Ont-ils été envoyés vers un exchange ? Vers un mixer pour brouiller les pistes ? Vers un wallet inconnu ?
Pour l’instant, les autorités n’ont communiqué aucun détail sur les adresses de destination. Mais si les fonds n’ont pas été mélangés via des services d’anonymisation, il reste une chance de les identifier et peut-être de les geler si les destinataires les déposent sur une plateforme régulée. Cependant, après plusieurs années, il est probable que les Bitcoin aient déjà été dispersés ou convertis.
Ce cas illustre parfaitement pourquoi la blockchain est à double tranchant : elle protège contre les fraudes classiques, mais elle expose aussi les erreurs humaines quand la sécurité des clés est défaillante.
Impact sur la confiance envers les institutions et le marché crypto
En Corée du Sud, où le trading de cryptomonnaies est extrêmement populaire (le pays fait partie des plus gros marchés mondiaux), ce genre de nouvelle ne passe pas inaperçu. Les internautes et les investisseurs s’interrogent : si la police elle-même perd des Bitcoin, comment faire confiance aux exchanges ou aux portefeuilles institutionnels ?
Du côté des régulateurs, l’affaire renforce l’urgence de mettre en place des standards plus stricts. Certains experts appellent à la création d’une unité spécialisée dans la conservation des actifs numériques saisis, avec des protocoles inspirés des meilleures pratiques du secteur privé : multisignature, hardware wallets de haute sécurité, audits indépendants réguliers, etc.
- Adopter des wallets multisignatures pour toute saisie importante.
- Former des équipes dédiées à la gestion crypto au sein des forces de l’ordre.
- Imposer des vérifications trimestrielles des soldes saisis.
- Collaborer avec des experts blockchain pour la traçabilité et la récupération.
- Publier des rapports annuels sur les actifs numériques détenus par l’État.
Ces mesures pourraient éviter de futurs scandales et redonner une certaine légitimité aux opérations de saisie.
Et maintenant ? Vers une réforme de la gestion des preuves numériques ?
L’enquête interne menée par la police provinciale du Gyeonggi du Nord est en cours. Les enquêteurs examinent les accès aux locaux, les historiques de connexion (si le wallet a été connecté à un ordinateur), les éventuelles copies de clés privées et les mouvements suspects du personnel. Pour l’instant, aucune accusation formelle n’a été portée, mais la possibilité d’une complicité interne n’est pas exclue.
Ce scandale pourrait accélérer une prise de conscience au niveau national. La Corée du Sud, déjà pionnière dans la régulation des cryptomonnaies (avec des lois strictes sur le KYC, les taxes et la lutte contre le blanchiment), pourrait bientôt imposer des normes plus sévères pour la conservation des actifs saisis.
En attendant, l’affaire des 22 Bitcoin perdus reste un rappel cinglant : même dans les mains des autorités, les cryptomonnaies restent vulnérables. La technologie est neutre ; ce sont les humains qui la rendent sûre… ou dangereuse.
Ce qui est sûr, c’est que cette histoire ne va pas s’arrêter de sitôt. Entre les ramifications possibles d’une corruption interne, les leçons à tirer pour la communauté crypto mondiale et l’impact sur la perception des saisies judiciaires, l’affaire Gangnam pourrait bien marquer un tournant dans la manière dont les États gèrent les richesses numériques.
À suivre de près, donc, dans les prochains mois.









