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Staten Island Veut-elle Vraiment Quitter New York ?

Staten Island se sent abandonnée par New York : pas d'hôpital public, transports médiocres, passé de décharge géante... Beaucoup veulent la sécession, boostés par l'arrivée d'un maire très à gauche. Mais est-ce réaliste pour cette île conservatrice ? La réponse pourrait surprendre...

Imaginez une île où les maisons en bois s’alignent paisiblement, où les parcs verdoyants côtoient d’immenses zones commerciales, et où l’ambiance rappelle davantage une banlieue tranquille que le tumulte incessant de la mégapole. Pourtant, cette île fait bel et bien partie de New York. Il s’agit de Staten Island, cet arrondissement souvent qualifié d’oublié, où un sentiment profond de frustration couve depuis des décennies.

Beaucoup d’habitants estiment ne pas recevoir la considération qu’ils méritent de la part du reste de la ville. Ce ressentiment, nourri par des infrastructures déficientes et un sentiment d’isolement géographique, pousse aujourd’hui certains à rêver d’une rupture totale : la sécession.

Staten Island, l’arrondissement qui ne se sent plus new-yorkais

Depuis son intégration officielle à New York en 1898, Staten Island reste reliée au reste de la ville par un unique pont et un ferry gratuit emblématique. Mais pour beaucoup de résidents, ces liens physiques ne suffisent pas à compenser un abandon perçu au quotidien.

L’absence d’hôpital public constitue l’un des griefs les plus souvent cités. Les transports en commun, jugés notoirement insuffisants, compliquent les déplacements vers Manhattan ou les autres arrondissements. Ajoutez à cela un déficit criant en institutions culturelles, et le tableau d’une île délaissée se dessine clairement.

Le passé pèse également lourd dans les mémoires. Jusqu’en 2001, Staten Island a servi de dépotoir géant pour les déchets de toute la ville. Cette immense décharge, aujourd’hui recouverte et transformée en parc, reste un symbole puissant de ce que certains appellent l’exploitation subie par l’île pendant des décennies.

Un sentiment d’abandon profondément ancré

« On a vraiment l’impression d’être laissés de côté », confie une résidente de 44 ans, professionnelle de santé. Ce témoignage reflète un ressenti partagé par une large partie de la population, qui a même donné à l’île son surnom évocateur : l’arrondissement oublié.

Ce sentiment ne date pas d’aujourd’hui. Il s’est construit au fil des années, alimenté par des inégalités flagrantes dans l’attribution des services publics. Alors que Manhattan brille de mille feux culturels et économiques, Staten Island peine à obtenir les mêmes attentions.

Les habitants cultivent cette différence. Loin du rythme effréné des autres boroughs, l’île offre un cadre de vie plus calme, presque provincial. Mais ce calme apparent cache une frustration croissante face à ce qui est perçu comme une négligence chronique.

Un profil politique très marqué

Staten Island se distingue nettement des quatre autres arrondissements par son orientation politique. C’est le seul borough où la majorité a systématiquement voté en faveur de Donald Trump lors de ses trois candidatures présidentielles.

Lors des dernières élections municipales, l’île a massivement rejeté le nouveau maire, perçu comme très à gauche. « Staten Island ne se reconnaît pas dans le modèle socialiste », a déclaré le président républicain de l’arrondissement, lui-même issu de la forte communauté italienne qui peuple encore largement le territoire.

Cette divergence idéologique accentue le fossé. Les résidents se sentent non seulement géographiquement isolés, mais aussi culturellement et politiquement déconnectés du reste de New York.

La sécession : une vieille idée qui refait surface

L’idée de quitter New York pour devenir une ville indépendante n’est pas nouvelle. Elle refait régulièrement surface, portée par des élus locaux et des citoyens lassés du statu quo.

En 1993, un référendum consultatif avait déjà donné une majorité claire : 65 % des votants s’étaient prononcés en faveur de la sécession. Malheureusement pour les partisans, le projet s’est enlisé face à l’opposition de l’État de New York.

Aujourd’hui, l’élection d’un maire démocrate très progressiste agit comme un catalyseur. Un élu républicain de l’Assemblée de l’État s’en réjouit ouvertement : selon lui, cette hostilité nouvelle pousse les gens à reprendre sérieusement la conversation sur l’autonomie.

La question économique au cœur du débat

Une île de 500 000 habitants peut-elle réellement devenir une ville autonome ? La réponse dépend largement des finances.

En 1993, des études montraient déjà que Staten Island générait 158 millions de dollars de plus en recettes fiscales qu’elle n’en recevait en services publics. Depuis, la population a augmenté d’environ 150 000 habitants, et de nombreuses entreprises se sont installées.

Le développement d’un gigantesque centre logistique Amazon sur la partie ouest de l’île illustre parfaitement cette dynamique économique positive. Ces implantations boostent les rentrées fiscales locales et renforcent l’argument des sécessionnistes.

Cependant, le poids démographique reste un obstacle majeur. Sur les 8,5 millions d’habitants de New York, Staten Island ne représente qu’une petite fraction. Au conseil municipal, seulement trois élus défendent ses intérêts sur un total de 51 sièges.

Des voix pour et contre l’indépendance

Les opinions divergent même au sein de l’île. Un jeune installateur de climatiseurs de 23 ans se montre enthousiaste : « J’aime bien cette idée. Nous sommes différents du reste de la ville. »

À l’opposé, une mère de famille nuance le propos. Elle rappelle que l’appartenance aux cinq arrondissements offre des avantages non négligeables, notamment en termes d’accès aux ressources de la mégapole.

Nous sommes une île très petite, et le fait de faire partie des cinq arrondissements nous permet de bénéficier de tous les avantages de la riche mégapole.

Une résidente locale

Cette dualité reflète la complexité du débat. Tout le monde ne rêve pas d’indépendance totale ; certains préfèrent une plus grande autonomie sans rupture complète.

Vers une solution hybride ?

Un élu républicain du conseil municipal n’exclut pas l’idée de sécession, mais il appelle à la prudence. Il plaide pour une étude approfondie de faisabilité avant toute décision.

Il évoque également la possibilité d’une approche intermédiaire : une autonomie renforcée sans quitter totalement New York. Cette voie médiane pourrait satisfaire ceux qui veulent plus de reconnaissance sans prendre les risques d’une indépendance totale.

Le maire actuel, lors d’une visite récente sur l’île, a tenu à réaffirmer que Staten Island constituait une composante essentielle de New York. Un message clair destiné à désamorcer les tensions.

Un débat aussi vieux que la fusion de 1898

Le professeur Richard Flanagan, spécialiste de l’histoire urbaine à l’université de la ville de New York, rappelle que ce débat accompagne l’histoire même de la fusion des boroughs. Il pourrait bien perdurer encore longtemps.

Pourtant, au-delà des questions institutionnelles, ce qui transparaît surtout est un besoin profond de reconnaissance. Les habitants souhaitent que leur contribution à l’histoire et à l’identité de New York soit enfin valorisée.

Ce territoire mérite mieux qu’être réduit à ses décharges et ses mafieux.

Un élu local

Cette phrase résume parfaitement l’aspiration à une image plus juste. Staten Island a joué un rôle indéniable dans le développement de la ville, et ses résidents entendent bien le faire savoir.

Quelles perspectives pour l’avenir ?

Le vent de sécession souffle plus fort depuis l’arrivée du nouveau maire. Mais transformer cette aspiration en réalité nécessiterait un alignement exceptionnel des planètes politiques : accord des habitants, aval de l’État de New York, et probablement une négociation complexe avec la ville.

En attendant, le simple fait de rouvrir le débat permet déjà de mettre en lumière les frustrations accumulées. Peut-être que la simple menace de sécession obligera les autorités à accorder plus d’attention à cet arrondissement trop souvent relégué au second plan.

Quoi qu’il arrive, Staten Island continue de cultiver son identité unique. Entre ses paysages suburbains, sa communauté soudée et ses positions politiques tranchées, l’île rappelle qu’au sein même de la plus grande métropole américaine, des mondes parallèles coexistent.

Le futur dira si cette différence mènera à une rupture ou à une réconciliation. Pour l’instant, le débat reste vif, et les habitants de Staten Island n’ont pas l’intention de se taire.

Ce mouvement reflète des tensions plus larges dans les grandes villes américaines : inégalités territoriales, divergences idéologiques, sentiment d’abandon des périphéries. Staten Island pourrait bien devenir le symbole d’une Amérique qui cherche à redéfinir ses frontières internes.

En attendant, le ferry continue de relier l’île au reste de la ville, symbole ambivalent d’un lien à la fois vital et contesté. Et les discussions sur l’avenir de Staten Island se poursuivent, entre résignation et espoir d’un changement profond.

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